UNE VISITE AUX TEMPLES DE NARA
Avril.
Que la religion est aimable au Japon ! Voici que pour la fête d'un temple on a trié sur le volet des danseuses et des musiciennes la fine fleur des Maïko et des Ghiecka. Pendant quinze jours, le tout Kioto, sélect ou pas, sans compter nombre de touristes, se pressera pour admirer
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les miakodori, les fameuses danses sacrées que je vais voir au grand trot de mon djinriki.
Les distances sont longues, et à cette heure la ville est sombre. Dans les rues, les petites portes grillagées de bois sont closes ; une lanterne carrée, en papier blanc, sur laquelle un pinceau indiscret a tracé le nom de l'habitant, jette devant chacune des maisonnettes une lueur douce, et cela fait dans la perspective des longues avenues rectilignes comme deux chapelets lumineux s'égrenant à perte de vue. Plus loin, des ballons rouges éclairent notre chemin, lucioles suspectes dans la nuit tombante. Ici, les portes, pourvues d'une planchette indicatrice, sont entre-bâillées ; ce sont des maisons hospitalières qui s'ouvrent sous l'œil bienveillant de la police. Là, de petits restaurants où de nombreuses familles dégustent dans un jacassement interminable des tassettes de thé. Nous arrivons- Pas très japonais d'aspect, le temple de Terpsichore. Au pied de l'escalier, des centaines de giieta (ces petits sabots-échasses qui font tant de bruit sur les dalles) attestent la présence d'une foule d'indigènes. L'antichambre est plein; on fait queue. Il paraît qu'on procède par fournées. La représentation dure une grande demi -heure, après quoi les spectateurs font place aux nouveaux arrivants. A notre tour.
La partie surélevée de la salle, où me porte la poussée du public, représente le « balcon ». Au-dessous, un parterre de Japonais accroupis et tassés les uns contre les autres ; devant nous, une grande toile masquant la scène ; à droite et à gauche, sur les bas-côtés, masquées également, des galeries pour l'orchestre. Partout la lumière électrique. Un coup de sifflet: au rideau I Un décor d'intérieur japonais aperçu à travers les draperies transparentes lentement relevées. Sur les côtés sont alignées les musiciennes, dans la position classique, assises sur leurs talons, vêtues de costumes, à gauche, riches et sombres, à droite, chatoyants et clairs ; elles sont artistement fardées, et si exactement semblables d'attitude, de coiffures entremêlées de fleurs, qu'on dirait autant de poupées. Elles jouent du chamisen, du tam-tam, ou d'un petit tambourin qu'elles tiennent à la hauteur de l'épaule ; chacun de leurs mouvements rythmés, scandés mécaniquement, complète l'illusion de machinettes bien montées. Leur chant est un petit cri strident, une sorte de miaulement de chatte amoureuse perdant l'équilibre sur un toit, n semble que le grand art consiste, dans la circonstance, à s'écarter de tout ce qui pourrait rappeler le naturel.
Voyez maintenant les danseuses qui en
longues théories traversent le parterre pour se rendre sur la scène. Ce n'est pas une marche, encore moins une danse, ce dandinement du corps, ces lentes contorsions de pieds, de bras, de cous. Tantôt elles avancent, reculent, se croisent, reviennent et tournent sur elles-mêmes, ou bien elles se forment deux par deux en groupes, l'une se baissant et l'autre paraissant coiffer sa compagne, toutes exécutant avec un ensemble irréprochable les mêmes gestes. Rien de plus monotone, de plus déconcertant, sonvent de plus disgracieux, pour nous qui ne pénétrons pas le sens de cette mimique, d'ailleurs très obscure pour les indigènes. Les lettrés seuls, et encore, donneraient la clef de ces minauderies perpétuées à travers les âges. L'œil seul s'intéresse à cet ensemble brillant de robes dont le rouge d'en bas se dégrade savamment jusqu'au bleu tendre du haut, brodées et rebrodées de fleurs et d'oiseaux, voire de paysages entiers avec rivières, montagnes et torrents, scintillantes d'or sous le feu de la rampe. Toutes semblables ; même coiffure couronnée de fleurs de cerisier : seulement la théorie de droite a des éventails en fleurs, celle de gauche en feuillage tressé. C'est d'une richesse délicieuse et intraduisible.
Les changements de décor s'en mêlent. Le
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paravent du fond disparaît, les draperies se relèvent, et toutes nos înaiko gravissent quelques marches dans le feuillage. Puis l'estrade fait place à une plage ; au fond la mer, sur laquelle se profilent les pins verts du premier plan, et dans le ciel sombre une multitude de petites lampes accrochées en guise d'étoiles. Tout cela s'évanouit, et c'est dans un féerique bosquet de cerisiers que les danseuses évoluent, les mains pleines de fleurs; sur un petit lac quelques barques, et sur la rive, microscopiques, des maisons de thé. Un feu de bengale rouge s'allume qui embrase l'horizon comme un coucher de soleil. Et on en a mis partout, de ces fleurs de cerisier. Voici qu'il s'en suspend des gerbes au-dessus des chanteuses et des joueuses de chamisen dans leurs logettes des bas-côtés. On applaudit. C'est fini.* Les trente-deux danseuses ^traversent de nouveau le parterre pour sortir. Ce sont des enfants, toutes mignonnes, et jolies de la beauté japonaise ; le teint uniformément blanchi jusqu'au cou, l'obliquité des yeux accentuée par un trait, et les lèvres rougîes au milieu seulement, pour faire la bouche toute petite et ronde. Les traits fins et les mains minuscules, avec, dans leur physionomie, cette fixité artificielle, ce sérieux dont elles ne se sont pas départies un seul instant,
Toujours des poupées 1
Pendant la représentation, on nous a très aimablement servi des gâteaux en pâte de riz.
Touristes, mes amis, n'en mangez point, si vous ne voulez pas, une heure durant, avoir les maxillaires collées l'une à l'autre.
En route maintenant pour Nara. Deux heures de chemin de fer de Kioto, à travers une région remarquablement cultivée et remplie de petits villages qui défilent de minute en minute devant la portière du wagon. Une longue rue bordée de maisons en assez mauvais état, c'est tout ce qui reste de la première des résidences mikanales, qu'on ne visite plus aujourd'hui que pour ses temples, les plus anciens du Japon.
Passons vite. Voici au bout du village le portique de la tradition shintoïste. IJ coupe de ses lignes harmonieuses l'entrée (J'nn parc immense, vestibule du lucus antique, l'asile inviolable pour tout ce qui a plumes, pattes, poil ou ailes. Les dieux ici paraissent en villégiature au milieu des grands arbres, de la verdure et des sources. Le long de la belle ^avenue qui conduit aux temples, des maisons de thé. Autour de chacune d'elles, un troupeau de cerfs et de biches apprivoisés au point d'en être ridicules. Les
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pauvres bêtes ont perdu dans leur triste existence de basse-cour leur élégance de maintien et d'allure. Elles trottinent au-devant des visiteurs, hochant la tête de bas en haut à la façon des mendiants indigènes. La forêt est là à deux pas, avec ses fourrés épais et ses pousses savoureuses. Elles n'y vont pas, se vautrant lamentables dans la poussière du chemin, au risque de se faire écraser par les djinrikishas qui passent, implorant d'un regard morne une miette d'un détestable gâteau. Ce sont des moutons avec des défroques de sylvains.
Mais si l'on va plus loin, si vous dépassez cette enceinte, vous êtes bientôt dans le bois profond, rempli d'ombre et de mystère. Dans les hautes futaies dont les rameaux pressés défient les rayons du soleil, tout à coup une trouée lumineuse : c'est, au détour du chemin, nne clairière inondée de clarté... et voici que les oiseaux, qu'on entendait à peine, chantent à plein gosier, comme s'ils voulaient répondre joyeusement à ce sourire de la nature majestueuse et recueillie. Au-dessus de moi, un léger bruit ; perché sur une branche, un grand singe gris me regarde. Il ronge une racine qu'il tient à deux mains ; ses yeux clignotants, curieux, semblent me dire que l'existence est bonne dans le séjour des dieux tutélaires et qu'il ne troque-
rait pas son sort contre celui des bipèdes ses cousins... Peut-être a-t-il raison... Attendons la métempsychose.
Hâtons le pas, l'heure du déjeuner a sonné; nous sommes bien passés devant un restaurant à l'entrée du bois, n^ais on nous a parlé d'une charmante petite maison de thé tout en haut de la colline, avec vue superbe, et cela, nous a séduits d'avance. Après une discussion entre nos traîneurs, il a été décidé que le plus pratique serait de suivre la grande avenue pour gagner notre salle à manger suspendue, et nous y courons.
C'est toujours la même chose, et c'est toujours imposant ces hautes futaies de cryptomérias, aux énormes troncs verdis et moussus, soudés parfois par groupes de trois et quatre, toujours des cascades, et la transparente lueur verte qu'entretient l'humidité de ce pays, si pluvieux, hélas I
La route est bordée d'une double et triple haie de lampadaires de pierre ou de bronze, quelques-uns hauts de trois ou quatre mètres, présents ou ex-voto des grands du Japon disparus.
Nous rencontrons quelques temples, et tous se ressemblent au Japon. Nous en faisons . rapide-
ment le tour. Ici une prêtresse vètne de rouge ; ane coiffure blanche rappelant le nœud alsacien retombe sur ses tempes, et elle se balance pour la danse sacrée. A côté, dans une galerie rectangulaire, des centaines et des centaines de petites lanternes de bronze, pendues au plafond, quelques-unes fort bien ciselées, d'autres tombant de vétusté.
Les coureurs suent et soufflent à la montée, et nous mettons pied à terre parfois pour les soulager quand nous cahotons par trop sur les larges dalles dont le chemin est semé. Mais leur amour-propre est en jeu, et ils nous obligent à remonter.
Tout en haut, à travers les branches noires, nous apercevons un pavillon rouge et blanc flottant au bout d'un mât, enseigne de la maison de thé. Ce n'est pas trop tôt. Mais cela vaut la peine. Que nous serons bien dans ce grand jardin tout fleuri, où court, sur du sable doré, une eau claire que paraissent apprécier les poissons rouges I Les servantes vont et viennent, actives. — a: Konitckiwa dégosarimasu (bonjour). Mettez-vous là dans cette petite maisonnette, dont vous ouvrirez les cloisons de papier, vous serez en plein air. »
Dans la pièce, un beau tam-tam, débris d'un temple sans doute, et sur les parois de papier
nous admirons, collés & plat en guise de peinture, des éventails détachés de leur monture et semés en tous sens sur un fond neutre. Ce genre d'ornementation est commun au Japon, mais ici ce sont des peintures d'éventails de cour, sur fond d'or, vieux et de grande beauté. Il y en a une quarantaine.
— Allons, jeune mousmé, la carte, et sers-nous rapidement, nous sommes pressés et nous avons faim. Apporte-nous de la bière.
— Arimobèsen (il n'y en a pas).
— Ah I Du pain ?
— Arimassen.
— Du poulet ?
— Arimassen.
— Mais alors?
— On vous fera cuire du riz, et on va vous pêcher un poisson.
— Un poisson rouge ! merci bien. Si encore c'étaient des écrevisses I
Nous nous regardons mélancoliquement. Impossible d'attendre; nous avons encore le fameux grand Bouddha à voir, et l'heure du train est proche.
Charmante, la maisonnette ; mais l'ami complaisant qui nous a renseignés, aurait pu nous prévenir qu'il ne faut pas s'embarquer sans biscuit. Il n'y a qu'un parti à prendre :
retourner à la première auberge sans perdre de temps.
Les bonnes rient, l'hôtelier rit, nos coureurs rient. Allons tant mieux! Mais nous, dont l'estomac est à jeun, nous ne rions guère.
De pierre en pierre, de racine en racine, projetés à droite, & gauche, oscillant en toutes directions, nous atteignons le bas de la côte par les chemins de traverse nombreux, assourdis par les cris stridents que poussent nos hommes pour s'exciter.
L'aubergiste d'en bas fera de son mieux pour nous servir rapidement, seulement il y a beaucoup de monde, et ses petites pièces sont toutes occupées ; il ne lui reste que ce coin-ci.
Puisqu'il le faut, installons-nous en attendant mieux ; quand voici venir à nous un respectable Européen entre deux âges, culotte courte et costume de flanelle blanche, l'air très agité. Il mange une sandwich avec voracité.
— Je ne souffrirai pas, bredouille-t-il en anglais, non, je ne puis tolérer que ces dames — (car trois dames nous accompagnent) — soient aussi mal installées. Je suis bicycliste. . . E t d'abord quelle heure est-il ? Je viens de Kobé, et personne n'a encore fait le chemin aussi rapidement que moi. Mon concurrent Baker a mis, la semaine dernière, dix-sept minutes quinze secondes de
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plus à faire ce trajet. Si ces dames veulent accepter la pièce que j'occupais, le couvert est mis.
Il insiste, nous acceptons. Oh ! merveille, an poulet froid trône sur la table. Déjà la fourchette est levée... la cloison du fond glisse discrètement, et l'homme blanc apparaît.
— Mesdames, pardon, c'est moi le bicycliste ; et... — d'un geste rapide saisissant le plat, — ceci est mon poulet.
Nous nous excusons de notre méprise, fort désappointés.
Une omelette, du poisson grillé, un beefsteak aux tomates, hum hum I du café douteux, le tout préparé, servi et absorbé en grande hâte.
Nous sortons. — L'homme en flanelle est là.
« Messieurs, je suis bicycliste, veuillez accepter ma carte. :ù Et comme je lui tends les nôtres, il salue à plusieurs reprises. Nous remontons dans nos djinj et, derrière nous, l'aimable bavard répète encore : c( Kobé, Nara... trajet rapide, dixsept minutes quinze secondes... ami Baker...
bicycliste. »
Le grand Bouddha de Nara est une colossale masse de bronze vert-de-grisé, de soixante pieds de haut; son œil seul mesure plus de quatre pieds de long. Accroupi sur un lotus autrefois
doré, il faut plusieurs minutes pour en faire le tour. Ses dimensions paraissent encore plus formidables, enfermé qu'il est dans un temple; mais la vue d'ensemble est défectueuse, car on ne peut l'examiner que de bas en haut, l'éloignement étant impossible.
Derrière lui, un dossier de bois doré et découpé, formant auréole autour de ce buste énorme et portant en bordure une sorte de chapelet circulaire de dieux et de déesses, qui, bien qne d'une haute taille, paraissent petits à côté du grand Bouddha, dont ils sont les humbles satellites.
 ses côtés deux statues de bois doré de grandes dimensions, déesses à la coiffure compliquée, et, signe particulier, de très légères moustaches, trônent dans la pénombre.
Toutes ces divinités lèvent la main droite, largement ouverte, présentant la paume, le pouce et l'index se rejoignant pour commander le silence, geste caractéristique de la secte dont elles sont les idoles. Devant un gigantesque autel, de belles vieilles broderies et quelques ornements du culte, brûle -parfums, lanternes, vases sacrés, très anciens et très beaux.
Nous nous approchons pour voir de plus près, et très obligeamment le bonze gardien nous ouvre la barrière de l'autel. Nous savons ce que cela
veut dire ; l'un de nous lui remet une offrande qu'il empoche avec dextérité. Enéchange, il nous donne un long grimoire, énumérant sans doute toutes les vertus du temple, et... deux boîtes de poudre dentifrice. Concurrence imprévue pour les ER. PP. Bénédictins.
A signaler en sortant du temple, ce qui, à mon avis, vaut tous les Bouddha du monde (c'est pour moi la merveille de Nara), un grand lampadaire haut de trois mètres, dont la lanterne est à six pans, ornés chacun d'un motif différent, d'une pureté de dessin et d'une ciselure incomparables.
Ce lampadaire est du viii® siècle.
Il est peu d'œuvres nouvelles qui égalent cellelà; c'est le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'ancien art japonnais.
En regagnant la gare, nous passons sous un arbre si vieux que ses branches, étayées de place en place, couvrent horizontalement toute la superficie d'une cour de pagode.
Un salut respectueux à ce vieillard à béquilles, ancêtre chancelant et vénéré de ces reliques millénaires, si disloquées, si irrémédiablement vermoulues qu'une secousse suffirait, semble-t-il, à les réduire en poussière... cette fin de toutes choses.