FÊTE DES GARÇONS
Mai.
Par cette belle journée pleine de soleil, ce serait un crime de rester à Tokio, la grande ville maussade et poussiéreuse. La campagne est là, tout près, avec ses cerisiers et ses pêchers en fleurs, et il ne faut pas plus d'une heure pour... Oui, mais où aller? A Takao-San, parbleu! à la montagne célèbre qu'en ce moment gravissent, tous les jours, des centaines de pèlerins.
Sur le chemin qui, partant d'Hachioji, point terminus du tronçon de ligne ferrée, s'enfonce après un long détour dans la région montagneuse, jadis se croisaient les kango laqués, dorés, sculptés comme des châsses, tendus à l'intérieur de soie brochée aux nuances discrètes et tendres, et les farouches samouraï & deux sabres, imposant cortège du daimio.
Aujourd'hui, on y voit des caisses indescriptibles, montées sur roues et traînées, Dieu sait comme^ par de pauvres rosses suant, soufflant, poussives et pelées. Et avec quel bruit de vieille ferraille et quels cahots 1 Ça, c'est le pro-
grès, c'est le véhicule de la civilisation, l'omnibus, le même, d'ailleurs, d'un bout à l'autre de l'Empire, et bien utilisé, je vous assure. Vous y trouvez empilés, accroupis jusque sur le marchepied, le petit marchand de la ville ou du village, le paysan et aussi le citadin avec femme et enfants, fillettes maquillées, garçonnets au chef enfoui sous la casquette allemande, la coiffure de prédilection de toutes les classes de la société japonaise.
Ne cherchez pas le daïmio : en frac et en faux col, il siège à la Diète. Et, sans plus s'inquiéter de lui, le peuple, gai et remuant, court de temple en temple; reçu ici, recevant là, il boit et fume pour la plus grande gloire du saint de l'endroit, heureux de flâner au grand air et, sous prétexte de dévotion, de faire la petite fête.
La route que je suis, secoué dans ma^'mnkisAa comme dans un panier à salade, côtoie le lit caillouteux d'une rivière réduite à un mince filet d'eau qu'un enfant enjamberait. Insensiblement, le terrain s'élève, et, des deux côtés, les montagnes se rapprochent, rétrécissant la vallée, que bientôt elles surplombent. Le site est ravissant, presque savoyard. Devant moi, l'horizon est masqué par une haute et longue colline que, de la base au sonmiet, une forêt couvre
d'une épaisse tache noire. C'est Takao, que tout bon Japonais doit visiter une fois l'an.
Voici une large avenue qui conduit au temple. A l'entrée, le grand portique shintoïste au fronton rectiligne posé sur deux montants qu'il dépasse de ses extrémités doucement relevées.
Rien de plus simple et de plus majestueux à la fois que cet assemblage de lignes droites. Lorsque Bouddha prit possession du temple, substituant au miroir sacré, jusque-là son seul ornement, ses brillants accessoires, il conserva le portique. On pense involontairement à ces bonnes maisons dont le nouveau propriétaire laisse longtemps sur l'enseigne, dans sa gloire dorée, le nom du fondateur.
A gauche, une petite chapelle qu'habite je ne sais quel esprit bien ou malfaisant; autour, les branches enluminées de banderoles blanches ou violettes, une poussée de jeunes pins minces et drus comme les arbres des vieux missels.
Entre les cerisiers en fleurs et les longs mâts ornés d'oriflammes, les pèlerins s'avancent. Une conamère au visage joufflu et souriant offre le coup de l'étrier, la tasse de thé et la pipette; puis, c'est tout de suite dans la grande allée sombre, accrochée au flanc de la montagne, d'où dégringole un gentil torrent, une grimpée rude et chaude. Que les arbres sont beaux ! Le batail-
Ion serré de leurs troncs énormes semble monter avec nous. De lacet en lacet, de tasses de thé en tasses de thé prises à chaque tournant, atteindrai-je le sommet? Le soleil est brûlant, le chemin malaisé, et les jambes s'alourdissent. Encore, pénitents du xix® siècle, sommes-nous privilégiés. Cette avenue n'était autrefois ouverte qu'aux seigneurs, et c'est, il y a quelque trente ans, par ce raidillon qui monte làrbas tout droit, pierreux et étroit, que nous nous serions essoufflés. A dix pas en avant, un vieillard à tête blanche marche d'un pas tranquille et sûr; un instant il se retourne et sourit : « Quand le fardeau des péchés est léger, semble-t-il dire, la route est toujours bonne. »
De temps à autre, à travers les arbres, une magnifique échappée. Ici, la plaine s'étendant toute verte et semée de villages. Là, une série de mamelons entassés les uns sur les autres, masses vertes que camélias, azalées et érables piquent de bouquets roses lilas, blancs et pourpres.
Suis-je arrivé? Pas encore. Cependant, me voici sur la crête de la colline. Et le bataillon de pins marche toujours ; il passe de cime en cime, cheminant tout en haut au milieu des idoles de pierre alignées par demi-douzaines à droite et à gauche du chemin, ou solitaires dans leur gros-
sière niche en bois, un collier d'étoffe ronge au cou. Sur le. soi, nos ombres s'allongent, gravissant péniblenpient les ondulations du chemin, que, de loin en loin, coupent en travers de grands troncs d'arbres jetés en manière d'escalier.
La rnousmé, en kimono clair soigneusement relevé sur son jupon rouge, trébuche, fetiguée, sur ses gueta. Là-bas, dans une cour, elle s'accroupit un instant sur le tatami bien blanc; à petites gorgées, elle boit du thé chaud et regarde, curieuse, avec les mouvements de tête d'un oiseau, dont elle a le col flexible et gracieux et aussi le peu de cervelle. Puis elle repart et, lourdement, gravit les degrés de pierre, découvrant à chaque pas, avec une parfaite indifférence, sa jambe ronde aux attaches massives. Devant le temple, devant les autels où, dans l'ombre de la grande draperie de crêpe violet, fleurie de chrysanthèmes, les ornements de cuivre étincellent, elle se prosterne, la jolie fille, invoquant Bouddha, qui la regarde de ses gros yeux ternes de poisson mort. De sa tête inclinée, je ne vois plus que deux larges coques bien luisantes, soigneusement arrondies. Il semble qu'un énorme papillon vient de se poser sur ses épaules et reste là, immobile, les ailes déployées.
Assis sur leurs talons, dans leur robe de gaze transparente qui recouvre un surplis de soie dé-
licatement nuancée, les bonzes frappent, à coups précipités, sur les grelots de bois, qui rendent un son mat, et, sur un rythme incompréhensible, leur psalmodie s'élève, nasillarde, heurtée, énervante, accompagnée en sourdine par les prières des fidèles, chœur discordant et monotone de voix d'hommes, de femmes et d'enfants.
Un instant, ma compagne d'ascension, la gentille mcmsmé, agenouillée sur le seuil du temple, se retourne. A travers l'écartement des pins géants dont les branches entrelacées forment autour de la terrasse une muraille de verdure, dans l'envolement des longues banderoleôà grands ramages impériaux que la brise agite et fait claquer comme des voiles en pleine mer, plus loin que les vasques de bronze en forme de feuilles de lotus, les colossales amphores vert-de-grisées par les pluies d'hiver, les stèles éparses de tous côtés, bien au delà de la grande cascade qui drape, là-bas, d'un éclaboussement lumineux un gros rocher noir, voici l'immense vallée, toute petite vue de si haut, qui se déroule au loin et dont les contours, de plus en plus indécis, se perdent enfin dans la brume de l'horizon.
La prière de la jeune fille paraît terminée, mais elle continue en réalité, car ses yeux admirent la splendide nature, la terre, l'eau, l'éclatante lumière, forces immuables de la création,
dont elle adorait tout à l'heure la représentation matérielle et grossière.
Remarquable habileté des faiseurs de dieux 1 à toutes les époques, dans tous les pays du monde^ ils ont su flatter les instincts et les sens de la race humaine, choisissant avec un art merveilleux, pour Texercice du culte, le milieu le plus favorable à l'éclosion et au développement des superstitions populaires.
Est-ce la foi qui attire et retient cette foule dans le sanctuaire et lui donne, pour gravir la montagne, une solidité de jarret que n'épuise aucune difficulté du chemin? Pas le moins du monde. Le pèlerinage est pour les Japonais moins un devoir qu'une partie de plaisir. Ds aiment les collines boisées, les ambres en fleurs, les sites pittoresques. C'est toujours là que sont juchés leurs dieux de pierre, de bois et de bronze, vieux amis d'enfence qu'ils se feraient scrupule de ne pas visiter tous les six mois dans leurs palais de verdure. Ils y retrouvent leurs distractions favorites : les maisons de thé proprettes où chacun s'empresse au-devant d'eux, avec mille salutations, les tabero en plein air, près d'un courant d'eau vive, servis à genoux par des filles fraîches et rieuses, des chants, de la musique et, après le bain du soir, le massage savant et les joyeux propos.
Quand toutes les Japonaises porteront des jupes ornées de falbalas et tresseront leurs cheveux durs en chignons disgracieux, quand les Japonais, coiffés à la Capoul, s'habilleront à l'européenne, la route de Takao sera-t-elle aussi animée les jours de fête, les bonzes aussi bien drapés dans leurs chasubles d'or et de soie, les draperies aussi riches, la montée aussi bien entretenue ? Kegardez les idoles, mutilées pour la plupart, quelques-unes renversées dans l'herbe, et que, bien rarement, une main pieuse relève...
C'est en ce moment le fête des garçons, l'une des trente-six de l'année. Devant chaque maison est planté un long bambou auquel sont retenues par des ficelles autant d'énormes carpes en papier colorié qu'il y a d'enfants mâles dans les familles. La carpe ayant une rare vigueur pour remonter les courants les plus rapides, on souhaite ainsi aux garçons la même force pour vaincre dans les batailles de la vie. La vue de Tokio, l'immense ville de un million cinq cent mille habitants, était amusante aujourd'hui avec sa multitude de poissons gonflés par le vent et s'agitant dans le vide comme s'ils avaient des ailes.
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ASCENSION DU FUJIYAMA.
Août.
Je me permets de dédier ces qnelqaes lignes aux ascensionnistes qui viendront excnrsionner dans ce pays.
Partis à trois heures de Yokohama, nous sommes à six heures et demie à Gotemba. Il s'agit de grimper la nuit sur le Fujiyama (4,000 mètres) et d'être, le lendemain soir, de retour à notre point de départ. Dîner rapide, et à cheval à huit heures. Un temps superbe, très doux, avec un joli clair de lune. Devant nous, la silhouette du Fuji, très nette sur le ciel d'un bleu profond plein d'étoiles. A une heure des dernières maisons de Gotemba, nous entrons sous bois. Quel chemin ravissant, à cette heure de la nuit 1 Sur la gauche, quelques nuages noirs. Mauvais présage.
Voici deux heures que nous marchons, nous arrêtant cinq minutes à peine aux stations réglementaires, le temps de faire souffler nos montures poussives et d'avaler une tasse de thé. La grande montagne nous apparaît tout près avec ses longues pentes douces, large pain de
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sucre écrêté. Minuit. Ici, près de cette case (auberge ou temple en ruines ?), nous quittons nos chevaux. Un vieillard à barbe blanche nous vend assez cher (c'est un temple) des bâtons de montagne dûment estampillés, et vite, en marche dans la nuit noire. La lune a disparu, et il ne nous reste plus que l'obscure clarté dont, au dire de Corneille, se contentait le Cid. Le terrain est sablonneux ; nous avançons lentement à la file indienne. « A quelle heure arriverons-nous ?
a-t-on demandé au vieux marchand de bâtons.
— Dans dix heures, j> nous a-t-il répondu. Quelle plaisanterie 1 Dix heures pour gravir cette montagne qui, à mesure que nous en approchons, semble de plus en plus écrasée sur sa base 1 n y a neuf stations, c'est-à-dire neuf petites cahutes avant d'arriver au sommet.
Quatre heures du matin, et nous ne sommes qu'à la troisième 1
Très loin, sur un coin de l'horizon, le ciel s'éclaire légèrement, et, tout d'un coup, au-dessus des nuages que nous avons dépassés, une large bande couleur orange, de seconde en seconde plus développée, projette une éclatante lumière. A nos pieds, à perte de vue, une plaine immense au bout de laquelle une rivière toute blanche ondule en queue de serpent. Un peu à gauche, un massif montagneux, très boisé, et au milieu
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un lac... d'argent, bien entendu, sous les premières clartés solaires.
Je voudrais bien voir plus loin, tourner le contrefort qui coupe l'horizon d'une barre sèche et noire. Hélas I je commence à m'apercevoir que le Fujiyama n'est pas une montagne pour rire. Chacun traîne la jaijabe le long des interminables lacets qui zigzaguent sur la pente.
Nos porteurs de bagages marchent d'un pas égal, s'entraînant par un cri poussé & chaque enjambée et dont l'intonation est, à s'y méprendre, celle-ci: <r Cochon d'eau ! cochon d'eau 1 » Et, avec de grands éclats de rire, nous répétons en chœur ce. spirituel refrain. Nous n'en faisons pas plus de chemin. Le vent s'est levé, très violent, nous lançant au visage le gravier de la montagne, matière volcanique pulvérisée. Deux ou trois chapeaux, successivement enlevés courent comme des lièvres. Une masse énorme de sable noir, parsemée çà et là de grosses pierres et de quelques touffes de chardon, voilà l'aspect du. Fuji à cette hauteur, à deux mille mètres.
Juste au-dessus de nous, deux taches blanches, de la neige, et la crête du volcan d'un rouge d'ocre calcinée. C'est à croire que dans vingt minutes nous serons au sommet. Il est six heures ; nous avons semé en route deux de nos compagnons; les heures passeront, et c'est à
peine s'il nous semblera avoir avancé. Ma foi 1 je n'en puis plus. Le vent souffle avec une force insupportable. Ce n'est plus du gravier que nous trouvons, mais le roc, la lave, de monstrueux blocs rouges, jaunes, gris fer, tout cela cuit et recuit, scories de quelque fournaise infernale.
Enfin me voici étei^u tout de mon long dans la neige, sur cette grande nappe blanche qui me narguait, hier, à plus de vingt lieues d'ici. La température a singulièrement baissé ; déjà les brouillards s'amoncellent autour de nous, par moments voilant tout à fait le paysage.
L'effet est curieux : c'est un rideau épais, compact, que parfois un coup de vent déchire en lambeaux, nous montrant baignés de lumière le petit lac et les prairies de tout à l'heure. Mais aussitôt la nuée revient plus épaisse et si lourde qu'on la dirait solidifiée. Il y a un instant, c'étaient de légères brumes presque transparentes ; ce sont maintenant de gros nuages d'un blanc sale qui foncent sur nous, comme vomis par le cratère dont la dentelure se dresse là -haut' à gauche. A l'humidité pénétrante de la brume a succédé la pluie, qui nous fouette et nous aveugle.
Deux heures de l'après-midi ; nous touchons au faîte. Dans un creux de roche, un peu d'eau limpide et courante. C'est la source sacrée, disent
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les légendes, la fontaine de Jouvence 1 Nous avons bien mérité d'y boire.
La muraille de granit est ici à pic. Une échelle s'y trouve solidement amarrée. Un brave homme se tient au pied me faisant de nombreuses révérences. Mon Dieu, comme il est poli ! je n'ai jamais rencontré, à quatre mille mètres d'altitude, un propriétaire d'échelle aussi aflfable. Le passage coûte deux sous. Une deuxième plateforme, une deuxième échelle et... ça y est I ouf I
Deux misérables cases, dont un temple et une tchayaj voilà ce qu'on trouve au sommet du Pujiyama. A la porte du temple, une belle cloche de bronze que le vent balance éperdument et qui tinte à chaque rafale.
Six personnes seraient mal à l'aise dans la cahute où notre mauvaise étoile nous a conduits. Nous y sommes trente, dont quinze porteurs et cinq pèlerins.
Au dehors, la tourmente fait rage, la cloche sonne désespérément. Impossible de mettre le pied au delà du seuil. Quelle soirée et quelle nuit I Et nous avons grimpé jusqu'ici pour jouir du coup d'œil I
La pluie suinte à travers les nombreuses fentes du toit, de tous côtés la brise passe froide, humide, se mêlant, sans les chasser, hélas I aux odeurs méphitiques de cet abominable
refuge. Au milieu de la nuit, je suis brusquement réveillé. C'est un Japonais, un pèlerin très pieux sans doute, mais très sale (il n'y a pas incompatibilité, au contraire) qui a trouvé fort pratique de s'emparer d'une bonne partie de ma couverture. Comme je me soucie peu d'imiter le roi Robert, j'administre à mon saint et indiscret voisin un magistral coup de pied et deux solides coups de poing. Une heure après, il me fallut reconmiencer. Je crois bien que le pauvre diable en était à sa quatrième ou cinquième volée quand, tout à coup, je reçois sur la tête une véritable douche: le toit s'était effondré audessus de moil... Qu'est-ce qu'il ya ? Quoi? On bâille, on s'étire. Peu à peu, lentement on se lève, maugréant, courbaturés. Eh bien, que faisons-nous ? Il faut être ce soir à Yokohama- Au premier mot dit aux porteurs, ils déclarent tous qu'ils ne bougeront pas.
« Vous ne vous doutez pas du danger, disentils. Le vent nous emporterait comme la plume. » Non, pas un d'eux, par un temps pareil et même pour mille dollars, ne se risquera dehors. — Mille soit ; mais pour quinze ou vingt? Et je les offre. Ma proposition est repoussée. — Diable ! c'est sérieux alors.
Sur les huit heures, je vais faire un tour à vingt mètres de la hutte, sur le bord du cratère.
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Cette expérience n'est pas rassurante, en effet. Dans ce dédale de rochers jetés les uns sur les antres, la tempête s'engouffre violente et presqne irrésistible. Cramponné aux saillies du roc, j'arrive près de l'entonnoir qu'entoure (excellente précaution) un mur d'un mètre de haut... Un brouillard à couper au couteau, c'est tout ce que je vois. Je devine au-dessous de moi un trou énorme, béant, horrifique entrée de quelque enfer, plus effrayant d'aspect et plus sinistre cent fois au milieu de cet extravagant tourbillonnement de nuages. C'est un coin du chaos que j'ai aperçu là, me sentant tout faible contre ce déchaînement des forces de la nature.
» Midi. — La tourmente est toujours très forte, mais moins que ce matin cependant. Les pèlerins sortent et rentrent deux minutes après, déclarant qu'il n'est pas possible d'avancer; — du coup, nos hommes refusent de plus belle de lever le siège. Eh bien, nous nous passerons d'eux, mais nous ne resterons pas une deuxième nuit ici. Un vêtement de rechange dans un papier huilé, le classique imperméable du paysan japonais et, sac au dos, sans guides, nous partons. Pas facile, la descente des échelles. Ce n'est pas sans peine que nous trouvons le sentier, le vent ayant chassé les pierres indicatrices du
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chemin. Une rafale terrible nous oblige à nous accroapir ; l'an de nons, qni avait en la malencontfense idée de s'affdbler d'nne couverture en sautoir mal attachée, est projeté à cinq pas contre un roc, heureusement, ce qui lui évite une très désagréable culbute dans une crevasse. C'est à quatre pattes que nous continuons à descendre, nous arrêtant, puis repartant avec précaution.
Pendant une demi-heure, comme on dit, nons n'en menons pas large. Mais après, au lien de contrarier notre marche, et pour se fiubre pardonner sans doute ses brutalités passées, le vent nous aide complaisamment. Du ciel bleu? Où ça?
Là-bas, au-dessous. En effet, un quart d'heure plus tard, nous étions sortis de la région agitée et brnmeose, et nous revoyions, aux dernières lueurs du soleil couchant, notre paysage de la veille. C'est à pas de géant que nous effectuons notre dégringolade, ramassant en route nos camarades éclopés. Entre nous, je suis, je ne vous le cacherai pas, très ambitieux, mais, vraiment, j'aime mieux descendre que monter. Et quand nous sommes au bas de la montagne, savez-vous qu'il nous reste à faire à pied toute la route que nous avons parcourue l'avantveille sur nos destriers?
M. Thiers avait bien raison : On voyage pour avoir voyagé.