‹ Le Japon contemporain: (notes et impressions)Chapitre 29 sur 45 · REPRÉSENTATION DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

REPRÉSENTATION DRAMATIQUE

cette tête ? « Mon fils I » crie la plus âgée, « Mon éponx I j> gémit la plus jeune.. Le vieillard est impassible, pas un muscle de son visage ne tressaille ; il fixe d'un regard froid et sec tout ce qui lui reste d'un enfant chéri, l'unique descendant de sa race, mort en combattant les armées mikadonales. Sur un signe qu'il fait, les femmes se retirent.

n ' se lève alors, le vieux daîmiOj sa taille voûtée se redresse. Lentement, il tourne • sur lui-môme... Il est bien seul, personne ne peut plus être témoin de sa douleur. Dans un superbe mouvement de désespoir, il se précipite sur la tête gisant à terre ; doucement, tendrement, avec un tremblement nerveux qui agite tout son corps, il appuie contre son visage ce débris humain tout maculé de sang et de poussière ; et, comme si tout d'un coup la vie l'avait abandonné, il s'affaisse, tandis que la tête roule à ses pieds. Immobile pendant tin [moment, peu à peu il se ranime ; ses yeux se dilatent effarés, ses sourcils se froncent comme s'il cherchait à se ressouvenir, sa physionomie se convulsé dans une expression de poignante angoisse et, de sa poitrine, s'échappe un profond soupir, effrayant sanglot où crie toute sa souffrance. Puis, subitement calme, il tire son poignard ; d'un mouvement lent, tranquille, il enlève les différentes

pièces de son armure, écarte ses vêtements et s'ouvre le ventre I

Cette longue scène de muet désespoir, rendue avec une vérité saisissante, une grande sobriété d'attitudes et de gestes, est d'un puissant effet, je vous assure. Ce rôle est tenu par le fameux acteur Dandjouro, qui, dans ses incarnations multiples, fait depuis quarante ans l'admiration de ses compatriotes. Nous venons de le voir en guerrier ; nous le verrons tout à l'heure en femme, pleurant la mort de son mari et apostrophant avec une sauvage énergie son jeune fils que la douleur accable et qui appelle la mort : « De quel lait t'ai-je donc nourri ? Est-ce bien mon fils qui veut mourir sans avoir vengé son père ?» Il nous apparaîtra ensuite en chef de pirates sur sa jonque, racontant avec une verve gouailleuse, à ses compagnons qui l'entourent, ses e^sploits de haute mer et ses aventures galantes, et quelles aventures ! Je vous prie de croire, bien qu'il prenne autant de libertés qu'au Théâtre-Libre, bien qu'il ait la prétention très justifiée de jouer avec naturel, qu'il se garde de tourner le dos au public et articule ses paroles nettement et d'une voix forte.

Enfin, dans la dernière pièce, Dandjouro est une sémillantd danseuse, étonnante de grftce et dé légèreté.

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Dans la vie ordinaire, c'est un fanatique pêcheur à la ligne.

Tout ce spectacle est fort intéressant, car il donne la reproduction rigoureusement exacte d'une époque disparue, des mœurs et des costumes de l'âge héroïque.

La mise en scène est remarquable. Les machinistes japonais s'entendent fort bien à nous donner l'illusion de la réalité. Un tableau surtout mérite une mention spéciale, c'est celui qui représente en pleine mer la jonque pirate, de grandeur naturelle, avec tous ees agrès, évitant au flot, grâce à l'artifice de la scène tournante, une des particularités du théâtre japonais, et se mettant en marche légèrement balancée par le roulis. Cependant il serait à désirer que les décors actuellement encore insuffisants et d'un dessin par trop primitif fussent faits avec plus d'entente des règles de la perspective.

Comme je vous le disais, les Japonais sont le meilleur des publics ; ils viennent au théâtre pour s'amuser et s'y amusent de tout cœur, très attentifs et soulignant les passages caractéristiques de cris rauques, — . grognements de satisfaction, — auxquels se substituent de plus en plus les battements de mains, d'importation européenne.

La révolntioD qpi s'est accomplie dans les mœurs a tari assez longtemps la soarce de l'inspiration du littérateur japonais. Il était devenu un être fort banal, un grignoteur des bribes du passé. Plus de coups de sabre, partant plus de drame : le roman passionnel, dans un pays où la femme tient juste la place d'un meuble, étant à peu près incompréhensible. La vieille société était désagrégée, la nouvelle en voie de formation.

Dans cette période transitoire, le pinceau de l'écrivain demeurait immobile. Si parfois il noircissait de longues bandes de papier, c'était pour pasticher les œuvres anciennes et rhabiller des légendes mangées aux vers ou bien pour remplir les colonnes des journaux qui ne sauraient ici avoir la prétention d'être des recueils de littérature. Mais quelle injustice vais-je commettre 1

Un auteur dramatique a surgi, jeune, spirituel, irrésistible. Les Japonais le portent aux nues avec l'empressement enthousiaste des Italiens autour de Mascagni, Rapprochement logique : le Japon n'a guère de grands hommes dont la renommée ait franchi les mers, et l'Italie n'en a plus.

— Mais qu'a-t-il fait, ce prodige ?

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— Une comédie en trois actes, fort plaisante vraînaent, et qui fait courir tout Tokio. Voici : nn paysan bat sa femme. Passe un citadin qui veut s'interposer et reçoit des coups de bâton de la femme et du mari. Arrivent deux autres personnages, & la recherche d'un médecin qui puisse guérir une jeune fille subitement frappée de mutisme. La .femme battue a l'idée de se venger de son brutal époux et le désigne comme un guérisseur extraordinaire, très original, qui ne veut avouer sa science que sous le bâton...

— Mais vous vous moquez ! c'est le Médecin malgré lui. que vous nous contez là !

— Tout juste. Et du commencement à la fin le plagiat est aussi littéral que possible.

Après Molière, le jeune et brillant auteur pillera sans doute Shakespeare et Victor Hugo. Quand on prend du génie...

Il serait injuste cependant de laisser le lecteur sous l'impression que la littérature est niorte au Japon. Le plagiat même que je signale indique une préoccupation qui ne tardera pas à ouvrir nue voie nouvelle aux écrivains. La tradition est eu train de disparaître, et fera bientôt place au roman d'observation ; déjà des essais dans ce genre sont tentés, et deux Japonais, Hakouen

na LE JAPON CONTEMPORAIN.

et Entcho, s'efforcent en ce moment même de fonder une école dont il sera curieux de suivre le développement. Évidemment, ils subissent encore l'influence du passé dont les épopées légendaires continuent à les inspirer, mais c'est avec un cerveau moderne qu'ils traitent des sujets archaïques. A ce point de vue, certains romans sont symptomatiques. Il n'est pas douteux que la passion des Japonais pour le théâtre et les œuvres d'imagination ne les aide puissamment h faire pénétrer ces principes nouveaux au plus profond des couches populaires.

Dans la rue, un attroupement : c'est un rapsode, un barde, un trouvère qui débite au public attentif de vieux poèmes cycliques. Pénétrons maintenant dans l'un des deux cent cinquante yosé de Tokio ; c'est une vaste enceinte tenant à la fois du café-concert, des Folies-Bergère et de la salle des Capucines. Le public est nombreux, et sur une scène très simple d'aspect, mal éclairée par des chandelles, se succèdent, avec intermèdes de prestidigitation et de tours de force, des acteurs-auteurs qui déclament et miment parfois avec un grand talent leurs principaux ouvrages : feuilletons parlés auxquels ne manque même pas, au moment le plus pathétique, l'inévitable «la suite à demain 3) des petits journaux. Je signale ce procédé aux jeunes auteurs qui

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se plaignent, sonvent avec raison, de se henrter au mauvais vouloir de directeurs impitoyables.

Lorsque le mouvement qui commence sera en pleine évolution, la physionomie du théâtre se modifiera. On n'y verra plus que rarement des samourdi^ toujours en colère, à la voix aiguë, au geste terrible, se portant de formidables coups de sabre et finissant invariablement par le karakiri. Souhaitons qu'ils n'y soient pas remplacés par de petits marquis en frac, contant fl.eurette à des vicomtesses à robe traînante.

Être aimé des dieux était jadis le bonheur suprême ; la plupart des femmes japonaises diraient sûrement qu'il consiste à être aimé des acteurs. On s'imagine difficilement les attentions, les marques d'admiration que leur prodigue la clientèle féminine des théâtres. Un acteur, comme les surintendants d'autrefois, ne rencontre pas de cruelles : il est choyé, adulé et sa profession, pour peu qu'il l'exerce avec talent, lui vaut toutes les faveurs»

IiES TREMBLEMENTS DE TERRE AU JAPON.

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