‹ Le Japon contemporain: (notes et impressions)Chapitre 19 sur 45 · LES ETA · texte numérisé non relu

LES ETA

LES ÉTA.

A quelques lieues de Kobé se trouvent deux petits villages qui m'ont bien intéressé. Rien cependant ne les distingue des autres ; ils ne sont ni plus beaux ni plus laids, et c'est avec la plus parfaite indifférence qu'un voyageur les traversera. Je voulais voir leurs habitants.

Il existe au Japon toute une catégorie d'individus qui, méprisés de tous, traînent depuis des siècles, à travers la société, une vie misérable. Ce sont les Éta, dont le nombre s'élève pour tout le Japon à près de trois cent mille. Leur origine remonte, dit-on, au vu® siècle. Ils auraient été ramenés de Corée par la fameuse impératrice Jingou.

Une autre version les fait autochtones ; on prétend même aussi, sans probabilité aucune, ai-je besoin de le dire ? qu'ils sont formés des débris de la xiii'* tribu d'Israël.

Quoi qu'il en soit, c'étaient de véritables parias moins considérés que des animaux. Ceux-ci, au moins, peuvent appartenir à quelqu'un et ont droit à une certaine protection. Les métiers les plus répugnants étaient assignés à ces pauvres gens : bourreaux, équarrisseurs, etc.

Au XV siècle, le grand Yoritomo, un vert galant comme notre roi Henri, s'arrêta un jour dans une ferme oîi il eut quelques bontés pour une servante. Quinze ou seize ans après, un jeune Japonais, qui lui ressemblait comme un fils, se présenta devant lui, réclamant des moyens d'existence. Yoritomo réfléchit un moment, puis : « Je te nomme EtaffachiraXchef des Eta),iE> lui dit-il. L'histoire est authentique. Voilà comment cette foule d'êtres déshérités dut un semblant d'organisation politique à une fille de ferme.

Le jeune Etagachira prit le nom de Danzaémon, et, depuis cette époque jusqu'à nos jours, sa charge et son nom ont été transmis héréditairement, de mâle en mâle. Le descendant actuel de ce bâtard est un des hommes les plus riches du Japon, seulement son autorité n'est plus que nominale depuis 1875, date à laquelle le gouvernement du Mikado donna par ordonnance aux Éta l'égalité civile. Mais la défaveur séculaire existe encore contre eux, à tel point qu'il n'y a pas plus de deux ans, un décret impérial rappelait aux Japonais Tordonnance humanitaire de 1875, sans pour cela obtenir la disparition du préjugé, qui rend encore impossible les mariages mixtes.

Le théâtre, le roman ont exploité la situation

attristante de ces malhenrenx, et on entend sonrent conter les aventures émouvantes de jeunes Eta, dont la naissance souille, comme une tache originelle, les dons les plus brillants de la nature.

Si vous voulez vous approvisionner en foïences et porcelaines, et si vous désirez, mesdames, aYoir à très bon compte de belles épingles à cheveux et de magnifiques montures d'éventail en écaille blonde ou brune, je vous engage fort à aller à Nagasaki. De Kobé, rien de plus facile. Quarante heures à peine de navigation pour atteindre l'île de Kiou-Siou, et encore une bonne partie du trajet se fait dans cette ravissante mer intérieure, un vrai paradis. Dans quelque temps, on voyagera plus aisément, car, à partir de Shimonoseki, un chemin de fer conduira dans le premier port où, il y a plus de deux siècles, abordèrent les Européens.

C'était la bonne époque pour les commerçants. Les Japonais, ignorant encore leur richesse argentifère, échangeaient leur or contre un poids égal du métal blanc. Mais, faciles à duper, ils n'en restaient pas moins très défiants à l'égard de ces étrangers, qu'ils regardaient aussi curieu-

sèment que s'ils fassent tombés de la lune. Les Hollandais, tout cousus d'or, furent confinés dans la petite île de Décima, que vous voyez en face, reliée & la terre ferme par une jetée. Car il est bon de vous dire que nous sommes arrivés, après avoir parcouru pendant plusieurs milles un bras de mer allongé en chenal sinueux entre deux pentes boisées,

La ville est fort joliment étagée sur le flanc d'une montagne, et le premier coup d'œil est séduisant.

Le second beaucoup moins ; on se sent très vite comme isolé de toute communication ; .on a l'impression de la décadence subie par cette localité, qui a dû jadis, à sa situation géographique, un développement rapide, bientôt arrêté par la création du port de Kobé, exceptionnellement placé entre Ejoto et Osaka, les deux centres de consommation et de production les plus considérables du Japon. Peut-être le chemin de fer, une fois terminé,Nagasaki reprendra-t-il un peu de son ancienne animation, que son commerce actuel, alimenté surtout par la vente des charbons deTakachima, de la porcelaine et d'objets en écaille, est impuissant à faire renaître.

En moins d'une heure, on a vu toute la ville, y compris le temple d'Osouwa perché au point culminant et auquel on accède par une série

de plates-formes surmontées chacune d'un portique. Dans la cour principale, un grand cheval de bronze, la monture de Bouddha lorsqu'il plaît au dieu, la nuit venue, de faire visite aax étoiles. Un peu plas haut encore, une terrasse d'où l'œil embrasse un panorama assez étendu. Sur l'horizon, la ligne ondulée des collines qui ferment la vallée, et au-dessous, dans la baie qui s'élargit en estuaire, des îlots, grosses taches sombres dont l'épaisse végétation marbre l'eau qui les baigne de reflets moirés. Tout ce paysage est un peu triste, sauvage, et par la sévérité de ses teintes vert foncé, que la lumière elle-même ne parvient pas à égayer, évoque certains enfoncements de la côte bretonne.

A nos pieds la ville se déploie, coupée diagonalement par un torrent qu'enjambent çà et là dechairmants petits ponts en dos d'âne. En face, sur le versant, un vaste cimetière.

11 vaut mieux vivre que mourir au Japon.

L'agonisant est entouré de prêtres et de chantres criant à tue-tête des mélopées lugubres qu'ils accompagnent du bruit assourdissant de leurs tambourins. H paraît qu'on écarte ainsi les mauvais esprits.

Un Japonais vivant tient peu de place. Mort, c'est dans une petite boîte rectangulaire qu'il repose, expression qui semble ironique lorsqu'on

voit la position du cadavre. Très irrévérencieusement, on désarticule bras et jambes du défunt, les genoux remontent au menton, et les coudes sont collés au corps. Sur la tombe, aussi exiguë que le cercueil, une pierre est placée perpendiculairement. Singulier spectacle que ces stèles toutes droites, pressées les unes contre les autres, comme pour une parade funèbre 1 Sur quelques-unes, des caractères gravés en rouge, consacrant le souvenir des veuves restées, jusqu'à la mort, fidèles à leurs maris ; acte particulièrement méritoire dans un pays où le mariage n'est qu'une formalité de peu d'importance.

La crémjition est pratiquée au Japon. Le corps est étendu sur un bûcher, en plein air, et les amateurs d'exhibitions écœurantes ont de quoi satisfaire amplement leur curiosité.

Une particularité dont j'ai été témoin ici. Sur la tombe, lorsque toutes les cérémonies sont terminées, des cages pleines de tourterelles, de pigeons, d'oiseaux de toutes espèces sont apportées et subitement ouvertes. Est-ce la bonne action qui doit ouvrir au mort les portes du ciel ? Est-ce une pratique allégorique indiquant que l'âme quitte sa prison charnelle comme les oiseaux leur cage?

Yokohama n'était, il y a quinze ans, qu'une bourgade, faubourg maritime de Tokio, que fréquentaient seulement quelques cargo-hoats. Aujourd'hui, c'est une grande ville qu'au premier aspect on croirait complètement européenne, un port de premier ordre dont la rade ne désemplit pas : bâtiments de guerre de toutes les nations, steamers venus des quatre coins du monde, chaloupes sans cesse en mouvement, une nuée de barques de pêche dont les voiles marquent d'autant de points blancs la ligne de l'horizon.

Sur le quai, de nombreuses constructions précédées de jardins, maisons de commerce, consulats étrangers, agences de compagnies maritimes, douanes, postes et télégraphes, préfecture, etc.

Plus loin s'étend le quartier japonais, vaste agglomération de maisonnettes en bois, coupés en demi-cercle, dans toute sa largeur, par un canal qui se divise au nord en deux branches, dont l'une rejoint la rade, et l'autre, du côté opposé, aboutit à la mer par une large trouée à travers la montagne. Çà et là, au milieu de cette multitude de cases, des bâtiments aux mars épais, solidement maçonnés et recouverts de

plaques métalliques, godowns incombustibles où chaque soir sont emmagasinés les objets de quelque valeur, précaution indispensable dans un pays où les incendies éclatent à tout instant, dévorant par centaines les maisons, d^ailleurs rapidement reconstruites.

A droite et à gauche, sur la colline où nichaient autrefois lièvres et faisans, aussi loin que la vue peut s'étendre, d'élégantes villas s'étagent, disparaissant à moitié au milieu de grands arbres.

Yokohama est avant tout une ville d'affaires où chacun joue des coudes, s'ingéniant de son mieux à faire fortune. La colonie étrangère se compose de 700 Anglais, 250 Américains, 200 Allemands, 120 Français, 60 Portugais, 50 Suisses, 40 Hollandais et d'une centaine de sujets autrichiens, suédois, danois, italiens, belges et espagnols.

La population flottante française est assez nombreuse depuis trois ans environ, c'est-à-dire depuis l'installation d'un sanatorium français, où les fonctionnaires, officiers et colons de nos possessions indo-chinoises, viennent se reposer de la fatigue causée par un climat débilitant.

Il y a majorité de célibataires \ il faut s'en prendre aux Japonaises. Pas beaucoup de distractions : tous les jours le club ; la chasse

pendant six mois ; quelques bals l'hiver ; le théâtre de temps à autre, lorsqu'une malheureuse troupe de passage vient s'échouer ici, et, deux fois par an, sur une piste merveilleusement située au fond du golfe qu'elle domine, les courses. C'est la grosse passion de la population cosmopolite de Yokohama. On en parle quatre mois à l'avance et autant après. Les chevaux, en général, à part les croisés d'arabes, sont lourds, sans élégance, gâtés de bonne heure par leurs jockeys japonais qui leur font en peu de temps une bouche insensible... Qu'importe !

pendant trois jours consécutifs, de midi à six heures du soir, ces pauvres quadrupèdes arpentent, sous la cravache et l'éperon, la pelouse verdoyante. On crie fort, on joue gros, on boit ferme surtout, et on améliore ainsi la race chevaline. C'est charmant.

J'allais oublier la traditionnelle promenade de Mississipi, qui fait le tour de la colline et longe, sur un côté, par un chemin en corniche une baie ravissante pleine, au premier rayon de soleil, d'une foule de petits bateaux que la moindre brise met en mouvement.

Par un temps clair, on aperçoit dans le lointain, dominant la contrée à cinquante lieues à la ronde, Fuji-Sama (Monseigneur le Fuji), l'accessoire indispensable de tout paysage japo-

nais. Lorsqu'en hiver, au saut du lit, vous voyez distinctement sa crête neigeuse, réjouissez-vous, homme vertueux qui contemplez l'aurore ! Il fera beau certainement, et Otento-Sama (le soleil), vous éclairera tout le jour de sa chaude lumière. Mais si, en été, les contours de cet immense baromètre vous apparaissent, gardez- vous de sortir sans votre parapluie.

Le premier soin d'un touriste, à peine débarqué, est de visiter les magasins, les fameux bibelots du Japon : bronzes, porcelaines, faïences, netzké (morceaux de bois et d'ivoire sculptés), laques, meubles incrustés, broderies, etc. On n'a que l'embarras du choix. Tout un quartier, à droite du débarcadère, sur la route qui conduit à la gare, le Honchodori étale ses boutiques regorgeant de curiosités plus ou moins curieuses, d'un bon marché surprenant ou d'une cherté extravagante.

Voici le manuel du parfait acheteur : ne pas s'arrêter au rez-de-chaussée; jeter un rapide coup d'œil sur l'étalage et, d'un pas assuré, gravir l'escalier ou plutôt l'échelle invariablement fixée au fond du magasin.

On monte ainsi non seulement à l'unique étage de la maison, mais dans l'estime du mar-

chaoïd, dont le regard investigateur voas épie à la dérobée, ce qui signifie : « Ce monsieur est-il un gobeur ou un connaisseur ?» Or vous n'êtes point un gobeur, n'est-ce pas ? Eh bien, ne fixez pas le premier objet qui vous plaît ; abstenez-vous aussi bien de moues dédaigneuses que d'exclamations admiratives. Furetez dans tous les coins, examinant au jour, avec attention, les émaux des satzumaSj frappant du doigt sur les bronzes et les porcelaines et, après un instant de ce manège qui, si futile qu'il soit, vous donne un petit air expérimenté : Kore^ ikoura ? (ceci combien?) Et vous désignez négligemment ce qui vous tente.

Que le marchand réponde 30 yen ou 30 sen, écriez-vous aussitôt : So deska ! Au Japon, so deska se place à tout propos.

C'est une locution qui exprime l'étonnement à ses divers degrés, le doute poli, l'approbation sans réserve, la joie d'apprendre une bonne nouvelle, la douleur d'en apprendre une mauvaise ; mais, bien entendu, il faut, suivant le cas, varier l'intonation. Lorsqu'on marchande, cela veut dire : « Dieu, que c'est cher ! j> Et carrément vous offirez le quart du prix qui vous est demandé, ifaturellement le boutiquier éclate de rire, So deska ! « pour ce que rire est le propre du Japonais]». Vous en faites autant, et votre hilarité

calmée, vons renonvelez froidement vos offires. Au besoin allez jusqu'au tiers du prix total, mais pas plus loin ; vous serez encore volé d'un bon dixième.

Cette recette n'est applicable dans toute sa rigueur ni aux très grands magasins bien achalandés qui ont des prix élevés qu'une clientèle moutonnière a rendus fixes, ni aux petits brocanteurs se contentant d'un bénéfice modeste.

L'époque la plus favorable pour bibeloter à bon compte est la dernière quinzaine de décembre. A ce moment, les Japonais font, comme nous, leur inventaire de fin d'année, qui, pour eux, prend souvent les proportions d'une liquidation générale. Il leur faut de l'argent, — n'en ftlt-il plus au monde, — pour fêter dignement le nouvel an par quinze jours de plaisirs sans mélange. Et des godowns à triple armature de fer sortent les chefs-d'œuvre des temps passés : broderies admirables, somptueux ornements de sanctuaires, bronzes superbes, laques d'or indélébiles, lames de sabre d'une trempe incomparable...

Voici quelques indications tirées d'un journal anglais à l'usage des personnes désireuses d'apprendre le japonais en une leçon :

Arimass veut tout dire dans le sens affirmatif.

Arimassen, tout également dans le sens négatif.

Wakarimass signifie « comprendre » dans ses diverses acceptions de modes, de temps et de personnes. C'est une conjugaison complète en un seul mot.

Wakarimassen est le contraire de Wakarimass.

Dekimass indique la possibilité d'action au passé, présent et futur. On peut l'employer en tout et pour tout. C'est aussi une conjugaison complète applicable à toutes choses et à toutes personnes (y compris celui ou celle qui parle).

Dekimassen est l'opposé de Dekimass,

Ka est une exclamation interrogative qui peut être ajoutée à n'importe quel mot.

Anoné est une locution adverbiale qu'on peut jeter à tort et à travers dans la conversation.

Avec ce Vocabulaire, vous pouvez aborder tous les sujets de conversations. Il est bon ton de s'écrier de temps à autre, lorsqu'on écoute : hiè (long), hai (médium) ou ha (bref), qui expriment indifféremment la surprise, l'approbation, la sympathie, l'attention soutenue, et en résumé toute la gamme des sentiments, si l'on a soin de lancer ces interjections sur des tons différents (le mode mineur étant préférable), avec des expressions faciales variées et bien appropriées à la mimique de votre interlocuteur.

68 LE JAPON COXTEMPOBAIX.

Le grand hôtel de Yokohama, qni se trouve an coin dn qoai sans ponr cela craindre de concurrence, est le Taste caravansérail où passent, d'un bout de Tannée à l'autre, les globe-trotters de tout poil et de toute nationalité. Fondé il y a quelques années par trois Français, n'ayant pour capital que leur activité et leur esprit de conduite, cet établissement a fait rapidement la fortune de ses propriétaires.

n est actuellement entre les mains d'une société américaine et continue à prospérer, offrant à ses pensionnaires d'un jour ou de six mois une hospitalité assez confortable et pas trop coûteuse.

L'Oriental-Hôtel, que je me permets de recommander aux touristes portés sur leur bouche, est tenu par un Français, l'un des meilleurs cuisiniers d'Extrême-Orient.

N'oublions pas trois autres restaurants français, d'importance moindre il est vrai (restaurants Sardaigne, Balmès et Guidon), mais qui ne demandent qu'à grandir et sont en bon chemin.

La chasse, ici, ne présente pas grand attrait. Pour les Européens, elle dure d'octobre en avril, et pour les Japonais toute l'année. En revanche, les premiers sont obligés de prendre un permis

de dix piastres, de ne chasser que dans un périmètre de dix lieues, près des villes ouvertes, et de n'employer que le fusil. Les indigènes n'observent aucunes limites, aucune saison et ne subissent aucune prohibition d'engins. Les braconniers de profession sont, au contraire, privilégiés ; ils ne payent qu'un droit très restreint (une piastre pour l'année entière), moyennant quoi ils peuvent prendre au filet les cailles et les petits oiseaux, détruire les couvées de faisans et les portées de lièvres.

Si encore il y avait du gibier dans ce fameux périmètre I Mais non. Rien en plaine, sauf quelques cailles et bécassines, et, dans les bois, dans la brousse qui recouvre les montagnes, des faisans et des lièvres que les coUeteurs poursuivent avec acharnement. Quant aux cerfs, chevreuils et sangliers, ils se sont prudemment esquivés à plus de dix lieues, et les ours, les seuls grands fauves du Japon, vivent paisiblement au fond des forêts de l'île Yezo, habitués qu'ils sont à ce qu'on vende leur peau avant de les avoir tués.

Mais si, au point de vue purement cynégétique, la promenade par monts et par vaux est pleine de déceptions, que de compensations elle donne aux porteurs de fusil de la plaine Saint-Denis, assez nombreux ici, qui ne voient dans la chasse

qu'an prétexte à déambnlations apéritives ! Qae de charmantes excursions dans ce pays qni, partent, a l'aspect d'nn immense parc accidenté dont les vallées sont autant de jardins habités !

Malheureusement (toute médaille a son revers), la campagne japonaise, dans les endroits cultivés, sent bien mauvais. Certes, € &nt de l'engrais >, comme dit un personnage de Larbiche, mais vraiment les Japonais en abusent.

vous qui cheminez par les sentiers fleuris, à cette heure crépusculaire d'un charme si pénétrant, où lès choses extérieures apparaissent doucement estompées dans les premières ombres de la nuit, où de la nature assoupie s'élèvent ces mille bruits indéfinissables d dont la légende a fait des voix y>, ayez sur vous un flacon de sek anglais !

KODZOU. — ODAWARA. — ATAMI.

LES SOLFATARES d'ODJIGOKOU. — HAKONE

Mars.

Si, de passage à Yokohama, vous avez peu d'argent et trois jours à dépenser, faites comme moi la semaine dernière. Une heure et demie de chemin de fer, et nous sommes à Kodzou, sur le bord de la mer. Là, par une belle route Ion-

KODZOU. — ODAWARA. — ATAMI. 71

géant la plage, un petit tramway, que traînent deux chevaux pas trop poussifs, nous conduit en une heure, mon compagnon et moi, à Odawara, importante localité au delà de laquelle il est impossible aux étrangers de circuler sans passeport. Bien entendu, nous n'avons pour tout bagage qu'un sac contenant un vêtement et des chaussures de rechange. Peu de provisions de bouche dont je conseille aux Européens de ne pas trop s'embarrasser en voyage.

H n'est pas un village où l'on ne trouve dans une tckayaj d'une propreté exquise, du riz excellent, des œufs, du poisson, des poulets et du thé, le tout servi par une fille jeune et fraîche, parfois jolie, touiours avenante et attentionnée. En guise de fourchettes, des baguettes en bois blanc qu'on vous apporte soigneusement entourées d'un papier colorié où sont écrits des souhaits de bienvenue.

Vous devinez qu'en ce moment je picote dans cinq ou six bols et soucoupes. Mon habileté à me servir des baguettes me vaut un compliment de la domestique, qui, accroupie, me regarde curieusement. Mon compagnon est jaloux de mes lauriers :

— Vous oubliez, me dit-il, une chose essentielle. Les Japonais de distinction ne manquent jamais, lorsqu'ils s'installent dans un hôtel, de

donner à la servante, comme une sorte de denier à Dieu, une pièce de deux sen enveloppée dans an morceau de papier. Et pas de la main à la main. On place négligemment près d'elle le papier en question qu'elle ne doit même pas regarder. Tenez, comme ceci.

Et ce disant, il pousse doucement vers la servante impassible ses deux sen dûment enapaquetés.

— En effet, elle ne regarde pas. Elle paraît même n'avoir pas remarqué votre manège.

— Pardon, pardon, elle a parfaitement vu ; mais, je vous le répète, il lui est interdit de regarder : c'est un principe. En se levant, elle ramassera le petit paquet tout naturellement, comme s'il était tombé de sa manche. Oh ! je connais les usages.

La fille se lève sans riéh ramasser : « Eh ! lui crie, mon ami, prends donc, c'est pour toi ; tu sais bien, les deux sen. d Elle s'arrête, surprise, réfléchissant, puis, tout à coup, fait entendre son exclamation habituelle : « Eh ! eh ! » Elle a compris et s'en va vite, à petits pas, les pieds en dedans, avec cette démarche disgracieuse des Japonaises qui les fait si bien ressembler, de dos, au volatile sauveur du Capitole.

Mon camarade triomphe... pas longtemps, car, cinq minutes après, la domestique, d'un air

KODZOU. — ODAWABA. — ATAMI. 78

très satisfait, lui rapporte... deux sous de papier.

n est une heure. Le chemin prend immédiatement, au sortir d'Odawara, le bord de la mer qu'il suit en corniche presque constamment. Le coup d'œil est ravissant. Le ciel assombri tout d'abord s'est éclairci. Il fait chaud et, débarrassés de nos paletots, nous ar-^ pentons ferme, suivi par nos jinrikisha. A certains endroits, la route contourne le rocher à pic sur la mer ; derrière nous, la côte se développe capricieusement découpée. Voici la baie de Kamakoura, l'ancienne capitale du Chogoun Toritomo et dont il ne reste plus que quelques temples et l'énorme statue du Daiboutsou ; la presqu'île d'Enochima, remarquable par ses grottes profondes, où la mer, à marée liante, s'engouffre avec un bruit de tempête; là-bas s'avance la x>ointe de Misaki nous cachant la yade de Yokohama et en face Oshima, le volcan toujours en ignition avec son lourd panache de fumée, si épaisse, si compacte que la brise du large semble avoir peine à la dissiper.

Le temps se couvre... quelques gouttes de ploie, vite en voiture. Une demi-heure après, c'est sous une ondée que nous entrons à Atamiles-Bains. Il y a bien un hôtel tenu à l'euror

péenne, mais nos kouromaya se gardent de nous y conduire. Ils nous mènent au grand trot dans une tchaya. En arrivant ils crient : « Voici des étrangers qui aiment la nourriture japonaise I » Mon compagnon proteste : « Mais je n'aime pas du tout leur infâme tabero (nourriture). Allons ailleurs I d

Grande émotion dans l'hôtel, où l'on tient à nous garder ; on promet de nous servir un dîner succulent. Puisque nous y sommes, autant rester. Une nuit est bientôt passée. Oui, mais nous avons une faim... Que va-t-on nous donner? Le hasard est généralement fort mauvais cuisinier. Voyons : tamango (des œufs), sakana (du poisson), />a/i (du pain)?

' — Arimas, arimas (il y en a), répond notre hôtesse, une vieille, vieille femme, très attentive.

— Bifteck? Consternation générale. On ne nous comprend pas. Bifteck n'est pas connu; mais chateaubriand? Pas davantage. Triste.

Faites donc de la littérature I

Mon camarade se met à quatre pattes et beugle. On le regarde avec stupéfaction : « Ah ! ils ne comprennent pas le bœuf; peut-être devineront-ils le mouton. »

Bééé ! Et il bêle d'une façon lamentable.

Pour le coup, les gens de l'hôtel le croient com-

KODZOU. — ODAWABA. — ATAMI. 76

plètement fou. Patron, patronne, enfants, domestiques, tout le personnel est là, très impressionné.

« K'éeapitulons : ils n'ont pas de bœuf ni de mouton, c'est certain, sans cela ils eussent compris, car j'imite assez bien les cris d'animaux... Ab I peut-être ont-ils des poulets ? Kokoriko I j> Cette fois un éclat de rire formidable accueille son imitation, et tous répètent enchantés :

« Kokoriko î y> — Nous aurons un poulet.

Rien à voir à Atami, à part la grande source thermale qui est juste à côté de notre hôtel, dans une cour entourée de grilles et d'où, nuit et jour, s'élève un tourbillon de vapeur. Toutes les heures, la poussée se produit et, dans l'étroite excavation solidement maçonnée, Feau bouillante jaillit horizontalement avec un grondement effroyable.

Beaucoup de malades ici, atteints d'angines et de rhumatismes. On vient pour s'y soigner et on ne s'y amuse pas. Le Japon n'est pas encore dans le mouvement.

Quel dîner on vient de nous servir! Ni japonais, ni européen. C'est toujours ce qui arrive lorsqu'on demande aux indigènes autre chose que ce qu'ils savent faire. Le poisson n'est pas mauvais^ le kokoriko serait passable sans une certaine sauce blanche... Nos grimaces ont navré

76 LE JAPON COKTEMPOBAIK.

notre hôtelier, qui comptait éyidemment sur cet inqualifiable ragoût pour se concilier nos bonnes grâces. Je me rattrape snr les œn& dors et le riz cait à l'étouffée.

Notre voisin de chambre, séparé de nons par la mince cloison dn karakami, tonsse à rendre l'âme. C'est un Japonais fort bien, nn lettré sans doute, car il est entouré de livres et, le pinceau à la main, noircit de signes cabalistiques de longues feuilles de papier. Je lui ai déjà offert un cigare pour son angine; je lui faàa porter un verre de Champagne pour continuer cette cure d'un nouveau genre qui, d'ailleurs, paraît être de son goût.

A son tour il nous invite à passer la soirée sur ses tatami, exprimant le regret de ne pouvoir, dans une station de malades, nous procurer quelques distractions, des danses de guechi, par exemple, le nec plus ultra des plaisirs japonais. Il nous propose de jouer aux cartes. Volontiers. Mais quel drôle de jeu est-ce cela? De toutes petites cartes coloriées représentant des fleurs de cerisier, des touffes de bambous, des chrysanthèmes, des lotus, etc. C'est le piquet des végétaux, pas plus sot que nos trèfles, nos cœurs et nos carreaux.

CiT^ heures du matin. — Une tasse de lait,

KODZOU. ~ ODAWARA. — ATAML 77

excellent, ma foi I et nous sommes lestés. En route. Les gens de service sont à la porte, rangés sur une seule ligne, se livrant à des exercices d'assouplissement qui sont la bonne moitié de l'éducation japonaise, révérences réitérées accompagnées de multiples sayônara (au revoir). Plus de jinrikisha. C'est à pied, pedibus comme jadis, disait un latiniste de mes amis, qu'il faut gravir l'étroit sentier qui serpente à travers les rizières s'étageant sur le flanc de la montagne, terrains péniblement gagnés sur la brousse et conservés, au prix de quels soins I par les pauvres habitants du village, dont les ressources ne se composent que des poissons qu'ils prennent et des maigres profits de la saison balnéaire.

Le chemin est pittoresque ; ici il sillonne de hantes herbes et plus loin s'enfonce sous bois ; mais quelle pente ! Voici deux grandes heures que nous marchons ; nous sommes essoufflés et regrettons amèrement de ne pas appartenir momentanément à l'espèce des quadnipèdes si bien outillée pour les ascensions. Le plus dur est fait maintenant. Nous avons franchi les pics les plus élevés. Tout à l'heure Atami nous apparaissait assez nettement, presque sous nos pieds, au fond de la baie, avec ses maisonnettes entassées, comme des jouets d'enfant. Nous sommes

7» LE JAPOy COSTKKFORAIK.

maintenant dans la brome épaisse etpénétfaiite. Brr... marchons rite. Un temple! Oh! le panvre ! 8on entretien ne doit pas coûter cher anx fidèles ; masnre délabrée où les dienx de pierre, conirerts de taches de moisissure, ont nn aspect sonffretenx qni fait peine à Toir. A l'entrée, près du portique vermonlu, la case du gardien enfumée, sordide ; mais, dans Tunique chambre de ce réduit, sur la terre battue, deux fillettes de huit à douze ans, les manches retroussées, frappent à grands coups de maillet dans un large mortier à décortiquer. Avec leurs joues roses et leurs yeux Tifs, elles sont charmantes, ces petites, et leur rire, qui sonne gaiement, met un rayon de joie et de bonheur dans cette chaumière misérable. Nous les remplaçons an mortier, très maladroitement d'ailleurs, à la grande jubilation de toute la famille, que nous inondons de gros sous.

Le brouillard augmente. Nous marchons sous bois ; les branches, chargées de rosée, nous arrogent de la tête aux pieds.

Ah I respirons. Nous sommes sur le plateau.

On n'y voit pas à vingt mètres. Le chemin passe près d'un poteau sur lequel, amère ironie, nous lisons ceci en anglais : d II n'existe pas de point de vue plus magnifique que celui-ci ; du haut de cette montagne le touriste émerveillé con-

KODZOXJ. — ODAWARA. — ATAML 79

temple dix provîncei^ I » Vart'en Voir s'ils viennent ! An-dessons de cette apologie dérisoire un crayon indigné a tracé, en bon français, ces denx mots d'énergique protestation : « Quelle blague I »

Nous suivons la crête des montagnes que recouvre une herbe drue et serrée. En apparence, ce sont là de superbes pâturages : impossible cependant d'y conduire le bétail. Ce magnifique tapis vert cache des touffes de bambous nains qui perforent impitoyablement les intestins des ruminants.

Depuis une demi-heure nous avons quitté la région des brouillards ; mais le ciel reste menaçant. Sur la gauche, entre deux collines, j'aperçois la base du Fujiyama. Nous ne verrons que cela. Il faudrait un grand coup de vent pour balayer les brumes qui étendent sur les sommets leur capuchon noir. Pas un souffle, hélas I

Mais, je ne me trompe pas, là-bas, ce point brillant, c'est le lac d'Hakone. Mon compagnon l'a vu aussi : comme le cheval qui sent l'écurie, il allonge le pas et m'a bientôt distancé. J'admire son allure, et je l'admirerais encore si, un instant après, je ne l'avais trouvé étendu tout de son long, à l'hôtel, ouvrant un œil et soupirant d'une voix faible : j

— Ahljesuismorii!

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/^ ji.i'^'V^J^I r4*i -MIT 4?îr Jt i'iTTL m Jii.^ 'tl iinii*'

— ' Oh î ri'^ifA, la ploie ny tombe pas très souf^^fti ; dix ffioh nxsr douze, toct sa plus.

S OHM n^nniiifm nans^ doute dans la maaYaise \AruA(if car en ce moment nne ondée diluvienne Uhun utuMt^nft le paysage, ce qui n'empêche pas yyfUtlkr de m^apporter très sérieusement une

AdUtu ma promenade dans les environs, qu'on dit jolm. Je rcyîendrai un jour de soleil.

lltuî accalmie... Pas de temps à perdre si unun vonhmn être ce soir à Mianochita.

KODZOU. — ODAWARA, — ATAMI. 81

Une heure pour traverser dans toute sa longueur le lac dominé des deux côtés par des collines dont une, très boisée, avec ses grands arbres, ses lianes entrelacées et ses fourrés profonds, donne à ce coin un aspect particulièrement agreste. — Une demi-heure de montée par nn chemin en pente douce et nous atteignons un endroit maussade et sombre : quelques cases groupées dans un petit espace ; sous un hangar une piscine rectangulaire où s'ébattent hommes, femmes et enfants. C'est Odjigokou, station de bains sulfureux. Cela se sent du reste. A l'instant où nous passons, une Japonaise sort du bain... vieille et maigre. Dirai-je qu'elle est nue? Hélas I à celle-là les dieux refuseraient sûrement le pouvoir de nous changer en cerfs.

Faible compensation pour un pareil spectacle.

L'odeur de soufre devient plus forte. Nous approchons des solfatares^ Le petit bois que traverse le sentier est charmant, mais les émanations d'acide sulfhydrique qui l'emplissent ne me donnent pas l'envie de m'y attarder.

Encore cent mètres et nous voici dans une clairière. Du sol calciné, convulsé, jauni s'échappent des vapeurs d'un gris sale. Sur une superficie de deux cents mètres carrés la végétation a disparu. Çàet là quelques arbres tordus, morts, renversés, les racines en l'air. C'est une plaque de

lèpre sur un corps robuste, car tout autour la vie végétale s'épanouit. Il semble même que les arbres soient ici plus verts, plus touffiis qu'ailleurs ; ils poussent, vigoureux, comme pressés de jouir d'une existence qui leur sera bientôt ravie.

Trois fois les solfatares coupent notre route en plein bois ; la tache hideuse reparaît de plus en plus grande, avec ses vapeurs empestées et son aspect horrible. Finis les chants d'oiseaux, finis les bourdonnements d'insectes, les refrains stridents des cigales et les vols de libellules. Un profond silence, eflfrayant et vraiment sépulcral. Le ciel est sombre, chargé de gros nuages plombés ; il ajoute une impression lugubre à la tristesse et à la désolation de ce lieu maudit.

La dernière solfatare a une étendue considérable ; elle couvre tout un versant de la colline que nous venons de gravir. Le vent s'est levé et nous jette en pleine figure, par bouflées, les exhalaisons nauséabondes du sol. Sous nos pieds, à cinquante centimètres à peine, le grondement des eaux en ébuUition.

Brusquement la vallée se creuse. A travers les roches si jaunes qu'on les prendrait pour des blocs de soufre, l'eau s'est frayé un passage et dévale, toute blanche, dans le fond d'un ravin.

— Prenez garde ! me dit mon guide, qui

mériterait d'être de Tarascon, ne vous écartez pas da sentier. Cette solfatare a déjà englouti deux touristes imprudents et le pied d'une Anglaise. »

Deux touristes, passe encore, mais un pied d'Anglaise!...

Encore une heure et demie de marche par un joli chemin qui zigzague le long de coteaux verdoyants et, faits comme des voleurs, nous arrivons à Mianochita, où, dans un magnifique hôtel à l'instar de Paris (superbe, l'entrée de l'instar !), nous attendent bon souper et bon gîte.

une fête populaire a yokohama.

kamakoura.

l'iIjE sacrée d'enochima.

Septembre.

Grande fête, ce soir, dans le faubourg de Bachamîckij la « foire aux puces », comme l'appellent nos compatriotes. La rue des théâtres et toutes les ruelles adjacentes sont garnies de lanternes rondes ou carrées, surmontées pour la plupart de parasols. A " chaque carrefour un char illuminé, orné à profusion de fleurs artificielles blanches et rouges. Au sommet du véhictilese dresse un mannequin colorié représen-

tant un guerrier à Tair pas commode. Deux tambourinaires et un flûtiste font^ sur la plateforme, un tapage du diable, tandis que, derrière eux, un danseur, le visage couvert d'un masque horrible, se démène et se contorsionne de la plus étrange manière. Ou bien sur les planches d'un théâtre en plein vent ce sont deux mimes, grimés à faire peur, simulant une bataille comique.

Une foule énorme remplit le quartier. De temps à autre une poussée se produit. C'est un groupe de Japonais marchant très vite et vociférant; ils portent sur leurs épaules trois ou quatre bonbonnes de mké. Tout ce monde est ivre ou le sera dans un instant. Que ces Japonais sentent mauvais ! Odeur. de géranium, affirme le poète ai^glais Edwin Arnold que le Japon a séduit.

L'idée m'est venue ce matin de pousser jusqu'à Kamakoura (trente minutes de chemin de fer), voir un matsouri (fête religieuse). Ce sera superbe, me dit-on. Me voici installé avec un ami dans une tchaya voisine du temple. Nous avons apporté des provisions de bouche que nous attaquons avec vigueur. Prélude indispensable d'une pieuse cérémonie. La fête est à deux heures. Nous ne sommes pas pressés ; notre table est dressée sous une tonnelle, le ciel

est blea, le soleil éclatant, et une petite brise fraîche agite le sommet des arbres... Si nous allions voir la procession ?

Dans la grande avenue de cryptomérias et autour des temples, beaucoup de Japonais et de Japonaises, le parasol ouvert et le nez en Tair. Je m'approche... Quelle mystification I de vilains tabernacles délabrés, quelques oripeaux fanés et salis et de sordides figurants. Fuyons cette mascarade sacrilège et rendons-nous aux courses qui s'organisent tout près d'ici. La piste — un cercle dont on trouverait facilement la quadrature — contourne tant bien que mal un marais plein de lotus étalant leurs larges feuilles en forme de coupe. Une petite tribune, si l'on peut appeler ainsi un vélum d'un mètre tendu horizontalement sur quatre piquets, est dressée sur l'un des côtés. Un vieillard à longue barbe s'y tient assis, un parasol d'une main et dans l'autre un éventail qu'il agite d'un mouvement automatique. A distance respectueuse un groupe d'hommes et de femmes, sa suite. C'est l'ancien daïmio de la province, un très grand seigneur autrefois. De tous ses privilèges, le

dernier qui lui reste est de présider aux réjouissances publiques. Le digne homme paraît satisfait et n'en demande pas davantage. Peu à peu, très lentement, — on n'est jamais pressé

86 LE JAPON CONTEMPORAIK.

au Japon, — les cnrîenx amyent et s'entassent snr la digne qni surplombe le champ de courses. Sur la piste toujours rien ; pas la queue d'un cheval, et il est quatre heures. Le vieux daîmio, impassible, continue à s'éventer sans manifester la moindre impatience. Ah ! ah !... des chevaux. Quelles drôles de courses ! Ces nobles coursiers, qui viennent de quitter le bât et vont le reprendre tout à l'heure, partent ou ne partent pas an signal, galopent ou trottent indifféremment.

A tout coup l'on gagne, même ceux qui perdent; pas grand'chose d'ailleurs, une pièce d'étoffe de quelques sous ou un verre de saSis. Tous ces sportsmen improvisés sont enchantés, rient et s'amusent mieux que leurs collègues de Longchamp. Et je vous prie de croire que le pari mutuel ne leur cause aucune préoccupation.

Le soir, feu d'artifice dans un terrain vague. Cela consiste à lEaire partir tous les quarts d'heure une bombe ou une fusée. La foule applaudit, au comble de la joie. Dans une maisonnette, à vingt pas de la nôtre, des Japonais sont en fête ; mais ce sont des gens de la ville, ceux-là, de beaux messieurs en jaquette et chapeau melon. Ils sont assis sur des chaises et applaudissent, eux aussi, deux guecha qui, après dix minutes de danse, viennent à leur tour s'asseoir à l'européenne, les pauvres filles, alors qu'elles ne demande-

raient qu'à s'accroupir commodément sur leurs talons.

Vous ai.je jamais parlé du Daïboutsou de Kamakoura? C'est, dans un cadre de vertes collines, un immense bonhomme en bronze accroupi comme toujours sur une tige de lotus. Pourquoi cette posture invariable? Les canonistes vous répondent que, d'essence divine, Bouddha daigna cependant naître et vivre dans la lange humaine, comme le lotus, la plus belle des fleurs, pousse et s'épanouit dans la vase des marais.

Sur le dieu grimpent irrévérencieusement les visiteurs pour s'y faire photographier par le bonze de service. Il va sans dire que j'ai fait comme tout le monde, et c'est à cailifourchon sur le pouce du dieu que m'a saisi l'émule de Nadar.

Je voudrais recommencer que ce serait impossible, au moins dans cette pose. On a interdit au public l'ascension des pouces sacrés. Pourquoi? Personne n'en sait rien, pas même le prêtre-photographe/Malgré tout, le Daïboutsou est assez bon enfant. S'il ne permet plus qu'on lui mange dans la main, il tolère encore qu'on lui monte sur le dos. Et puisque me voici sur son

S8 LE JAPOX COXTEÎIPORAIX

épaule, laissez-moi vous dire que sa tête est fort belle et d'une admira1>le sérénité. Je vous épargne les tirades habituelles, profondes et mélancoliques, obères anx excursionnistes a£9igés d'un foie trop gros. Le nircàna n'a rien qui me tente. Comme la nature, notre mère, j'ai rhorreur du vide : je pense que soufl&ir, c'est vivre encore, et plutôt que de m'engager à la suite de ceux qui mettent le suprême bonheur dans l'insensibilité, je préfère vous annoncer que la statue en question est haute de dix-sept mètres, large à proportion, et que le seigneur Bouddha, à qui je tire ma révérence, est âgé de six cents quarante ans.

Il y a quelques années, les Américains (ce nouveau monde est sans pitié) ont voulu l'acheter. Mais comment transporter cette masser^ Ils renoncèrent à leur projet. Le bibelot était trop lourd, dit-on. Pour moi, je crois que le Daïboutsou a refusé de se laisser enlever.

Il y a eu miracle, tout simplement.

Ce n'est pas le premier, d'ailleurs. Le dieu était autrefois dans un temple qu'à deux reprises un raz de marée détruisit de fond en comble. Bouddha est resté immuable, défiant la fureur des flots. Évidemment, il voulait être en plein air 5^ aussi n'a-t-on pas reconstruit l'édifice.

Enochima, c'est la sainte demeure de la déesse Benten, la Minerve de la mythologie japonaise, qui, le jour, s'enferme dans une grotte et passe ses nuits à conrir les mers. C'est une bonne déesse, protectrice souveraine des arts, qui charme la terre et Tonde des accords de sa lyre... La tempête mugit, la vague monte et se brise I Mais au milieu de l'infernal vacarme, dans cet instant de silence où les éléments déchaînés semblent reprendre haleine pour hurler plus fort, n'avez-vous pas entendu un mélodieux soupir si léger, si léger qu'on dirait le souffle d'un enfant qui s'endort? Soudain un calme profond succède à l'orage, et sur la mer apaisée, à la douce lueur des étoiles, glisse une blanche apparition. Sous ses pieds un long serpent se déroule à la surface des eaux, une harmonie divine l'enveloppe et, de toutes parts, les monstres marins accourent pour lui faire cortège...

Tantôt île ou presqu'île, Enochima dessine sur l'horizon ardoisé sa croupe de chien couché, le museau tourné vers la terre. De loin, les épais maquis qui courent sur son échine osseuse lui font une toison noire que borde, à hauteur des lames, la frange déchiquetée de

ses rochers roux. Nous approchons. Les détails apparaissent : crevasses, grottes, fissures, brisants à fleur d'eau, roches éparpillées sur lesquelles nos bateliers nous jettent sans façon, sous prétexte de nous débarquer. Il faut maintenant gravir et contourner ces mamelons, contreforts en pierre luisante; les pieds des fidèles ont bien tracé une espèce de chemin, mais, pour y battre des entrechats, je ne le recommande à personne. Une passerelle branlante me conduit à un large tunnel qui s'enfonce dans l'île. Andessous de moi, la mer verte et limpide sur des roches d'une couleur violacée. Le couloir devient grotte, et tout au fond j'aperçois un sanctuaire d'aspect misérable. La déesse Benten aime la simplicité. A côté, une source d'eau douce jaillit, paraissant sortir de la mer. Encore deux pas, l'obscurité est complète, et c'est, porteur d'un afireux lumignon décroché de l'autel, que je m'engage, courbé, dans un corridor bas et suintant, lotig boyau qui me mène jusqu'à l'extrémité de l'île. Ma chandelle s'éteint subitement et, dans la nuit, il me semble que, par une fissure de la paroi, pénètre un peu de clarté. J'en fais la remarque à mon guide qui me répond avec placidité : c( C'est la lumière du jour. Par un temps très clair, vous pourriez voir le Fud^ jiyama. y> Farceur!

' Voici des divinités indiennes à jambes et bras multiples, un gros ôerpent de pierre péniblelœat enroulé, des sculptures bizarres à même le roc. TJn àsaxième JuiteL.. C'est ici qu'à la pointe du jouï la déesse, fatiguée de ses pérégrinations nocturnes, attachait sa barque insubmersible. « Benten revient-elle encore ? » demandai-je au vieux gardien de la grotte. Il se mit. à rire, puis, tout à coup, redevenu sérieux : « Peut-être ! » dit-il gravement. Le brave homme est bien près du doute, ce demi-frère de l'incrédulité. Avant peu, à pareille question, il ne répondra plus que par un sourire.

Au sortir du souterrain, le chemin escalade l'fle par une série de marches taillées dans la falaise. Sur le faîte, une rue dallée, bordée d'échoppes, où se trouve rassemblé tout ce que l'industrie humaine a pu tirer des coquillages, éponges et autres productions aquatiques. Le sentier oblique à gauche, traversant le fourré. Encore des escaliers, de larges pierres debout, ici couvertes d'inscriptions, là découpées en fantastiques théories de singes, des statuettes, des dragons moussus, une fontaine sacrée et, de nouveau, avec ses boutiques, la longue rue dallée et raide.

Nous atteignons le pont, un pont en bois d'un kilomètre, qui gagne la terre ferme.

La nnit tombe ; Enochima s'embrame ; la marée monte et l'entonre. Sans donte Benten-Sama accorde déjà sa lyre et s'agite dans son tron noir, et les petits dieux malins, qui riaient dans leur barbe de mousse au détorgr des sentiers,

En lutins de Fair Vont danser au clair De lune.

Au-dessus des collines grises et sur l'horizon gris, le Fudji se détache, mais si lointain et estompé, si exactement de la teinte du fond, qu'on dirait un triangle de gaze transparente collé au ciel. Cependant, voici qu'à travers le voile troué des nuages émergent à droite et à gauche de grandes stries cuivrées, oubliées là par le soleil couchant, auréole de la sainte montagne.

GOTEMBA. — ASCENSION DE l'oTOMITOGUÉ. — MIANOCHITA.

Avril.

Départ pour Gotemba, petit village au pied du Fudjiyama. Beaucoup de vent, mais un peu de soleil ; le train remonte une pente très forte, et ce n'est pas trop de deux locomotives pour nous remorquer. A mesure que le terrain

aOTEMBA. — MIANOOHITA. 93

s'élève, le vent augmente, le soleil disparaît et les brouillards s'épaississent. Verrons-nous la grande montagne ? C'est pour cela que nous sortons aujourd'hui ; mais le temps, au Japon, est un tel mystificateur I Le paysage, même par ce temps gris, est fort joli, très accidenté; un, deux, trois... sept tunnels se succèdent & quelques secondes de distance. On traverse une montagne pour entrer dans une autre; juste le temps d'apercevoir une vallée profonde où coule un torrent, et nous voici de nouveau dans l'obscurité... Une fumée I une chaleur I Nous ne le verrons pas, le Fudji. Si, pourtant, un peu, et quelques minutes : entre deux nuages qui opèrent leur jonction, une ligne blanche lumineuse tout là-haut,i tout làrhaut, et plus rien. Une petite pluie fine commence à tomber. Et nous qui sommes venus pour nous mettre le dos au soleil ! Diable, Gotemba n'est pas amusant du tout, et y passer toute une journée crachinante ne nous sourit guère. <i Si nous allions à Mianochita ? propose l'un de nous ; nous n'avons qu'à sauter par-dessus l'Otomitogué : deux heures et demie d'ascension, pas plus. »

C'est en effet très simple, mais pas le moindre vêtement de rechange : un numéro du Temps j voilà tout mon bagage. H est vrai qu'il y a là de quoi se faire, à l'occasion, un habillement com-

plet. Allons, c'est entendu, en djin jusqu'au pied de la montagne, et ensuite à cheval. Le chemin est charmant et serpente en terrain plat au milieu de véritables bosquets de bambous; la pluie ne se décide pas à tomber franchement, mais ça mouille tout de même. Partis de Yokohama à six heures cinquante du matin, nous étions à dix heures à Gotemba; il est onze heures et demie, et voici nos cfjin qui s'arrêtent. Une heure pour atteindre le sommet de l'Otoniitogué oh. nous déjeunerons; le Guide porte qu'on y jouit d'une belle vue... Mon cheval est maigre comme un clou et paraît avoir peine à se tenir sur ses jambes; cependant il marche d'un pas très ferme dans des sentiers de chèvre. Cette fois nous y sommes bien dans le brouillard. Et quel vent ! Au lieu d'emporter les nuages il les apporte du fond de l'horizon. Une misérable paillotte tenue par une femme avec un enfant sur le dos, à la mode du pays, voilà le Pic-Hôtel de l'Otomitogué. A table ! Le gamin a mis pied à terre ; il a deux ans à peine et rôde autour de nous; on lui donne successivement une cuisse de volaille, un œuf, une pomme, du vin : tout y passe, puis il se met à téter avec une vigueur... Monsieur prend son dessert.

* Elle est jolie, la vue promise : c'est à peiné si j'aperçois ma haridelle; à dix mètres à travers

GOTEMBA. — MIANOCHITA. 96

le brouillard, ce n'est plus qu'une silhouette confiise, un cheval-fantôme. Décidément le Japon est un pays surfait; sur dix excursions, neuf ressemblent à celle-ci. Si jamais je décris un paysage vu du haut d'une montagne, croyez bien que mon imagination m'aura plus aidé que mes yeux. Je vous en préviens loyalement.

Mais ne nous retardons pas ; il faut être à cinq heures à Mianochita. La descente est rude, et à certains endroits presque à pic. A pied, messeigneurs, à pied ! Dans quelle aventure ai-je conduit mon unique vêtement en crépon printanier I

Entrée triomphale à Kiga, charmant village perché au-dessus de Mianochita, sur le bord du torrent. Nous sommes, dans la bande, deux cavaliers, et entre nous deux, marchant à pied, abominablement crottés, comme nous d'ailleurs, nos compagnons, qui ont l'air de malfaiteurs escortés par leurs... camarades. A la porte d'une tchaya coquettement juchée sur pilotis, près d'une pièce d'eau pleine de poissons rouges, une petite Japonaise toute souriante nous crie konitchiva avec mille révérences. Bonjour, bonjour. Nous n'avons pas de temps à perdre. Nous croisons quelques Anglais et Anglaises qui hument l'air frais du soir. Vous ai-je dit que, descendus des. hauts sommets,

nous avions retrouvé ici un coin de ciel bien avec le soleil couchant ?

Très bien Fudjiya-Hôtel, mieux installé, ma foi,,que le Grand-Hôtel de Yokohama : dans le couloir, à deux pas des chambres larges, bien éclairées et très confortables, des cabines à grandes baignoires au ras du sol, de véritables piscines alimentées par des sources thermales. Vite un excellent bain, un blanc kimono, et toute notre défroque au blanchissage I Impossible de retourner ce soir à Tokio, à moins de voyager dans le costume que vient de nous donner l'hôtel, ce qui serait par trop original.

Le lendemain, un ciel de mai; retourner en ville par un temps pareil, jamais de la vie 1 En avant dans la montagne I C'est dur : le chemin est détrempé par la pluie de la veille, et nous glissons sur la terre molle ; les montagnes nous font la farce de se cacher les unes derrière les autres ; on croit avoir fini avec les montées, et voici après un pic un deuxième qu'il faut gravir. Il y a beau temps que nous avons dépassé Achinoyou, station sulfureuse dont la désagréable odeur nous poursuit à un kilomètre. Enfin, nous sommes sur le dernier plateau; jusqu'à Hakoné, terme de notre promenade,^ nous n'avons plus

GOTEMBA, — MIANdCHITA. 97

qu'à descendre. Le pays que nous traversons n'a rien d'intéressant; accidenté, cela va sans dire, mais dénudé, aride. Parfois cependant un coin verdoyant, un amusant assemblage de couleurs dans la végétation renaissante : le vert dans toutes ses teintes^ des bouquets d'azalées d'un rose lilas, et beaucoup d'arbres grands comme nos pêchers de vigne couverts de fleurs blanches, en clochettes, rappelant de loin notre muguet et que les Japonais appellent poétiquement le lotus des bois.

Sur un côté du sentier, nne grosse roche se dresse ; je passe sans regarder. Mon guide m'appelle : dans le bloc de granit, un Bouddha, haut de quatre mètres, est sculpté ; il est dans la pose dn Daïboutsou de Kamakoura, assis en tailleur, les jambes croisées, la tête penchée sur la poitrine, ses longues mains jointes reposant sur ses genoux.

Mais en quel état! Lés Anglais ont dû passer par là, les Vandales, avec leur petit marteau de collectionneur. Si mutilé qu'il soit, son visage est resté expressif; il a sur ses lèvres, rongées par la vétusté, un sourire malin qui semble dire : « Vous ne vous attendiez point à me voir ici, n'est-il pas vrai? Et j'en ai pour longtemps, messieurs les voyageurs. Les enfants de vos petits-enfants seront depuis bien des années

SOUS terre, que je serai encore dans ce coin, sans nez, sans oreilles ni mains^ mais quand même indestructible. }>

C'est le dieu Sizo, protecteur de l'enfance, et les nombreux cailloux que je vois entassés à ses pieds sont autant d'ex-Toto déposés là par les mères de famille à la naissance de chaque enfant. Dans la mythologie bouddhiste, son rôle s'exerce au purgatoire; il a pour mission de pourchasser les diablotins lorsqu'ils vieiment piétiner les tas de sable que les enfants, dans leurs jeux, élèvent en attendant leur entrée au paradis!

Avril,

Je suis pour quelques jours dans un petit village que vous auriez peine à trouver sur la carte, situé tout au fond d'une étroite vallée, juste au pied des montagnes. Rien de frais et de joli comme ce coin perdu que surplombent, à droite et à gauche, des collines verdoyantes divisées à la base en larges déchirures pleines d'une végétation de forêt vierge et soudées au sommet. Leur ligne sinueuse, décrivant de capricieux dessins, s'étend à perte de vue et s'efface au loin dans une brume de teinte gris bleu. Là-bas^ à

l'horizon, dominant le paysage de tonte la hantenr de ses qnatre mille mètres, se détache sur le ciel, entièrement couverte de neige et d'une blancheur éclatante sous le clair soleil d'avril, la sflhonette du Fudjiyama; on aperçoit distinctement son tronc de cône, gigantesque volcan que les Japonais (eux aussi, ô Gondinet I) ont eu la maladresse de laisser éteindre.

On se croirait ici au bout du monde, bien qu'on ne soit éloigné de Tokio que d'une dizaine de lieues. On parcourt cette distance en deux heures, moitié en chemin de fer à la vitesse de l'omnibus de la Madeleine, moitié en patachè par de mauvais chemins, ou en djin^ moyen de locomotion que je recommande aux personnes dont l'ossature délicate craindrait les huit-ressorts japonais.

Le pays est ravissant à cette époque de l'année ; depuis un mois, ce n'est plus l'hiver et ce n'est pas encore le printemps. Les arbres, cerisiers et pêchers, qui n'ont de fruitiers que le nom, se font au moins régal des yeux, compensation qu'apprécieront les abstracteurs de quintessence, et habillent la moindre de leurs brindilles d'une robe rose ou blanche qui défie les conceptions de Worth ou de l'incomparable fleuriste du Jockey-Club. Ce sont d'immenses et merveilleux bouquets dont les Japonais décorent

leurs routes, leurs'champs et qu'on retrouve dans le plus modeste jardinet.

D'ici, j'entends le bruit d'une cascade qui ruisselle de la montagne voisine ; son eau limpide court dans tout le village, mettant en mouvement les grandes roues de quelques décortiqueuses primitives, dont les marteaux-pilons retombent, à coups sourds et réguliers, dans de larges mortiers en bois.

Des fleurs et de l'eau vive, voilà ce qu'à chaque pas on rencontre au Japon. Aussi n'estil pas une jeune femme ou une fillette dont la coifiure ne soit, dès le matin, un véritable jardin suspendu ; pas une famiïle qui, le soir, ne se plonge à la même heure dans la même baignoire. Tous et souvent voisins et voisines, invités au bain comme ils le seraient à dîner, se déshabillent dans la salle commune et, très placidement, continuant leurs interminables et insignifiantes causeries, procèdent avec méthode à leurs ablutions partielles. Après quoi, par séries ou tous ensemble, les baigneuses et baigneurs (les jeunes filles les premières, il faut toujours être galant) s'accroupissent un instant dans un grand baquet dont l'eau est ordinairement, été comme hiver, à la température de 40 à 45 degrés.

Et toutes ces têtes jeunes et vieilles, congestionnées, apparaissent confusément à travers l'épaisse buée de l'étuve, donnant l'impression de damnés cuisant dans leur jus.

On sort du bain sans plus de gêne qu'en y entrant, et cette promiscuité ne paraît éveiller, chez les personnes des deux sexes ainsi confondus, aucun désir charnel. L'habitude est bien vraiment une seconde nature, car il ne semble pas que la première, qui, dit-on, ne perd jamais ses droits, songe à ce moment à les faire valoir.

Dans les établissements de bains publics, les choses se passent de la même façon. Quelquesuns cependant (tant est puissante l'influence de la civilisation) ont tenu à faire des concessions aux idées modernes et, dans ceux-là, les deux sexes sont séparés... par une ficelle.

L'homme important du bain public est le Sansouké; à lui le soin délicat de frictionner d'une main légère et vigoureuse à la fois l'épiderme des clientes. Le plus heureux n'est pas celui qu'on pense, et c'est, au dire d'un professionnel, un métier des moins enviables I

Bien amusantes, les révérences jusqu'à terre que, dans un état de nudité absolue, se font entre eux ces braves gens suivant le formulaire compliqué de la civilité japonaise, puérile et très honnête. Quels tableaux vivants, quels sujets

d'études anatomiques offre ce milieu inoubliable où l'enfant aux membres graciles et fluets coudoie le vieillard ossifié et spectral, où la grand'mère au chef branlant et ridé, aux flancs évidés et aux jambes cagneuses, marche, soutenue par la jeune fille, portant la tête droite et prenant bien garde qu'un mouvement trop brusque ou quelques gouttes d'eau ne dérangent l'harmonie de sa coiffure I

Faut-il en conclure que les Japonais en sont encore, ou presque, à la légendaire époque de l'ignorance paradisiaque, au temps où, sous l'éternel azur, Adam et Eve reposaient chastement, côte à côte, sans avoir encore entendu, à travers le feuillage, le sifflement railleur du démon malin?

Certes, j'aurai beaucoup à dire sur leur moralité lorsque je vous parlerai de « la femme au Japon 5>; mais, ayant peu ou pas d'imagination, ils réduisent à leurs proportions vraies les actes de la vie animale et n'y arrêtent pas autrement leur attention. Nous voici loin, n'est-ce pas? du thème idyllique de la Marchande de sourires^ à propos de laquelle un Japonais, retour de France, m'a posé cette question : « Pourquoi, à l'Odéon, pour jouer une pièce française, les acteurs s'habillent-ils en Japonais? »

Mais je m'aperçois que je suis plus loin encore

de mon petit village et de mes bois de sapins à la bonne odeur résineuse et déjà pleins de jolies fleurs. Aussi bien est-il trop tard pour y revenir. Tandis que je vous écris, de gros nuages se sont amoncelés ; ils restent accrochés à la cime des collines, si joyeusement ensoleillées tout à l'heure et maintenant assombries. Adieu la délicieuse promenade du soir par les sentiers qu'envahit l'herbe nouvelle et que bordent les azalées et les grandes haies de camélias rouges,

roses et blancs I

Dussé-je déplaire aux japonisants enthousiastes, je reproche à ce pays d'être trop uniformément pittoresque et de rappeler toujours, dans ses différents sites, quelque chose de déjà vu. Les jolies montagnes que vous avez admirées, ici couvertes de la verdure sombre des pins, là des bambous à la tige mince et flexible, au feuillage d!un vert tendre, léger et fin, vous les revèrrez un peu plus loin, avec leurs mêmes cascatelles blanches comme des voiles de mariées et leurs villages proprets, groupés dans la vallée sur le bord de petits ruisseaux rageurs qui se donnent des airs de torrents.

Au premier abord, on dirait un paysage artificiel, un décor d'opéra qu'un Parisien reconnaîtrait pour l'avoir vu à l'Exposition de la rue

de Sèze on dans Guillaume Tell. Les maisonnettes, entièrement en bois, sont simplement posées snrle sol ; leurs cloisons sont des panneaux à carreaux de papier, glissant sur des rainures parallèles et qu'en un clin d'œil on fait rentrer les uns dans les autres ; elles ont l'aspect de constructions démontables, et il semble qu'il ne faudrait ni beaucoup de temps ni de grands efifbrts pour déplacer tout un village.

Ce qui surprend le plus dans la campagne japonaise, c'est la propreté des plus modestes tchaya, frottées, nettoyées, cirées avec un soin hollandais. En revanche, les enfants, qui, en été, pataugent gaiement et tout nus dans l'eau et la poussière, sont très malpropres, mais leur malpropreté est joyeuse et bien portante. En hiver, misérablement mais chaudement vêtus de vieilles robes hors d'usage qu'on se repasse de père et mère en fils et fille, ils ont un aspect loqueteux et sale qui les rendrait repoussants, si leur figure maculée et que jamais un mouchoir n'efileure ne respirait la santé et la bonne humeur.

Je ne crois pas qu'il existe de pays où les enfants paraissent plus s'amuser qu'au Japon, où abondent les jouets à vil prix et à la portée de toutes les bourses. Devant les boutiques en plein vent que des marchands ambulants transportent de village en village, on ne voit pas de

bambins s'arrêter le regard avide et la main frémissante. Pour nn demi-son et même moins, les garçons ont des pâtisseries, des tambonrs, des cerfs-volants, leur jeu favori, à ne savoir qu'en faire, et les petites filles des raquettes, des poupées et des colifichets, fleurs artificielles, 'épingles à boules dorées ou coloriées dont elles ornent leur chevelure avec cet instinct de coquetterie précoce inné chez la femme.

Rien n'est plus drôle que ces réunions de gamins japonais qui, tous, dès qu'ils peuvent mettre un pied devant l'autre, portent, attachés sur leur dos, un frère ou une sœur plus jeune, ce qui leur donne l'air très réjouissant d'enfants bicéphales. Chargés de ce fardeau souvent trop lourd pour leurs épaules, ils courent, jouent, se battent et tombent... généralement sur les mains. Il arrive bien parfois que le côté pile l'emporte... Alors la correction maternelle ne se fait pas attendre, à la grande attention des autres bébés suspendus, qui paraissent comprendre qu'on défend leur cause. Tous ces petits êtres s'identifient, pour ainsi dire, à ceux qui les portent et prennent part de bonne heure aux actes de la vie extérieure. Il semble qu'ils deviennent plus rapidement Japonais que nos enfants ne deviennent Français. Alors qu'ils remuent à peine bras et jambes, ils s'intéressent du regard aux

mouvements et aux jeux qu'ils ne s'expliquent pas encore. Un peu plus tard ils tendent, pardessus l'épaule de leurs aînés, leurs petites mains pour saisir tout ce qui les approche, et il n'est pas rare que, dans les batailles d'enfants, ils essayent de se mêler à la lutte, menaçant comiquement leurs voisins haut perchés.

Une chose bien curieuse également, c'est le soin que, dès l'âge de sept à huit ans, les petites filles de la ville ou de la campagne prennent de leur toilette. Tandis que les garçons de leur âge, en guenilles et la figure barbouillée, continuent à se rouler sur les grands chemins, elles s'endimanchent à tout propos dans leurs longs kimono aux couleurs voyantes, croisés à la naissance de la gorge, le visage maquillé de rouge et de blanc, les bandeaux de leur coiffure lissés et enchevêtrés avec art. Chaussées de ^aôe bien blancs (espèce de chaussettes avec compartiment pour l'orteil) et montées sur leurs ^w^^a, elles s'étudient à marcher posément les pieds en dedans et, ce qui est tout à fait distingué, les genoux si serrés l'un contre l'autre qu'ils pourraient retenir une pièce de deux sous. Elles trottinent, babillant entre elles, riant aux éclats, attentives déjà aux regards et aux remarques des passants.

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