PAGODE DES SERPENTS
TCHOUSENDJI. YOUMOTO.
Juillet.
Eassurez-vous; je ne veux pas vous reparler des temples. Non bis in idem. Je suis, vous l'avouerai -je, saturé de la sainte, très sainte, sempiternellement sainte colline de Nikko et de ses édifices sacrés. Et puis, il me manque pour continuer mes descriptions de rannée dernière, ce savoir-faire d'arrangeur de mots, d'enfileur de jolies phrases à facettes qui permet, sans lasser le lecteur et souvent à son insu, de ruminer indéfiniment les mêmes impressions. Je suis venu tout prosaïquement m'installer au frais pour huit jours dans la montagne, loin delà chaleur poussiéreuse des villes, et je compte me promener un peu avec vous aux environs, si toutefois le temps nous le permet, dans ce pays tant vanté de Nikko, où la pluie tombe quinze jours sur trente.
Un chemin que j'ai pris au hasard, ce matin, m'a conduit à la cascade de Ontosomentaki (traduction : On dirait du vermicelle). C'est à
une petite demi-heure de marche sur la droite du temple de Yeyas, en plein bois, par un sentier que consolident, de loin en loin, des marches d'escalier recouvertes de mousse. C'est un ravissant fouillis de verdure où parfois un rayon de soleil, filtrant à travers le feuillage, met des points lumineux. Quelle jolie aquarelle I Il va sans dire que les cigales chantent, que les ruisseaux coulent, produisant, au milieu de cet épanouissement large et tranquille de la nature sauvage, ce bruit particulier qui est comme le langage du silence et rend plus intense l'impression de recueillement des grandes solitudes.
Où allons-nous ainsi? A la Pierre miraculeuse que les femmes en désir d'enfant n'ont qu'à toucher d'un petit caillou lancé d'une main sûre pour que leur ambition soit satisfaite. Il paraît qu'à Nikko les promeneuses sont très adroites à ce jeu.
Je reviens par un autre chemin aussi charmant que le premier. Voici un tronc énorme, renversé depuis cent ans, me dit-on, en complète pourriture, et sur lequel poussent trois arbres. Là, quatre pins gigantesques, distants de deux mètres les uns des autres, ont la même racine. Sur un petit tertre très ombragé, un temple minuscule et, au fond, dans l'obscurité, une figure toute blanche, cadavérique... C'est
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le bonhomme Yeyas qui a trouvé plaisant de se déguiser en Pierrot, tandis qu'à ses pieds deux diables hideux, rouge et vert, montent la garde avec des contorsions et des grimaces abominables.
Ma maisonnette est assez confortable. Du premier étage (oh 1 je n'en ai pas deux), je découvre un coin de la sainte colline (encore I) et aussi toute la montagne qui lui fait face. Làbas, tous les soirs, je vois briller une lumière. Par les nuits noires, on dirait une étoile. C'est une pagode, la pagode des Serpents (sans serpents, bien entendu), à vingt minutes d'ici. On y arrive par un sentier que les broussailles recouvrent en partie. <ï Autrefois, me dit mon propriétaire, qui me sert de guide, il y avait, à la place de ces lianes et de toute cette végétation, un palais splendide, immense, le palais des Tokoungawa. Le temple que nous allons voir était magnifique, rempli d'objets en or. Une avenue large, bordée de grands arbres, y conduisait. C'était là le lieu de prières du grand Yoritomo, qui l'avait construit et embelli. Voilà ce qu'il en reste I »
Pas grand'chose, en effet: une cahute en bois, à moitié effondrée. Un gros orage ne fera qu'une bouchée de ces quelques solives pourries. Dans l'intérieur de cette masure sacrée, une planche
ornée de caractères dorés, dernier vestige de sa splendeur, et an-dessus, sur l'antel même (ô décadence !) la photographie encadrée d'un groupe de Japonais au milieu desquels mon propriétaire me montre d'un air satisfait son portrait et celui de sa fenune.
A deux pas de chez moi le torrent coule invisible, mais avec assez de bruit pour qu'on ne l'oublie pas ; de petits oiseaux semblables à nos bergeronnettes sautillent sur les branches tout près de ma fenêtre. Us regardent gentiment ce nouveau locataire, tournant leur tête d'un mouvement brusque et gracieux, c Bonjour, petits, mangez bien tout le pain blanc que j'émiette ; de trois jours vous ne me reverrez plus, d
Voici notre programme d'excursion : déjeuner à Tchousendji ; dîner à Youmoto, où nous couchons, et retour après-demain par la grande montagne de Nantaïsan.
Huit heures du matin. Un temps doux, ensoleillé, avec quelques nuages servant d'ombrelle. A cheval. Je reprends ma route d'il y a six mois, mais plus facilement, les chemins étant réparés et presque carrossables. Nous trottons à peu près tout le temps jusqu'au pied de la montagne de Tchousendji. Nos chevaux sont
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de misérables rossinantes dont les' os percent la peau, plus nourries de coups de bâton que de bottes de foin ou de paddy ; ce régime leur con^ vient sans doute, car elles marchent mieux qu'on ne le croirait à première vue.
Le lacis commence longeant le torrent, et, en pente d5uce,grimpé à deux mille mètres. Vallées profondes encaissées dans des' rochers à pic, montagnes étrangement découpées, avec des creux et des arêtes imprévus. Ici, une végétation vigoureuse, tenace ; là, le granit nu, désolé; bref, toute la lyre des soulèvements .volcan niques et du pittoresque îi cascades que veux-tu.
A onze heures, nous sommes à Tchouséndji. A midi seulement nos provisions "arrivent. A table, au premier étage d'un chalet qui se dresse sur pilotis,-au-dessus d'uii lac qu'entourent de tous côtés des montagnes boisées. Je les ai vues, ces montagnes, couvertes de neige en décenibre. Ce paysage est bien joli aujourd'hiii ; il m'a semblé plus beau sous un pâle -soleil d'hiver, avec nn ciel aussi bleu.
Si je vous présentais les compagnes et compagnons de rotte que lé hasard m'a fait rencontrer en villégiature ?
Une grande Anglaise blonde, suffisamment osseuse, comme toute Anglaise qui se respecte, nerveuse comme une chèvre et Courant aussi
'3Lr*îi* Vji:r>iTir -La:*. T^ir^ IT.r*, indépeniikaoî A.rï> '?i vi!± 2*^^- ricre ^reZe d'une femme 'iuiic -fa :e 3i«'mft^ic Le mari oôft^^e roors an
E:ni: ^l:: m oial j p^ii^e ! Ce qui ne Teut pass iz:^ .jie c-cr*? iam*» Iniâs^aait prendre sa iurrfcinrr^. Elle e^i: rir!t:ii:i:èr^, finie la dgar^cre. V:cs a£-;^e «ii- q:i'elle êcah assez jolie, qu'elle &T^ oe^r aiille livres de rente ?
Une 'eczie Dtiz^ijLïe. ciiarmante «romme on Test dains le rav^ d^^xiêlia. très gaie et bonne persoQue. Un. AmêrLcaîn crf^inaLtrèsamosant,et nn Espagnol qiiel^ae pea bAsane. excellent homme malgré ses cicdniieLs froncements de sonrdls.
XocL? aT.::i5 mi? le coovert en mn^iqne. Vons entendez cela : € EVanez-moi les assiettes, je TOUS prie ? — Les voici, seigneur ! — Vons arez oubKé le pain. — Ah! monDien!...» (Point d'orgue).
Deux heures, — En route pour Yonmoto.
Une allée de pare, en bordure du lac et toujours sous bois pendant une bonne demi-heure ; puis un monticule entrecoupé de cascades que nous franchissons en dix niinutes, et nous voici dans une immense clairière pleine d'arbres encore debout, mais morts* C'est lamentable. Il y a quelques années, un terrible incendie a détruit
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cette partie de la forêt. Et l'herbe pousse drue, épaisse, mais inutilisable. Ici, comme du côté d'Atami et d'Hakone, les prairies sont infestées de bambous nains qui rendent le pâturage impossible. Ah! voyons la grande cascade de Youmouto. Figurez-vous une nappe d'eau large de quarante mètres dévalant sur le versant escarpé d'une montagne, large sillon tout blanc creusé en pleine forêt.
Quittons nos chevaux que nous rejoindrons par un détour et grimpons le long de la chute d'eau, qui n'est pas autre chose que le déversoir du lac de Youmoto. Oh 1 qu'il est curieux, ce lac sur lequel les hautes montagnes qui le dominent jettent une ombre épaisse et froide I a Cela ressemble au lac où se noya le roi de Bavière, » me dit la jeune Danoise.
Quelle odeur de soufre I Youmoto n'est qu'une vaste solfatare» Sur cette eau noire, huileuse, une barque et des pêcheurs. Des pêcheurs I Voilà qui est fort* « Il y a donc des poissons ? demande l'Américain»
— Je crois bien, et comme ils souffrent, les malheureux, comme ils souffrent I d réplique l'Espagnol d'une voix profonde.
Quatre heures. — Nous avons le temps de faire un bout de toilette et de visiter la station
> •znniîr i-Tin:. TTîi^ «-errkuif à*- 1*11 Tceî in''jij»poTte zzî^ •*»r:ri..r ct^^ L»:iit1}^ ç'aciie quelque cL'.*î^, I»-'-:-n, jr< vîlLliitîr i>^i€5 ! Hjii? ce sont d^^ ^.fcTT;h.Ttfrt^^ ôf TTkl-ef shl&iBandres, prises
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A ce moment le soleil Ta disparaître derrière la montagne de Nantaîsan. Ses derniers rayons frappent les brames légères accrochées an sommet et qui deviennent subitement d'an délicieux rose tendre sur fond vert, c Vous mettriez cela dans un tableau, dirait Joseph Prudhomme, eh bien, monsieur, on déclarerait que c'est invraisemblable. >
Au rez-de-chaussée de la tehœya deux baignoires seulement. Nous demandons un bain; on nous le donne; il vient d'être puisé à la source, nous affirme l'hôtelier. Une demi-heure après arrivent
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deux misses avec leur père. « Vite, un bain.
— Le voici, mesdames, sortant de la source. »
— Le soir surviennent deux Allemands ; même scène. Ceux-ci sont particulièrement enchantés, et nous les entendons s'ébattre, se jetant à la figure cette eau bien propre... sortant de la source. A dîner, chacun de se féliciter de cet excellent bain ; mais jugez de la grhnace quand un domestique nous apprit qu'on ne remplissait les baignoires qu'une fois par jour 1...
Le lendemain, à six heures, debout, debout !
J'ai grand'peine à m'airacher de mon excellent lit, composé de fouton (matelas épais de deux centimètres) superposés que recouvre un troisième en guise de couverture, le tout, bien entendu, enveloppé de draps. Il ne fait guère chaud à cette hauteur. Et pourtant le bon soleil brille et nous promet, dans son sourire matinal, une belle journée.
Nous reprenons le chemin de la veille pendant un demi-ri (le ri est une lieue). On prétendait que nous ne pourrions faire le tour du Nantaïsan qu'à pied. C'est une erreur, nous a-t-on déclaré. Et nous avons enfourché nos vaillants coursiers. Ici, nous bifurquons. Le sentier serpente en plein bois, à flanc de coteau,
et tout df eniu^ boub fiommeF dans une sraaide ibrét qin me raj»]»elleHkiî ceQef de Tlnde, n'était BOL BiJeiiOe prof'jiid. gnetrcmlJe à peine le cîiant d^'ë eitraleë. Paç un oisean danf: les arbres, pas le moindre bruissement dans les liantes îierbe». Ç'e serait d'une tristesse mortelle «ans le soleil qui pénètre dans les fourrés les jJus sombres, tranëforme en perles étincelantes les gouttes de rosée et jette par tout la note éclatante de sa Tire et joyeuse lumière.
Pendant deux heures nous contournons, en terrain plat, la montagne ; puis il &ut grimper une pente abrupte, ce dont nos chevaux s'acquittent fort bien et avec une sûreté de pied qui leur vaudrait Tapprobation d'une mnle.
Lorsqu'on a monté, il &nt descendre. C'est plus difficile. Je me trouve en tête de la file et, de temps à autre, j'avertis la colonne des obstacles de la route par un sonore : Abounayof (attention).
Le chemin devient impossible. A terre, mesdames. Déjà Mrs *** a fiancbi d'un pas alerte le lit d'un torrent, et nous rentrons sous bois. Trois baraques au milieu de la forêt; c'est le village des pèlerins, village sans habitants, simple refuge où nous déjeunons sur le pouce, encore plus en musique qu'hier. Je découpe péniblement un canard retrouvé au fond de mon sac, et aussitôt tout le monde de chanter, au grand
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ébahissement de nos hommes : ^ Les canards Pont bien passé, tire lire lire, tire lire lire. j>
On est pèlerin ou on ne Test pas.
Nous traversons ravins et collines, toujours sous bois, et, à trois heures, nous débouchons à mi-côte du dernier contre-fort, déboisé celui-là, et d'où la vue s'étend au loin. Je distingue Oyama, la montagne pointue, aux escaliers qui m'ont courbaturé les muscles extenseurs, il y a quelque trois mois. Un bruit de cascade, c'est Ourami. Halte-repos 1 A quatre heures, nous faisons, en bon ordre, une rentrée triomphale à Nikko, avec la satisfaction d'avoir accompli la plus agréable excursion du Japon.
l'allée des cent bouddha. — VISITE AUX MINES D'aCHIWO.
Une de mes promenades favorites, c'est à dix minutes du village, sur le bord du torrent, l'allée des Cent Bouddha. J'ai grand plaisir à revoir, dans ce coin si verdoyant, ces saints du calendrier japonais bien alignés, comme à la parade, sur leur piédestal de granit. Depuis des siècles ils sont là, un peu plus moisis chaque année, un peu plus mutilés, avec de grandes dartres sur la figure et sur le corps, disparais-
V,i LE JAPOX COXTEMPORAIX.
sut k moitié dans llierbe qui croit drue tout antoor. Soat-îlâ exactement cent ? Les Japonais prétendent qn'on n'a jamais pa les compter.
Pour moi^ qni Tiens de les passer en revue, j'affirme que leur nombre ne dépasse pas soixante.^ Voyons, est-ce soixante-hniton neuf? Je les recompterai demain, ces dienx an sourire narquois sur leurs lèTres de pierre.
En tsLcej un peu au-dessus de Teau écumante, on montre au promeneur un caractère de l'alphabet japonais gravé sur le rocher. A quelle époque remonte cette inscription ? on l'ignore.
En ce temps-là, dit la l^ende, personne ne savait écrire. Le premier qui chercha par quels signes il pourrait exprimer sa pensée était assis de ce côté du torrent. H travaillait sans trêve, vivant d'offirandes et priant la déesse Soleil. Un jour, sa main s'arrêta, et longtemps il resta immobile, les sourcils fi'oncés. Il était mécontent de tous ses essais ; son esprit se refdsait à concevoir et ses doigts fatigués, inertes, devenaient lourds comme le plomb. Pris de colère contre son impuissance, il jette son pinceau dans le torrent. Le bois léger lancé comme une flèche vient heurter le roc et trace (ô prodige I) le caractère tant cherché. C'est ainsi que fut inventée l'écriture... au Japon.
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Une promenade nn peu plus longue que je conseille aux touristes, c'est une excursion aux mines de cuivre d'Achiwo, à quelques lieues de Nikko. Venant de Tokio, on traverse, pendant quatre heures de chemin de fer, d'immenses plaines admirablement cultivées, où abondent surtout les plantations de mûrier. A Omama, les voyageurs pour Achiwo changent de voitures, c'est-à-dire que nous quittons un wagon assez confortable pour d'affreuses jinrikiaha où nous sommes atrocement cahotés à travers les ornières, les cailloux et les branches d'arbres toutes mouillées qui coupent le sentier et nous arrosent.
Pas hospitalière, la localité où nous devons passer la nuit: une tckaya où personne ne se dérange, et des puces, et des moustiques I...
D'Omama à Achiwo, huit lieues. Les prétentions exagérées de mes traîneurs, ces voleurs de grands chemins, me décident à partir à pied, La route plate d'abord, boueuse , et défoncée par l'orage, grimpe au bout d'une lieue dans la montagne.
Oh I du pittoresque à foison, mais sous un ciel bas et lourd, le plus charmant paysage paraît très maussade. A chaque instant, des agglomé-
rariona de oa*:?*. T'nres ces maisomiettes sont pourvues «le dévidenses et de larges pazders piatd à Pilaire-voie pieiim de vers à soie, qui font en. mangeant aatant de bruit c[u nn cheval an ràceKer.
&j(iK C^TLze heures. — Après cinq heures de marche, j'ai Testomac dans les talons. Yoici un plat de ma Ên'un que je me permets de recommander aux ascensioani::*tes : une moitié de boîte de {\Â(à graà dans du riz cuit à Feau. Cela Tant, je vous assure, la salade japonaise de Fran^ cillon^. mais ne feit pas oublier iP* Reichenberg. Arrière ces souvenirs de Fautre monde et en route! Hélas ! la pluie, et une pluie! Je prends tout simplement le pousse-pousse des bagages.
Quels chemins ! Des cahots à rendre l'âme le long du torrent. Et pas un torrent pour rire, un vrai, large comme une rivière, avec de gros tourbillons qui bouillonnent pour tout de bon.
A certains endroits, le chemin est très étroit, à pic sur la vallée. Dans une montée, mon traîneur glisse, s'allonge à plat ventre, et ma voiture bascule à moitié. J'ai vu deux secondes le vide au-dessous de moi. Heureusement pour ma carcasse, tout l'instinct de conservation dont je suis susceptible s'est concentré dans mon pied droit
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qui, avec une rapidité et une force que je ne soupçonnais pas, est sorti du véhicule comme un ressort subitement détendu, s'arc-boutant sur un morceau de roche. Alpinistes, ne faites jamais d'ascension en kourouma. Les pieds, voyez-vous, il n'y a que ça.
Assez convenable, l'hôtel d'Achiwo. Il est sept heures du soir; nous nous emparons des fourneaux. Mon compagnon de route fabrique ce qu'il appelle un potage, c'est-à-dire un mélange épais, compact, de pommes de terre, de carottes et d'oignons. Avec des truites qui sortent de l'eau vive pour entrer dans le beurre de la poêle, et un poulet froid, nous dînons supérieurement. Pas de moustiques à cette hauteur (1,500 mètres), mais des puces, des puces voraces, insatiables, qui exécutent sur nous une sarabande eflfrénée.
La mine est distante du village de près de deux lieues. On y accède par un chemin qui n'est qu'un cloaque. Les collines sont arides, nues, portant, du sommet à la base, de profondes balafres, véritables ravins que les pluies ont creusés.
C'est navrant. On a l'impression d'un lieu désolé et maudit. Voici la mine, sur le bord du torrent, avec ses grandes cheminées, les bara*
166 LE JAPON CONTBMPOBAIN.
qaements de l'exploitation et un fonillis de cahutes^ disséminées pèle-mèle, oh fourmille & l'étroit, dans cette vallée encaiiftsée, toute une population misérable de vingt mille éimes. Un pont superbe en fer est jeté sur Iç torrent ^t conduit au centre de l'agglomération, qui a plutôt l'aspect d'un vaste campement que d'une ville ouvrière. A qui s'adresser? On nous a dit que les employés supérieurs parlent anglais. Mais n'estce pas un employé supérieur, ce petit homme en souliers, en veston gris avec un chapeau rond enfoncé jusqu'aux oreilles ? Oui, mais il ne parle quejaponais.
Il est préposé à la fonderie et très obligeamment nous fait visiter son département. Diable I c'est commencer par la fin. C'est la mine qu'il nous faut voir. Au bureau central, une vingtaine de Japonais, le pinceau à la main et la cigarette à la bouche. L'un d'eux vient à nous, pas beau, certes, avec ses yeux aux paupières rouges et clignotantes, avec ses dents bizarrement plantées et qu'un sourire découvre jusqu'aux genciv^es inclusivement j mais très aimable vraiment, et fort intelligent à ce qu'il m'a semblé. Il nous donne les renseignements suivants : Nous sommes ici chez M. Fourokawa, le plus riche propriétaire minier du Japon, le malin des malins. Sans fortune ou presque il y a quinze ans, il est actuel-
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lement vingt-cinq ou trente fois millionnaire. C'est nn Japonais pur sang; le premier^ il a compris tout le parti qu'on pouvait tirer des inventions modernes appliquées à l'exploitation des terrains miniers. Pour une bouchée de riz, il s'est rendu acquéreur de gisements qui, loin de nourrir leurs propriétaires, les mettaient en faillite, et, en moins de dix ans, il a centuplé la valeur de ses acquisitions. Ici il extrait du cuivre, ailleurs de l'or, de l'argent, de l'antimoine.
Comme nous demandons à descendre dans la mine, on nous affuble d'une blouse et d'un casque en cuir bouilli, très pratique pour préserver des chocs notre boîte osseuse, et, armés de l'indispensable lanterne du mineur, nous entrons dans les galeries. Le passage est étroit, il nous faut souvent nous jeter précipitamment à droite ou à gauche, afin d'éviter les wagonnets qui vont et viennent, traînés par des chevaux. De temps à autre, un carrefour qu'éclaire assez mal une lampe électrique.
. La longueur de l'artère que nous parcourons au milieu des flaques d'eau et courbés en chien de fusil est d'une demi-lieue. Au bout, deux puissantes machines à vapeur sont installées et assurent l'aération et la traction des ascenseurs dans les galeries souterraines, qui sont au nonabre de cinq.
158 LE JAPON qOXTBîCPORAIN.
Descendons dans la cinquième. Notre guide, nn employé snpérieor s'il vous plaît, paraît fort ennnyé de cette proposition : <i Je ne suis jamais descendu dans aucune, me dit-il. — Eh bien, c'est une occasion excellente. Pro* fitez-en. »
L'infortuné, pour toute réponse, regarda d'un air navré son pantalon gris clair déjà passablement endommagé par notre course. Je compris son inquiétude, car ils ne sont guère confortables les ascenseurs, gras, sales, incommodes. La descente s'effectue lentement, lentement.
Une, deux, trois, quatre... Pour le coup, nous y sommes, dans les entrailles de la terre. Cinq, stop ! et nous débouchons sur une plate-forme où. attendent quelques ouvriers que notre subite apparition plonge dans un étonnement muet et curieux. Ils ne manquent pas de caractère, ces mineurs japonais, avec leurs kimono courts serrés à la taille par une ceinture de lin dans laquelle sont passés leurs outils. Quel joli costume de brigands ! En quelques minutes, noas sommes à pied-d'œuvre. On travaille ici, à la clarté très nette de deux lampes mobiles fichées à la voûte, et c'est simplement armé d'un ciseau et d'un marteau que l'ouvrier s'escrime contre le roc. Procédé primitif, mais que les Japonais ont raison de ne pas abandonner, le salaire de l'ouvrier
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ne dépassant pas quarante sen par jour, au maximum.
Il est vrai qu'avec dix sen il mange comme un roi. Comparativement, en raison de ses facilités d'existence, le mineur gagne ici plus que notre ouvrier français. Et combien moins grande est sa peine !
Dans les ateliers que nous voyons en sortant, des centaines de femmes sont occupées au triage et au lavage du minerai. Leur salaire quotidien ne dépasse pas quinze sen. Quel aspect chétif a tout ce monde ! Le séjour de cette vallée humide est mortel, et chaque année la fièvre fait de nombreuses victimes. La région est entièrement déboisée, totalement stérilisée par la rapacité du nabab Fourokawa, qui, ayant toujours besoin de combustible, ne se gêne pas le moins du monde pour saccager les forêts voisines.
Il y a dix ans que cela dure.
Pratiquée ainsi, l'exploitation minière est la ruine de ce pays. Il est grand temps que l'Administration locale se préoccupe enfin de mettre un terme à de pareils ravages, dont quelques industriels privilégiés profitent au détriment de tous les cultivateurs.
LE PREMIER DE l'aN A TOKIO UNE RlêCEPTION OFFICIELLE AU PALAIS.
Janvier.
. H est, je crois, peu de pays où le nouvel an soit plus fêté qu'au Japon. C'était, il y a quelque vingt ans, à l'époque du Têt chinois et annamite, en février-mars, que les Japonais avaient leur fête annuelle. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'exemple des Européens a changé leurs coutumes, et le premier jour de l'année est le sign^ de réjouissances auxquelles, pendant la dernière quinzaine de décembre, tout le monde, riches et pauvres, se prépare et qui durent plus de huit jours. Le mouvement des affaires s'arrête, la vie commerciale est suspendue ; administrations, magasins, boutiques d'artisans ferment leur porte. C'est relâche pour tout un peuple, joyeux de vivre délivré de tout souci, et de pouvoir avec délices, durant une semaine entière, se plonger dans un désœuvrement complet dont un cataclysme ne le ferait pas sortir. Les hommes le teint allumé par de copieuses libations de saké (eau-de-vie de riz), leurs pipettes à la main, titubent le nez en l'air, s'arrêtent chez le voisin,