PREMIERE PARTIE
LA MEB INTÉRIEURE. — KOB:é. — OSAKA.
Novembre.
Neuf heures du matin; le paquebot, venant de Shanghai, va doubler la pointe de Shimonoséki pour entrer dans la mer intérieure du Japon.
Là-bas, à l'arrière, très doucement estompée, la petite île de Rokouren, si jolie avec son phare blanc et sa bordure de camélias hauts de dix à douze mètres. A droite, la longue bande des maisons de Shimonoséki, en saillie sur la rive.
Il fait un temps superbe ; le soleil est chaud, Tair frais et le ciel idéalement bleu.
Snr le pont, les passagers braquent leurs jumelles dans toutes les directions, avides de voir ce Japon tant vanté. Leurs exclamations admiratives se croisent :
— C'est ravissant 1 — Voyez ces montagnes qui disparaissent dans une brume rose I — Et ce village, là, tout près, avec ses maisonnettes blanches bien alignées I Et cet îlot de verdure, à côté I C'est plus beau que le lac de Genève 1
Votre enchantement, mesdames et messieurs, durera jusqu'au soir. Économisez donc vos épîthètes si vous ne voulez pas vous trouver bientôt à court. D'un bout à l'autre, sur une longueur de deux cents milles, la mer intérieure est nue merveille : dans l'atmosphère d'une rare limpidité, les moindres détails du paysage apparaissent, se dessinant avec une netteté parfaite et un relief étonnant. Sur les rives, de nombreux villages, groupés dans des criques que peuple une flottille de jonques. Sur les collines boisées s'étalent, conmie sur la palette de Courbet, les nuances les plus variées du vert. Devant nous une mer d'huile d'une transparence azurée, aux reflets chatoyants sous les rayons du soleil, se confond tout au loin, et par une étroite échappée, avec la ligne blanche du ciel.
Je m'étends avec volupté sur ma chaise longue et m'abandonne, les yeux grands our
MEB INTÉRIEXrîlE. — KOBÉ. — OSAKA. 11
verts, à ce délicieux demi-sommeil où la pensée se complaît et flâne paresseusement... Il &it bon
vivre I
Kobé est une jolie ville en amphithéâtre qui a pris, en quelques années, un développement remarquable. Son importance commerciale égalera bientôt celle de Yokohama et la dépassera même, quand la construction de la ligne ferrée aboutissant à Shimonoséki sera terminée. La rade est magnifique, très animée et fort bien protégée par ses défenses naturelles.
La concession étrangère, soigneusement entretenue, occupe, sur le quai aménagé en promenade publique, un espace malheureusement restreint et tout à fait en disproportion avec l'accroissement progressif du mouvement commercial . Le lawn'tennis, le canotage et, pendant l'été, les bains de mer, voilà les rares distractions des Européens sur ce coin de terre japonaise. Encore les baigneurs ont-ils éprouvé, cette année, une émotion qui a gâté leur saison. Un requin était en rade. On l'avait vu, rasant la surface de l'eau, quœrens quem devoret. Des embarcations sont armées et sillonnent la baie en tous sens. Peine perdue. L'astucieux animal, aussi malin que le fameux serpent de la rue Lacépède, se dérobe tant que dure la chasse et
réparaît le ventre au soleil, dès qu'on ne le cherche plus. Trois semaines se passent. TJn matin on l'aperçoit... Enfin I C'était une épave flottant au gré de la marée.
A deux kilomètres se trouvent les cascades.
Les étrangers allant les visiter, les indigènes en concluent que c'est une chose fort curieuse.
Aussi eu parlent-ils comme les Marseillais de La Cannebière. Montez dans vmejinrikiska (poussepousse) sans rien dire à votre kouroumaya (coureur), de lui-même il vous conduira de ce côté. On s'attend à contempler une chute imposante, un petit Niagara... Après dix minutes de zigzags par un étroit sentier à pente raide, on aperçoit une crevasse d'où s'échappe, à une hauteur de vingt mètres, comme d'une gargouille de cathédrale, un mince filet d'eau.
Le Japon est plein de mystifications de ce genre.
L'occupation la plus intéressante est la visite des magasins. Celui deEtchigoya ou d'Harichin est un extraordinaire fouillis de vieilleries séculaires : mont-de-piété où sont venus s'échouer pêle-mêle, dans un désordre inénarrable, les vestiges d'un autre âge ; capharnaùm étrange, sordide et poussiéreuXj étincelant et splendide, où le regard, surpris et attiré, cherche la mystérieuse amulette, le talisman redoutable que