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UNE VISITE A LA MONTAGNE SAINTE

DE NIKKO.

Novembre-Décembre.

NiJcJeô minakereba kékho to iou na.

(Aussi longtemps que tu n'auras pas vu Nikko, ne prononce pas le mot joli.)

Une pluie torrentielle et un ciel noir. Bemarqnez que, depuis une semaine, je guette le beau temps. Surtout, m'avait-on dit, ne voyez Nikko que par un jour de soleil. Ce matin, à sept heures, la journée s'annonçait superbe. Mon baromètre était très affirmatif. Je prends mon billet à la gare d'Ouyeno (le Montparnasse de Tokio), et voilà la pluie qui tombe, tombe, tombe.

Du paysage je n'ai pu voir grand'chose & travers cette ondée : une plaine immense cultivée en rizières, piquée de bouquets d'arbres, peuplée de grands et petits villages et que deux ou trois rivières coupent en zigzags.

A partir d'Outsounomiya qui était encore, il y a six mois, le point terminus de la ligne prolongée aujourd'hui jusqu'à Nikko, la nature du terrain change brusquement.

On dirait que les montagnes, dont le profil sinnenx apparaissait an loin, se sont subitement rapprochées, et c'est maintenant entre deux chaînes de collines boisées que notre train s'élève à petite vitesse à six cents mètres andessus du niveau de la mer.

Sur presque toute l'étendue de son parcours, la voie est parallèle à l'ancienne route de Nîkko que borde une double rangée de cryptomérias trois et quatre fois séculaires, au tronc droit, aux ramures toujours vertes. Par cette imposante avenue longue de huit lieues passaient autrefois les processions solennelles se rendant à la sainte montagne. Sous peine de mort il était défendu de toucher à ces grands arbres que le respect religieux protégeait mieux encore que la loi. Pour cause d'utilité publique, le chemin de fer a sillonné la magnifique allée et renversé, dans sa large trouée, les gigantesques témoins d'un passé à jamais enseveli. Quelques troncs d'arbres épars le long des rails, c'est chose ordinaire, n'est-ce pas? C'est la destruction des légendes sacrées, la profanation des inviolés mystères, la fin d'un monde tout simplement.

Vous devinez, en me lisant, que la pluie tombe toujours. Nikko est une bourgade sans

intérêt dans un site très pittoresque, un village du Môrvan avec un joli torrent et de hautes montagnes.

Depuis un grand mois, personne n'y vient plus. Aussi pendant que, très péniblement, m&jinri" kishobgt2mt la pente raide de l'unique rue du hameau, sur le pas des portes, des gens accourent, curieux de voir quel original vient, en cette saison et par un temps affreux, visiter le pays.

A mes pieds le Datyogawa, un torrent plein d'écume ; en face, la fameuse colline noire de pins. Deux ponts, presque juxtaposés, joignent les rives : l'un à l'usage du commun des mortels ; l'autre, d'une courbe gracieuse, était réservé aux grands de la terre japonaise, à Yeyas, à Yemitsou, qui dorment là-haut leur éternel sommeil. Le Mikado seul pourrait y passer maintenant. Pour lui seul s'ouvriraient les barrières fermées depuis un demi-siècle. Mais les souverains du Dai Nippon ont désappris le chemin de Nikko. Les revues militaires à coups de canon, les brillantes parades en voitures de gala ont remplacé les longues processions, et les officiers d'état-major chamarrés d'aiguillettes et de galons, les grands-prêtres aux robes flottantes.

Et le pont que reproduisent toutes les photographies, ce pont qu'on disait d'une richesse incomparable, n'est plus qu'un assemblage de

J2f* LE JAPOK COSTEMPORAIK.

charpentes à moitié pourries dont le temps écaille et effrite le revêtement de laqae ronge, arrache les montures de enivre ciselé et qn'an premier jour nn fort conp de vent enlèvera, comme nn fétn, de ses piliers de granit.

Depnis que ces lignes ont été écrites, ce &menx pont (le Djinkiyo) a été complètement et fort bien réparé.

Cinq minutes de marche par nn sentier caillontenx, et j'atteins nn amas de cases disséminées à flanc de cotean. C'est Nikko-le-Hant où, chaque année, pendant les chaleurs qui rendent insupportable le séjour de Yokohama et surtout de Tokio, le high-li/e européen vient chercher un peu de fraîcheur. De tous côtés des villas japonaises, grandes conmie la main, aujourd'hui hermétiquement closes et dans lesquelles, en juillet et août, s'empilent des familles entières, anglaises surtout. Le bois profond est là, tout près, plein de petits sentiers discrets. Il paraît que c'est, par excellence, le pays du flirtage, la sainte montagne de Nikko. H faut bien que les vieilles religions servent à quelque chose.

Vais-je entrer à Nikko-Hôtel, dans cette grande bâtisse hérissée de tuyaux de poêle?

WTf

Mauvaise table, chambres très ordinaires et quatre yen (16 francs) par jour I

Ma foi, non, allons chez l'ami de mes amis, un brave homme à tête blanche, à fignre souriante, qui répond au nom de Kanaya.

Pas le moindre luxe à Kanaya-Hôtel. C'est japonais depuis le toit en chaume jusqu'aux tatami du rez-de-chaussée; depuis les petites conduites en bambous qui amènent directement, de la montagne dans la cuvette, un mince filet d'eau, jusqu'au jardinet d'en bas, style rocaille, avec son bassin large comme un mouchoir, et son minuscule jet d'eau, et ses allées étroites finement ensablées contournant des platesbandes où végètent quelques arbres nains.

Un froid de loup, par exemple. « Ah I me dit Kanaya-San (M. Kanaya), si vous étiez venu seulement deux mois plus tôt I » C'est évident, si j'étais venu plus tôt, je ne serais pas obligé de me tenir ramassé en boule, les pieds, les mains et la tête au-dessus d'un kibacki (brasero) dont les charbons ardents me donnent un avant-goût de l'asphyxie.

Et puis, je verrais les érables aux feuilles écarlates couvrant tout le pays d'un large manteau rouge, et je n'aurais pas ce temps abominable, car vous pensez bien que la pluie tombe encore... Trois heures I Que faire ? Il est trop tard pour

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voir les temples, qui ferment à qnatre henres.

-^ Attendez à demain, me dit mon hôte. Je vous donnerai nn gnide qni vons conduira partout dès linit heures du matin.

Je ne sais si vous êtes comme moi : en voyage je feis généralement le contraire de ce qu'on me conseille. Bien de plus déplaisant que les itinéraires, les habitudes de M. tout le monde, les départs à heure fixe, les admirations conventionnelles, tout ce formulaire banal qui vous impose, sous l'omnipotence d'un guide, un trajet aussi invariable que celui de l'omnibus « square des BatignoUes- Jardin des Plantes ». Aussi laissant M. Kanaya très ébahi, je sors aussitôt armé d'un parapluie, enveloppé de mon caoutchouc, pataugeant à l'aventure et seul, le long des chemins transformés en torrents.

Partout, le ruissellement monotone de l'eau tombant sur les branchages ou dévalant, rapide, dans les rigoles des sentiers abrupts.

Avenues larges comme des boulevards, taillées en pleine végétation millénaire, ici en pente douce, avec des gradins si espacés les uns des autres qu'on les dirait maçonnés pour de formidables géants ; là rectilignes à perte de vue, avec leurs majestueux portiques de bronze dont le dessin, d'une simplicité austère, prend, dans ce milieu solennel, un caractère d'originalité grandiose.

LA MONTAGNE SAINTE DE NIKKO. 12a

Dans nne vaste clairière, sorte de rond-point à mi-côte de la colline, sur un fond de feuillage jauni, des temples profilent leur masse rouge, écrasée sous leurs toits bas et lourds, aux ornementations polychromes.

Là-bas, un escalier monumental escalade là montagne, coupé par trois plates-formes successives. Sur chacune d'elles, un temple se dresse avec son portique surbaissé, ses gardiens colosses, horrifiques dans leurs guérites grillées, ses lampadaires en pierre dure ou en bronze doré.

Et au sommet, & ciel ouvert, sur un tertre qu'une double enceinte de murailles environne, sous l'ombre épaisse projetée par les grands arbres, repose le Chogoun Yemitsou, scellé dans le bronze immuable de son sarcophage.

Un cylindre haut de deux mètres et demi et d'un mètre de diamètre, très simple, en forme de cloche et surmonté d'un toit aux extrémités relevées. Au pied, les emblèmes du culte : le brûle-parfums de bronze, la cigogne et le lotus de cuivre.

Peu & peu la pluie a cessé, le silence est complet, à peine troublé par le bruit des gouttes d'eau tombant une à une des feuilles. Sous la lueur crépusculaire, les objets perdent, dans une demi-teinte très douce, leurs contours précis. Que me disait-on de voir Nikko un jour de soleil 1

130 LE JAPOÎT CONTBMPORAIir.

Mais non, c'est par un manvais temps dTiiver qu'il faut visiter cette nécropole, par une soirée comme celle-ci, bien sombre, bien triste, tous donnant l'impression lu^bre de l'isolement absolu et morne. Au milieu de cette solitude je ne puis me défendre d'un sentiment de mélancolie profonde.

Il a tracé lui-même, le Grand Chogoun, les plans de cet étrange mausolée, percé ces longues avenues, incrusté cet escalier géant dans le âanc de la montagne! Il a taQlé au grand mort qu'il allait être mi tombeau digne du grand vivant qu'il était, et tout cela pour que tant et tant de barbares viennent troubler le solennel silence... Bon! je m'échoue dans les rêveries classiques, et me voici (au diable les réminiscences !) monologuant devant un tombeau. Quittons vite cette ornière et convenons que les vanités terrestres ont souvent un excellent côté. La nature, comme mon estomac d'ailleurs, a l'horreur du vide ; il est donc tout à fait inutQe de rééditer la phraséologie sur le néant insondable, et très utile, au contraire, d'aller dîner.

Je descends l'escalier, que la mousse recouvre d'un tapis épais et glissant, et je m'arrête un instant devant le plus beau temple de la série YemitsQu (la série Yeyas est sur le versant op-

posé). Il fait encore assez jour pour ne perdre aucun détail extérieur de ce curieux édifice.

Comme tous les temples japonais^ c'est un toit et pas grand'chose de plus; mais un joli toit, par exemple, ciselé, fouillé, doré, une véritable pièce d'orfèvrerie à mettre sur une étagère... un peu grande. Le temple lui-même est en bois, sur assises de pierre, entouré d'une large véranda et couvert du haut en bas, sur toutes ses faces, d'étranges enluminures»^

Sons un ciel gris, à cette heure de la journée et à vol de parapluie, c'est médiocre. Peut-être qu'avec un rayon de soleil... Mais, si persuasif que soit le grand magicien du Japon, il aura de la peine à me convaincre que le vert, le rouge sang de bœuf et les tons d'or fané constituent un ensemble harmonieux.

A Nikko, il importe peu qu'une porte soit ouverte ou fermée. Aussi, en dépit de la consigne, restent-elles entr'ouvertes. Un bonze, surgissant de Tombre d'un portique, me salue et d'une voix de rogome (l'influenza sans doute) m'invite à entrer. Il est des accommodements avec le ciel sous toutes les latitudes. La seule différence est qu'ici la politesse shintoïste et bouddhiste exige qu'on se déchausse, mais permet de rester couvert.

Je n'y vois pas plus que dans un four. Dans

l'obscnrité nn gnide, qni a les yeux de la foi, débite ose foule d'explications. Çà et là quelques scintillements, des objets informes, épars de tous côtés, dieux, tables ou tambours... Si je n'étais pas la sincérité même, je tous dirais que c'est ainsi plus mystérieux, plus émouyant. Mais franchement suis-je impressionné? Pas du tout. J'ai pourtant lu tout à l'heure Japoneries ctann tomne. Un moment je frissonne... Hélas I c'est le rhume de cerveau qui me vient par les pieds, prouvant que les extrêmes se touchent. J'éternue vigoureusement ;le bonze grommelle quelques mots, ce qui, dans tous les pays du monde, signifie : « Dieu vous bénisse 1 » Partons vite sur ce souhait. A la sortie (on ne paye qu'en sortant), le prêtre tend paisiblement la main. Eien dans mes poches 1 « Je reviendrai demain, » lui dis-je. Le ministre du culte fait la grimace : <ic Demain je n'y serai pas, i> murmure-t-il (traduction : Un tiens vaut mieux...). Enfin, je trouve une pièce blanche. Le . bonze l'engloutit dans sa manche et, avec une grande révérence : « Je serai ici demain, noble étranger. »

La pluie recommence... Ombre de Yemitsou, que votre colline est triste 1 Comme je comprends le rictus et les contorsions épouvantables des gardiens-colosses de l'entrée 1 Celui-ci, à droite, tout rouge, qui a l'air d'un mauvais drôle, me

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LA ICONTAGNE SAINTE DE NIKKO. 188

regarde menaçant : « Ce temps te déplaît, barbare ? Eh bien, ta en as pour quarante jours ! :» Et l'autre, à gauche, tout vert, a une expression d'ennui parfaitement caractérisée : m Encore la pluie 1 Ça ne va pas bientôt finir ? C'est dégoûtant I }> (Aurait dit ce pauvre Brasseur.) Je sois de son avis. La nuit est venue... A table I

Le vent s'est levé cette nuit et a balayé le cjel.

Nous avons eu ce matin un temps sec, un peu gris et dans l'après-midi du soleil. Je reviens sur ma première impression : le rouge sang de bœuf, le bleu clair, le vert épinard, le noir, le blanc et l'or mêlés produisent, au grand jour et sous le soleil, des effets inattendus. Tous ces temples multicolores, presque exclusivement en bois laqué avec appliques partout de cuivres ciselés et dorés, sont vraiment très curieux. Ils valent leur réputation, mais gagneraient à être tels que Pierre Loti les a vus et décrits.

Malheur aux gens de peu d'imagination! Pour eux, tout ce qui brille n'est pas or ; ils ne perçoivent rien au delà de leur rayon visuel, qui s'arrête souvent au bout de leur nez ; ils en sont réduits, comme moi, hélas I dans leur narration

terre à terre, à substituer aux brillantes Seuitasmagories da rêve la réalité des choses. Eéalité saperbe, d'aiHeurs, pas banale dn tout et digne d'admiration.

Vous savez que la colline est divisée bu deux parties bien distinctes, la partie Yeyas, de beau^ coup la plus riche, et la partie Yemitsou, que je n'ai fait qu'entrevoir hier. J'y suis retourné, et pas inutilement. Si jamais vous venez de ce côté, je vous recommande un trio de diables en bronze, de dieux, veux-je dire (ce qui, au Japon, est à peu près synonyme). Deux, bien campés, por|;ent à bout de bras une lourde lanterne de enivre ouvragé, et le troisième, solidement arc-bouté sur ses jambes aux muscles safllants, soutient sur ses épaules, remontées dans un puissant effort, un énorme brûle-parfums.

J'ai pour guide un petit paysan d'une quinzaine d'années, à figure rougeaude et honnête. Il ne sait rien de rien et se borne à me suivre. Mais il rachète son ignorance par une qualité précieuse en voyage : il pousse l'avarice jusqu'à l'économie, comme disait un jour un conférencier distrait.

Je lui ai remis cinq francs en menue monnaie, afin de m'éviter l'ennui des distributions de gros sous à la porte de chaque temple. Très fier de ma confiance, il veut s'en montrer digne, et j'ai toutes

les peines dn monde à obtenir qne, de temps en temps, il plonge sa main dans les profondeurs de sa longue manche où tinte son trésor : « Donne trente sen à ce bonze, » lui dis-je. Il me regarde effaré et, avec un haussement d'épaules significatif : (L Trente sen! trois sen, c'est bien assez I» Quelle piètre idée vont avoir de moi les prêtres, qui semblent déjà me trouver beaucoup trop convaincu de leur esprit de détachement 1

Salut au seigneur Yeyas 1 A l'entrée du temple principal, sous un portique dont la splendeur défie toute description, le plus illustre des Chogoun, de grandeur naturelle, est posément assis, vêtu avec simplicité et tenant son arc de combat en travers sur ses genoux. Figure émaciée et sévère, tête de penseur, de philosophe, attirail de guerrier, un vrai Marc-Aurèle !

Au-dessus de lui un enchevêtrement inénarrable de chimères, de monstres à gueule et crinière de lion, de dragons moustachus à la griflfe menaçaïite, aux replis tortueux, d'oiseaux fantastiques et de personnages étranges, tous bien en relief sur le fond du décor, conservant dans ce fouillis leur expression particulière, leur individualité pour ainsi dire.

13C LE JAPON COSTEMPOBAIK.

On vient de réparer cet étonnant travail.

Un bon point anx Japonais qni se préoccupent enfin de la conservation de lenrs monmnents historiques. Ce serait pitié vraiment de laisser se dégrader et se perdre ces inimitables productions de Part ancien qne malhenrensement la vétusté a déjà marqnées de sa terrible empreinte.

Tout ce quartier funèbre est de toute beauté. Les temples, étages sur la montagne et précédant les cent cinquante marches qu'il &ut gravir pour arriver à la tombe chogounale, sont magnifiques. Et je ne vous parle ni des plafonds à caissons pins ' richescentfoisqueceuxdupalaisdesTokoungawa de Kioto, ni des traves, architraves, panneaux, etc., qui sont des merveilles de patience et d'art. Partoutl'assemblagedes mêmes couleurs. Si tout cela était neuf, ce serait d'un aspect criard et déplaisant; avec la patine du temps, c'est d'une distinction suprême. Je ne crois pas qu'on puisse, mieux que les Japonais, travailler le cuivre et le bois. D'un rien ils font, ou plutôt ils faisaient un bijou d'une perfection surprenante. Dans tous ces monuments, à la vérité un peu trop les uns sur les autres, il n'est pas un détail, même perdu dans l'ombre, qui ne soit aussi soigné que les parties les plus en vue.

Quel succès aurait, rue Drouot, le vestiaire de

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{ Teyas, depuis son tapis de prière et ses vêtements de cérémonie jusqu'à son casque de bataille et ses armes étincelantes, ses sabres à poignée d'or massif ciselée par un Benvenuto japonais I Et son service de table, son écritoire en laque d'or, ses bijoux et tant de choses précieuses qu'on dirait, après trois cents ans, sorties à l'instant des mains de l'artiste 1 Tout un trésor inestimable qu'il faudrait des jours pour examiner en détail dans les vitrines basses, mal éclairées, et le long desquelles en ce moment je mé promène... à quatre pattes.

Sur nn coin de boiserie de cinquante centimètres, un chef-d'œuvre de drôlerie. Trois nabots, trois gnomes avec la robe, la tête, la coiffure même des bouffons, au temps où les rois s'amusaient. Debout, autour d'un hibacki qu'ils dépassent à peine, ils devisent, les malicieux compères, se contant les bons tours qu'ils ont joués et joueront à la sottise humaine.

Sans doute vous me pardonneriez de vous faire * l'inventaire des richesses que j'admire. Les bonzes, j'imagine, sont moins indulgents pour le gouvernement qui a procédé l'année dernière à cette opération. On s'était aperçu (ici comme partout, les meilleurs métiers se gâtent) que les temples se dégarnissaient à vue d'œil. Malgré ce pillage, Nikko, où s'est entassé tout ce que l'art

japonais a produit de plus beau et de plus délicat en boiseries, laques d'or, cuivres et bronzes, Nikko reste un musée de premier ordre. On n'y éprouve pas, à mon avis, cette impression, tant de fois exprimée, d'un déploiement de luxe inouï, fabuleux, mais on a, ce qui vaut mieux, le sentiment d'un effort extraordinaire de travail artistique, plein de grâce, de finesse et d'esprit, de patience jamais lassée et de soins incroyablement minutieux.

Je vous disais que Nikko était un musée ; il n'est plus que cela en effet. Le Japon en a fini et bien fini avec la bâtisse sacrée. Ce qu'il a fait il ne le recommencera plus, ne le continuera même pas.

Comme nous, il a eu son âge mystique et superstitieux, grand constructeur d'autels. Nulle part, mieux qu'à Nikko, on ne se rend compte que toutes les ressources du royaume ont été pendant des siècles consacrées aux édifices religieux.

Rien n'était trop beau pour les temples et tout devait y être splendide. Après les avoir construits, on ne songeait qu'à les embellir encore et toujours, sans aucun souci de la dépense. Le Japon n'avait pas à ce moment de cuirassés, d'armées permanentes, de services publics installés dans de vastes bâtiments modernes, en

pierre de taille^ de milliers de fonctionnaires aux dents longues, autant de trous par lesquels fuit l'or de son budget. Ceci a tué cela et profitera sans doute de l'occasion pour l'enterrer. Estce un bien ou un mal? Comme touriste, je dirais assurément que c'est un grand mal s'il était admissible que ce qui doit être ne soit pas. Quel charabia! Dame, après dix heures de sanctuaire, le nez en l'air I...

Mais trêve de réflexions! J'aperçois, accroupie sur le seuil d'un temple, la guecha sacrée en jupon rouge, à la longue robe blanche, impassible, maigre et jaune, ridée par quarante ou soixantedix hivers. C'est criminel de faire danser une femme de cet âge! Mon jeune guide vient de jeter généreusement devant elle deux sen (deux sous). Lentement elle se lève, le regard fixe comme celui d'une somnambule. Elle est plus maigre encore que je ne croyais, une véritable pièce anatomique, vénérable jeûneuse vieillie & l'ombre d'un sépulcre. Six fois et d'un mouvement automatique, elle tourne, l'étrange créature, tenant d'une main un éventail, et de l'autre un petit bâton chargé de grelots qu'elle agite doucement. Cela dure une demi-minute. « Pour un yen, me dit mon compagnon d'un air goguenard, elle n'aurait pas dansé davantage. i>

Près du grand temple, la piscine sacrée,

IM» LE JX?nS (:OTTEltPOa.AtX

iiiTte de ba4»iii rï^itaii^ralaîre taillé âsjis un bloc de pierre dnr^y. eî*t abritée par nu toit que soutiennent *jTisLtri* pilier* de irranit ornés de laiges mrmture» en cmvre. Ce paTiHon «st dsns son ensemble ( cliose ai*sez rare ici) d'mte ucMteotnre élégante et légère qnî lappelle les pins gradenâes créations de Fart kKmer. A côté, réeorie sacrée. Une firbe large d'an mètre, scalptée à joaTy et courant antonr de Fédifice, représente des branchages entrelacés auxquels, dans les postares les pins bizarres, se suspend tonte une tribu de singes. Un groupe célèbre, c'est celai de ces trois singes : Fun se boucbe les yeux, Fautre les oreilles et le troisième comprime ses lèyres à deux mains. H existe sur ce sujet une légende très populaire dont la morale enseigne qu'A &ut entendre sans écouter, voir sans regarder et surtout savoir se taire.

Tout un manuel de diplomatie en deux lignes I En terminant il est impossible de ne pas mentionner le principal auteur de ces merveilles, le plus illustre des sculpteurs japonais, EQdarijiagoro, dit le Gaucher.

ENVIRONS DE NIKKO. 141

ENVIRONTS DE NIKKO. — ONTOSOMENTAKI.

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