LA FÊTE DES CERISIERS
Tuyaux de poêle, cônes tronqués, capsules invraisemblables, les uns aux ailes déployées comme s'ils allaient prendre leur vol, les autres aux bords droits et rigides comme ceux d'un plat à barbe. Tonte la lyre, quoi, toute l'histoire de notre affreuse coiffure I Et où allons-nous ainsi par le sentier qui serpente, le long des pelouses verdoyantes, sous les cerisiers tout blatics ? Au buffet. .
C'est dans ce cadre printanier qu'on a disposé, sons un colossal velnm, un non moins colossal buffet, surchargé des mets les plus variés et de Champagne carte d'or. On se croirait à l'Elysée. Mais, avant de commencer l'attaque, voyons les présentations : amusant, ce défilé de marionnettes^ grosses comme des tours ou maigres comme des asperges montées. Et parmi les invités, qui se tiennent à distance respectueuse, les langues vont leur train :
(T Tiens, le chargé d'affaires de *** qui a conservé sa canne I Quel manque d'usage! On ne garde pas sa canne devant le Mikado.
— Ah ! l'Empereur ne serre pas la main des Coréens ; il veut marquer qu'il les. considère comme des vassaux.
— Sa Majesté a été fort aimable, déclare un diplomate ; elle m'a dit : a: Il fait un bien beau temps.ij>
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— Et rimpératrice, ajoate une dame, s'est montrée on ne pent pins charmante et m'a confié qne la journée était magnifique !
— On prétendait le Mikado an mieux avec les Chinois. Voyez cependant coomie il les tient à distance !
— Et ce gros officier, quel est-il ?
— Un Prussien, le seul que les Japonais aient gardé pour l'instruction de leurs troupes.
— Et cet autre maigre ?
— Un ingénieur anglais qui a succédé à t&n Français dans la direction de l'arsenal.
Etc., etc.
Le défilé est terminé. Nos hôtes augustes s'assoient avec un air de visible satisfaction à une petite table en fer à cheval. C'est le signal de l'assaut. Grand tohubohu parmi les laquais rouge et or. Bruit de vaisselle et de bouchons qui sautent ; les invités s'emparent des petites tables disséminées sur la pelouse et les disposent à l'ombre des massifs. Quelle consommation de Champagne et de victuailles I Ces braves gens n'ont évidemment ni mangé ni bu depuis huit jours. Il n'y a pas à dire, le Mikado fait un noble usage de sa liste civile.
Vite un tour de parc. Ici, un pavillon de pêche, joliment perché sur une berge. Là, des arbres superbes sous lesquels on se croirait plus
REPKÉSENTATION DRAMATIQUE. 171
près des tropiques que de Tokio. De petits escaliers de pierre dans un entrelacement de lianes retombantes ; des bancs, un beau rond-point... Comme j'apprécierais cela dans les environs de Paris !
Soudain, l'hjrmne japonais se fait entendre. Il s'en va, l'Empereur, comme il est venu, et sur tout son cortège les cerisiers, agités par la brise de mer, secouent leurs blancs pétales. C'est leur façon de pleurer & ces arbres qui abritèrent autrefois sous leur voûte fleurie des êtres étranges et ravissants, délices des yeux...