LES TKEMBLEMENTS DE TERRE
m'a dit simplement : « Pour mes enfants I j> Au bord du chemin, une fillette de cinq à six ans ; à quelques pas d'elle, un homme dans la force de Tâge, immobile. Je jette à l'enfant de la menue monnaie. Instinctivement, l'homme fait un geste violent pour la saisir 1
Plus loin, c'est un petit garçon qui surgit près de moi, un bouquet de camélias à la main. Et à côté, dissimulée derrière un pan de mur, j'aperçois une femme, sa mère sans doute, à la figure hâve, anxieuse, qui le suit des yeux...
Ici était une ville de cinq mille habitants ; deux mille ont disparu dans les flammes. A Guifou, il y eut un tel encombrement de morts qu'on dut, par mesure sanitaire, les arroser de pétrole et les brûler immédiatement. Un bûcher de trois mille cadavres 1
Et là-bas, dans le département d'Aïtchi, centre du cataclysme, la terre est convulsée, des montagnes se sont affaissées, les vallées sont devenues des précipices.
Des milliers d'habitants restent subitement isolés, privés de toutes communications, attendant des secours qui arriveront trop tard. Et la neige commence à tout recouvrir de son linceul I Que dire encore ? Sunt lacrymœ rerum !
Trente jours se sont écoulés dejpuis la matinée où, par un temps splendide, aux premiers rayons
du soleil, en moins d'une minute, toute une contrée riche, heureuse, peuplée de trois millions d'habitants, fut plongée dans l'épouvante et la désolation 1 Trente longs jours! Et rien n'est changé. On croirait que le désastre est d'hier. Le gouvernement, qui possède de si puissants moyens d'action, vient-il efficacement en aide à tant d'infortunes ? Si oui, il n'y paraît guère. Il eût été simple et facile d'envoyer aussitôt vingt mille hommes de troupes au secours des victimes pour déblayer le terrain, installer des abris provisoires, rentrer les récoltes et préserver ainsi d'une mort à peu près certaine des milliers de femmes et d'enfants. On n'y a pas songé. On n'a même pas expédié dans cette région, où tant de malheureux couchent à la mauvaise étoile, des tentes de campagne. En revanche, des grandes manœuvres ont été organisées et quelques centaines de mille francs dissipés en fumée. Dans les cours des casernes, à Nagoya par exemple, les bataillons continuent paisiblement leurs exercices de chaque jour, alors qu'à trois ou quatre lieues de là se trouvent des villages où manquent les ressources les plus élémentaires. a Vous avez tort de vous étonner, me dit-on; ne savez-vous pas qu'il serait du plus mauvais effet d'employer les troupes à une besogne incompatible avec le noble métier des armes ?
o: L'esprit des anciens samouraï, des porteurs de sahre, anime encore l'armée, qui se montrerait très froissée qu'on lui imposât, même dans des circonstances aussi graves, un rôle inférieur à sa mission. »
C'est, j'en suis sûr, calomnier .les sentiments de discipline, de solidarité et de patriotisme des oflSciers et des soldats japonais que de leur supposer des préoccupations aussi mesquines, aussi inintelligentes. Je ne les crois pas aussi... porteurs de sabre qu'on veut bien le dire.
Des souscriptions ont été ouvertes ; ce sont les résidents étrangers qui ont donné la plus forte somme, plus de cent soixante mille francs.
l'exposition de DANGOZAKA. — LE BAL
du ministère
des affaires iétrangères.
une réception dans le parc imperial
d'akasaka.
Novembre.
Novembre est le mois le plus gai de l'année japonaise. Les Ukou (chrysanthèmes) s'épanouissent, et c'est la fête de l'Empereur. Il n'en
fant pas davantage ponr mettre en joie tout ce peuple qui ne manque pas encore de pain et ne réclame que des jeux.
Une voiture me conduit a travers les innombrables rues de Tokio, toutes semblables, mal entretenues, grouillantes de monde, bordées des mêmes boutiques et uniformément encombrées de poteaux télégraphiques.
Ici, en plein vent, c'est sur cinq et six rangées de gradins que la fleur impériale étale ses splendeurs. Quelle variété de teintes, de formes et de tailles ! En voici à pétales larges comme ceux des pivoines ; d'autres dont les fleurs se dressent comme des houppes de soie blanche. Celles-ci sont frisées en feuilles de chirorée ou bizarrement panachées. A côté, sur quelques planches, le parc de Lilliput. Figurez-vous une quantité de jardinières de la dimension d'un dé à coudre où vivent fort bien de minuscules sapins et des bambous extra-nains. Je vois une toute petite plante couverte de fleurettes bleues et un arbrisseau qui m'a l'air d'un oranger; les deux fruits qui font ployer ses branchettes sont à peine de la grosseur d'un pépin de mandarine. Ah I c'est l'heure de l'arrosage... Le jardinier prend dans sa bouche une gorgée d'eau, puis, pinçant les lèvres, la répand en rosée bienfaisante, dont le jet, habilement dirigé, parvient
jusqu'aux pots du plus élevé des gradins. Et nous nous embarrassons de vaporisateurs I<
Plus loin, dans le faubourg de Dangozaka, le spectacle est vraiment curieux. Tout le quartier est en fête. Banderoles, m&ts, oriflammes, grappes de lampions et fleurs artificielles forment une sorte de dais au-dessus de l'étroite rue en pente que je parcours.
A droite et à gauche, des jardins où, sur des plaques tournantes, se trouvent représentés par des mannequins de grandeur naturelle les principaux tableaux du théâtre populaire, les épisodes les plus caractéristiques des légendes nationales. Voici deux guerriers qui se menacent, lance en arrêt et sabre au clair ; les figures et les extrémités sont en carton peint, le corpg et les difiérentes pièces du costume sont faits de petits pieds de chrysanthèmes qui poussent et fleurissent sans qu'il y ait trace apparente de terre. On dirait que chaque vêtement est formé de branches tressées et ajustées ensuite sur une ossature rudimentaire.
Là se dresse un grand rocher de huit mètres, en chrysanthèmes, bien entendu. Sur les aspérités des roches surplombantes, trois personnages sont assis ou debout, en pleine floraison; une dame est particulièrement intéressante avec sa robe jaune, sa ceinture rose et son long manteau blanc.
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victimes des modes occidentales, condamnées à la fleur de l'âge au supplice des brodequins et des armatures baleinées.
Je remarque une petite princesse vraiment charmante, toute mignonnette dans sa toilette de satin, qui lui va fort bien lorsqu'elle est assise. Ah I s'asseoir I voilà la grosse difficulté pour les dames japonaises qui prennent le costume européen et les robes à traîne I On me montra une jolie femme, marquise ou comtesse (elles le sont toutes), qui, dans les premiers temps de son noviciat, fut un jour, dans un bal, fort embarrassée : sa robe la serrait aux genoux, sa tournure avait des dimensions exagérées ; quand elle se tenait droite, tout allait bien ; mais dès qu'elle voulait s'asseoir, impossible... La robe craquait et la tournure était incompressible. Après quelques essais infructueux, pendant lesquels la pauvre enfant dut bien regretter de ne pouvoir s'accroupir sur le parquet, à la bonne mode d'autrefois, elle eut une inspiration : saisissant à pleines mains robes et jupons, les relevant aussi haut qu'elle put, elle se planta d'un seul coup sur la chaise : puis, souriante, elle promena autour d'elle un regard satisfait. Cet acte énergique fut salué, parait-il, d'un murmure très flatteur d'approbation unanime.
Une autre, dans un salon, voulant s'accroupir
sur nn canapé, enleva tout bonnement ses bot- , tines. Il 7 a denx ans, dans un bal, j'ai yn aussi quelques dames de la haute société, vêtues à l'européenne, sortir, tirer une pipette de leur corsage et, après quelques bouflFées rapides, l'y remettre et rentrer dans la salle.
Sur le passage des dames de la cour, toutes les têtes se courbent, et derrière l'éventail les propos circulent. Je vous fais grâce de ces chuchotements, si jolies que soient les bouches qui les murmurent. Dans ces réunions cosmopolites où retentit le ramage de la tour de Babel, le plumage seul m'intéresse, le plumage... et le souper. Oh I très correct, le buffet des soirées japonaises. Dans le salon réservé tendu de peluche verte et de brocart rose, on mange un peu et l'on s'ennuie ferme. Mais, dans la salle commune, quelle revanche! On rit peut-être, mais on ne mange pas du tout. La foule assiège la table chargée à rompre des mets les plus substantiels et les plus variés. C'est un véritable pillage. Une bande de Japonais, syndiqués pour la circonstance, se jette sur les plats, et gigots, cochons de lait, dindes, poulets, pièces montées disparaissent comme par enchantement, au milieu d'un grand bruit de mâchoires. Il faut avoir de robustes épaules et le bras long pour atteindre une malheureusç tranche de jambon et
obtenir un fond de bouteille de Champagne...
En rentrant au bal, je croise, dans un couloir, près du vestiaire, un vieillard à belle barbe blanche, d'une physionomie imposante. Ses cheveux, encore abondants, sont roulés à la manière cmgalaise, sur le sommet de la tête.
Il porte l'habit de soirée et ne paraît pas du tout embarrassé dans ce vêtement moderne. A son côté marche péniblement une vieille dame japonaise en costume national. « C'est, me diton, un ancien prince feudataire de l'île Kiou- Siou, — l'un des plus grands seigneurs d'autrefois, — et sa femme.
— Je voudrais bien savoir ce qu'ils • pensent des splendeurs officielles du nouveau
régime.
— Ce qu'ils en pensent? Vous le voyez... A peine arrivés, ils s'en vont. »
Les ffardenr-parties impériaux se suivent et se ressemblent. Il y a quelques mois, c'était la fête des cerisiers. Aujourd'hui 10 novembre, c'est le tour des chrysanthèmes. Changez seulement de parc, de fleurs, et c'est identiquement la même chose. La cour japonaise a appris par cœur notre vieux cérémonial et }e répète ipiperti;rb^blemçnt^
C'est un spectacle dont, seul, le décor change; les accessoires ne varient pas et les personnages très pen. Je retrouve au hasard de ma promenade mes connaissances d'avrir dernier et de l'an passé : je veux parler des redingotes démodées et surtout des extraordinaires chapeaux à hante forme. Car, il faut que vous le sachiez, c'est seulement dans les cérémonies officielles, trois fois par an, qu'on exhibe ce genre de couvrechef dont, par suite, la durée est indéfinie. Il y en a qui datent de l'ouverture du Japon, et ce ne sont pas les plus surannés. Chacun se sait plus ou moins ridicule sous cette coiffure, mais du moment qu'elle est de rigueur et qu'on ii'en a pas d'autres, on se montre (une fois n'est pas coutume) plein d'indulgence pour son prochain. Peut-être, sous leurs vêtements flambants neufs et bien coupés, les nouveaux débarqués usent-ils de leur droit de rire et de se moquer? Pas du tout. Dans ce milieu singulier ils se sentent isolés et semblent mal à l'aise ; ce sont eux qui ne sont plus à la mode. Voici heureusement, pour racheter ces imperfections comiques, une bande joyeuse, les officiers de la Triomphante et du Villars, une trentaine, tous distingués et bien pris dans leur uniforme élégant et sévère. Vive la marine française I , Mais reparlons chrysanthèmes, s'il vous plaît.
Sous des abrisj les précieuses plantes sont symétriquement rangées. Chaque pied n'a qu'une fleur, mais quelle fleur! large comme les deux mains, d'une régularité parfaite et idéalement teintée. De loin, le jaune, le rouge, le blanc dominent, mais approchez-vous un peu et vous distinguerez toutes les nuances intermédiaires et les plus délicates, lilas, soufre, mauve, saumon, etc.
Ici des phénomènes : trois pieds séparés, dressés à .donner leur maximum de fleurs. J'en compte 472 sur un seul, une fleur par branche. La tige principale, autour de laquelle tout cela rayonne uniformément, esta peine de la grosseur de deux doigts.
Chaque branche est adroitement soutenue par un léger bambou qui la guide et la maintient de telle sorte que l'édifice affecte dans son ensemble la forme correcte d'une pyramide.
Près de moi on s'exclame, on s'extasie...
Voulez-vous mon impression sur les chrysanthèmes mikadonaux, ces merveilles des merveilles ? Ce sont de fort jolies fleurs, étranges produits d'une horticulture savante et raffinée, mais si. malencontreusement flanquées de leurs tuteu'rs, si régulières, tellement irréprochables qu'on les dirait artificielles. Une fleurette des champs me plaît davantage. nature, toi seule es belle !
. L'Empereur, l'Impératrice I... Quel mauvais plaisant m'a affirmé l'autre jour que les dames de la cour reprendraient leur ancien costume ! Hélas ! non. Ce n'est pas cette année que nous verrons ce retour au bon goût. Que nos couturières et nos modistes se rassurent : les robes ajustées et les chapeaux à plumes auront encore de beaux jours.
Se promener, manger, boire et fumer, voilà le programme des fêtes officielles. Je fais comme tout le monde, constatant une fois de plus que le lunch impérial mérite tous les éloges, que le service est admirable et le Champagne excellent.
On n'a pas à redouter ici, pour le buffet, les assauts des soirées ministérielles. La présence du souverain met un frein aux appétits les plus désordonnés, et tout se passe très correctement. Sur un coin de table j'aperçois un grand nombre de petites bourriches enveloppées de papier et ficelées avec soin : ce sont des provisions offertes aux dignitaires japonais pour leur famille, un souvenir de la fête. C'est là une aimable attention que commandent les vieilles traditions de l'hospitalité. « Le présent n'est pas considérable, me dit un invité, mais au Japon particulièrement les mi-cadeaux e^tret^enne^t l'amitié!.,. »
Août.
Cette Exposition a été annoncée à grands sons de trompe, à tort, à mon avis. Entre les mirifiques annonces répandues par le gouvernement japonais et la réalité, il y a place pour une forte mystification.
Dans le coin d'un grand parc, mie dizaine de hangars ressemblant aux communs de quelque palais invisible ; de larges allées semées de gros cailloux séparent ces bâtiments les uns des autres. Pas le moindre ornement en bronze ou
en pierre, pas de pelouse verdoyante, ni de massifs d'arbustes et de fleurs, ni de bassin d'eau vive. Partout des baraquements, comine dans nos fêtes foraines, beaucoup moins d'animation et de gaieté et presque autant de poussière.
A moins de frais, le premier Japonais venu, guidé par son bon goût naturel, aurait fait là quelque chose de charmant. Il eût simplement reproduit en grand ce qu'il s'applique à faire chez lui : de jolis pavillons aux toits superposés, des jardins en terrasses bordées de rocailles, de fleurs et de potiches, avec cas patelles, riyières
en miniature, grottes pleines de fougères et d'eau jaillissante, gardées à l'entrée par quelque dragon menaçant ou quelque démon horrible et grotesque ou par les dieux de la mythologie, personnages ventripotents aux faces énormes, épanouies dans un large sourire.
Mais le Japon officiel n'est plus japonais.
Il renie les traditions qui l'ont rendu célèbre ; il dédaigne son passé lorsqu'il n'en rougit pas et, s'ingéniant à copier un genre qu'il comprend mal, il perd sa grâce native, son savoir-faire drolatique. H veut être et surtout paraître sérieux, et ne réussit qu'à devenir maussade, lourd et prodigieusement ennuyeux.
Extérieurement, l'Exposition mérite ces trois épithètes, en dépit de ses guichets installés à l'européenne et desservis par un nombreux personnel en livrée bouton d'or, en dépit de ses deux kiosques où, trois fois par semaine, quarante instrumentistes, revêtus d'uniformes étincelants, viennent détonner en chœur.
J'ai visité les galeries avec un Japonais que j'avais prié de me piloter, désireux de voir ce qui l'intéresserait davantage dans cette exhibition de tous les produits de son pays. Mon compagnon me fit traverser rapidement les sections de la faïence, de la porcelaine, des laques, des cloisonnés, des meubles incrustés, etc., et, comme
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je voulais m'arréter : <c Nous reviendrons ici plus tard, me difc-il; tout cela n'est pas très intéressant; ce sont des choses purement japonaises. Mais regardez ceci. » Il me désignait en même temps, d'un air satisfait, des pianos, des violons, des orgues même, des cheminées en marbre, des meubles européens, des coffres-forts, des lampes électriques, des instruments d'optique, des boussoles, des produits pharmaceutiques et des articles de parftimerie (savons de toutes les couleurs, parftmis variés, poudres et pâtes den- / tifrices sur lesquels il ne manquait que la marque Pivert ou Gellé frères).
— Quelle idée ont vos industriels? m'écriai-je. Jamais ils ne vendront ces produits en Europe I
— Je le sais bien, répliqua mon interlocuteur, toujours souriant.
— Ils ne les vendront pas davantage au Japon, où dix mille habitants à peine ont quelques habitudes européennes.
— D'accord, me répondit avec un accent de triomphe ce Japonais des nouvelles couches.
Mais vous voyez que les Japonais peuvent faire tout ce que vous faites.
Pour eux, en effet, tout est là : imiter nos produits ou plutôt les contrefaire, voilà le progrès I Leurs profits compenseront-ils leurs frais? Ils ne semblent pas s'en préoccuper.
N'est-ce pas avancer à la manière dôs écrevisses ?
Mon guide m'entratna ensuite vers le pavillon des beaux-arts et passant, devant les kakémono et les makemono suspendus aux murailles, sans les honorer d'un regard :
— Que dites-vous de cela? me demanda-t-il.
Et d'un geste admiratif il me montrait une vingtaine de tableaux à l'huile...
Le Japon moderne contrefait aussi notre peinture î Et quelle contrefeçon ! Deux ou trois portraits ternes, sans expression : celui-ci, dont le buste est trop court et trop grêle, paraît hydrocéphale. Cet autre, un vieillard, exhibe des mains d'enfant au bout de bras que le peintre a raccourcis pour les faire tenir sur une toile trop étroite. Une femme de haute taille, d'une blancheur de lait, au profil grec, drapée dans un peignoir dernière mode, se tient en équilibre sur la tête d'un dragon vert d'émeraude dont le corps disparaît à moitié dans une mer en fureur. Cette belle dame représente, paraît-iï, l'une des divinités protectrices du Japon. Plus loin, un Laocoon japonais, absolument nu, lutte contre un serpent qui l'enveloppe de ses anneaux.
Cependant, deux toiles : la porte extérieure d'un temple sous laquelle se détachent, dans un fouillis assez animé, des promeneurs et des marchands ambulants, et l'intérieur d'un sanctuaire
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shintoïste, révèlent de bonnes qualités de dessin et de coloris.
Je ne Yenx pas oublier la Jotieuse de koto (guitare japonaise), dont la presse locale a fait un pompeux éloge. Chaque détail de ce tableau est minutieusement exact, le dessin en est soigné et les couleurs appliquées avec une grande délicatesse de touche. La pose de la musicienne, accroupie devant son instrument, est naturelle, sa robe est bien en crépon de soie, et on jurerait que son visage délicatement poudré vient d'être effleuré par la houppe.
Avec toutes ces qualités, ce n'est pas autre chose qu'un joli chromo. Les diverses parties de cette toile ne se fondent pas en un tout harmonieux que le regard embrasse et saisit comme une scène du monde réel ; il y manque le mouvement, la vie que donne seul le coup de pinceau du véritable artiste; tout cela est mort, froid comme les groupes du musée Grévin. Ce qu'il y a de mieux dans ce chef-d'œuvre (?) de la nouvelle école, c'est le paravent à trois feuilles du dernier plan, qui contient de très gracieux motifs.
Je ne dirai pas que les autres tableaux sont mauvais : ils sont pires; ils représentent n'importe quoi n'importe comment. Et pourtant, dans
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chacan d'eux, il se tronTe nn détail irréprochablement dessiné. Ici, c'est nne branche d'arbre; là, c'est nne flenr on nn oisean.
Les Japonais atteignent la perfection dans les choses minnscnles. Dans aucun pays du monde on n'a -su mieux traduire, en quelques coups de pinceau, une impression fugitive, jeter avec plus de grâce un oiseau sur une branche d'érable, une libellule sur un chrysanthème ou sur un coleus, ou bien transformer un morceau d'ivoire en une merveille de ciselure. Mais il ne restera bientôt plus rien de leur talent s'ils persistent à prendre des procédés dont ils ne se pénétreront jamais bien, s'ils continuent à croire que de l'Occident leur viendra la lumière. Ils ont ici même, chez eux, et sans qu'il leur soit besoin de plagier les autres, un foyer d'inspiration artistique qu'ils auraient le plus grand tort de ne pas entretenir. Leur rage d'imitation, qui prend sa source beaucoup plus dans un sentiment de vanité puérile que dans la nécessité d'une rénovation, les conduit insensiblement à la perte de leurs brillantes qualités, de leur originalité si caractéristique, de la méthode sobre et pleine d'élégance, de cette distinction rare de la vieille école dont le peintre Kano, il y a trois siècles, et Hokousaï, il y a cinquante ans, étaient les maîtres.
Le Japon moderne aura beau faire, ce n'est pas en quelques années que se modifie le génie d'une nation, cette œuvre des siècles. Fabriquer un piano, posséder le mélange des couleurs, ce n'est rien: c'est là que finit le métier. Mais tirer du clavier l'harmonieuse expression des sentiments qui agitent l'âme humaine, mais composer un tableau qui, par la pureté des lignes, par la magie du coloris, soit la vivante reproduction de ce que voient nos yeux, de ce que touchent nos doigts, c'est là que l'art commence.
Les Japonais feront la première de ces choses, difficilement la seconde.
Je sais que d'enthousiastes admirateurs du bibelot d'outre-mer n'assignent pas de limites au développement de l'art japonais, qui, à leur avis, ne mérite pas seulement la première place dans le genre décoratif. Je me permets de recommander à ces apôtres d'une religion nouvelle l'appréciation suivante d'un critique étranger habituellement très favorable aux Japonais :
« Quelqu'un disait un jour que le peintre Kyosaï a été le plus grand peintre de corbeaux que le Japon, et peut-être le monde entier, ait jamais produit. Cela ne rappelle-t-Q pas l'épitaphe gravée sur la tombe de je ne sais quel artiste : « Ci-gît le Raphaël des chats. 3s> Les Japonais sont, à n'en pas douter, des Kaphaël de poissons,
*>» LE JAPOX •JOXTEMPOSAIX.
dlL^^t^ï, Je fleani et de gracîeoâcs dges de bambjiâ d>acement came^sées parla brise. Mais ih n'ont jamais réns^si à fixer sur la toile la c divine ff>nne humaine >; ils n*onc jamais su £ûre reviTre, four la postérité, les grandes scènes de riiistoire. Jamais, conmie les grands maître italiens, ils n'ont détaché les hommes des préoccnpations terrestres poor donner à lenr âme, peidne dans one extaxe d^adoration, réblonissante vision
du ciel. >
Dans les galeries qoi sillonnent les grandes bâtisses de l'Exposition, je distingue, à côté d'objets vraiment remarquables, des choses d'une médiocrité et d'un mauvais goût navrants. Pour quelques porcelaines décorées avec soin, pour quelques faïences craquelées en terrede Satzouma, émaillées de motifs délicats, élégants et fins, aux nuances tendres et discrètes, que de vases, de plats, de brûle-parfums, etc., surchargés d'or et de couleurs criardes, que de camelote digne de la boutique à quatre sous à laquelle s'approvisionne le rastaquouérisme des nouveaux mondes, amateur de l'article riche, qui fait de l'effet et ne coûte pas cher!
Mais où le Japon conserve son incontestable supériorité, son savoir-ftiire précieux, un peu maniéré, mais d'une distinction parfaite, c'est
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dans le cloisonné dont la Chine, depuis bientôt dix ans, n'a plus, à son grand détriment, le monopole exclusif; c'est dans le niellé et l'incrustation sur fer et sur bronze, travail minutieux qui exige une patience de bénédictin et une prestigieuse habileté manuelle; c'est dans la broderie sur soie qui défie toute concurrence, c'est aussi dans ses laques inimitables dont malheureusement, en raison de leur prix excessif, la fabrication diminue de jour en jour et tend à se perdre.
n est très regrettable que le comité d'organisation de l'Exposition, qui, d'ailleurs, à bien des points de vue, a fait preuve d'inexpérience, ait commis la faute de ne pas réunir les collections particulières des anciens daïmio. Cette Exposition des arts rétrospectifs, qui se serait composée des plus belles productions d'il y a deux, trois et quatre siècles, aurait eu un intérêt puissant.
A-t-on craint, comme on l'a dit, que la comparaison fût désavantageuse aux productions modernes? Je ne le pense pas. Il n'y a* pas, en efiet, de discussion possible à ce sujet* Il est évident, pour tout critique impartial, que le Japon ne ferit pas mieux qu'autrefois et que, d'une manière générale, il fait moins bien. Son commerce d'exportation qui, en quelques années, a pris une extension considérable, l'oblige à produire beaucoup etj par conséquent, à négliger la qualité
pour la quantité. H se contente de l'a pen près et fonmit à sa clientèle étrangère, qni les lui réclame, des objets d'art à bon marché.
Aatrefois, on était possédé de la passion da vieux chine et, pendant de longues années, Canton et Pékin en ont fabriqué sans relâche. La curiosité et Tengouement du public se portent aujourd'hui sur les japoneries anciennes et nouvelles. Le Japon n'en mourra pas plus que la Chine, mais son bon goût en sera fortement altéré; il ne résistera pas aux assauts de ces acheteurs dont la grande majorité n'apprécie pas plus la valeur intrinsèque d'un objet d'art exotique que les Japonais ne sont à même de juger sainement nos productions artistiques.
Non, la raison pour laquelle on n'a pas donné suite à l'idée de composer une section spéciale avec les œuvres des anciens maîtres est simplement celle que j'indiquais au début de ce chapitre : indifférence du Japon contemporain pour son passé dont, cependant, il a plus le droit d'être fier que de ses entreprises industrielles, de son talent commercial, de la force de ses armements et de sa sagacité politique.
La marque distinctive du caractère japonais est l'instinct d'imitation poussé à un degré
difficile à imaginer^ ce qui explique les rapides progrès de cette nation, ce qui expliquera aussi les sottises qu'elle commettra inévitablement.
n suffit qu'en Europe une idée se fasse jour pour que, quelques mois après, elle soit accueillie et répandue. Quand elle est bonne, passe encore; si elle est mauvaise, soyez sûr quelle parcourra de même son petit bcgihomme de chemin. Les Japonais n'apportent pas toujours plus de discernementdans le choix des idées nouvelles et dans leur application que dans les choses de la mode occidentale dont ils ne savent pas, — et cela se conçoit, — distinguer le bon goût ou le mauvais. A ce dernier point de vue, je crois que l'influence de notre civilisation, qui a créé, dans les grandes villes, un Japon moderne si différent de l'ancien, n'aura pas un heureux effet sur l'art national. Ce pays perd peu à peu le respect de ses traditions ; au lieu de ces merveilles que nous admirons et qui datent toutes d'une autre époque, ou sont la reproduction des premiers modèles, il ne fabriquera plus que des objets d'exportation accessibles à toutes les bourses et sans valeur réelle. L'art moderne japonais sera bientôt, comparé à l'ancien, ce que la chromolithographie est à la peinture. Cette décadence est fatale.
Les classes riches délaissent insensiblement les choses purement japonaises. Or cette clien-
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tèle était fort diflScile; elle savait et sait encore très bien apprécier à leur juste mérite les œuvres indigènes. Aussi, pour elle, les artistes japonais étaient-ils obligés de travailler avec le plus grand soin et d'apporter à leurs ouvrages cette élégance, ce fini et surtout cette variété qui font encore notre étonnement.
L'Europe et les Etats-Unis sont plus faciles à satisfaire. Certains industriels ou commerçants du continent n'envoient pas toujours dans ces régions ce qu'ils ont de meilleur et déplus beau. Ce que j'ai vu débarquer ici et vendre de fonds de magasins dignes des antiques décroche-ynoi ça de la rue Vieille-du-Temple, ce n'est rien de le dire I Articles invendables en Europe, excellents pour l'exportation. Eaisonnement absolument faux que les Japonais n'ont pas été longs à s'approprier. C'est de bonne guerre et, à leur tour, ils exhibent leurs rossignols, que leurs admirateurs achètent avec empressement à beaux deniers comptants.
J'ai rencontré l'autre jour, dans un maga^n de curiosités, un Anglais se pâmant d'aise devant un bibelot d'un goût détestable, produit affreux d'une industrie bâtarde : « Comme c'est japonais! j> disait-il d'un air connaisseur.
C'est pour cette masse de gens qui n'y connaissent rien ou fort peu de chose, et qui con-
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stitue actuellement leur meilleure clientèle, que les Japonais travaillent. Comment voulez-vous, je ne dirai pas qu'ils progressent, mais qu'ils conservent seulement leur savoir-faire d'il y a vingt ans? Us ne font plus de l'art, mais du mercantilisme. Tel objet se vend bien, tel autre ne se vend pas, voilà tout ce dont ils se préoccupent. Dans le nombre, ils exportent évidemment quelques jolies choses, mais cela leur passera. Pour peu qu'on le désire, ils fabriqueront du vieux, plus vieux que nature, et de leurs faïenceries sortiront (j'ai tort de parler au futur) des satzumds nés d'hier et dont le certificat d'authenticité sera du siècle dernier. Et bien malin qui s'en apercevra!
J'ai quelques faïences craquelées, ornées de jolis émaux. Je les ai achetées comme très anciennes : « Qu'en pensez-vous? dis-je à l'un de mes amis, véritable expert en ces sortes d'objets. — Écoutez, m'a-1>il répondu, je ne veux pas vous faire de peine. C'est gentil assurément, mais ce n'est pas ancien, i> Pas ancien! Bien entendu, je proteste : mon ami n'est pas infaillible. C'est comme s'il prétendait que les petites lampes en terre qu'un Arabe me vendit un jour sur le sommet des Pyramides, à côté des quarante et un siècles, ne datent pas des Pharaons et viennent d'être fabriquées dans un coin
du Caire! Mais je m'aperçois que je raisonne comme mon Anglais de tout à Theure, et que mon amour-propre d'acheteur se révolte à l'idée d'avoir été trompé. Et je le suis très probablement.
Avant qu'il soit longtemps, mes chers compatriotes, vous n'aurez plus, en fait de bibelots, que de la camelote, à moins que, suivant l'exemple du Japon fabriquant des articles européens, vous ne confectionniez vous-mêmes des japoneries.
Rien de gai comme les enfants japonais que leurs poupées représentent si fidèlement. Bébés à la tête bizarrement rasée, de manière à ne conserver que deux ou trois touffes de cheveux, ou une frange circulaire partant d'une petite tonsure centrale ; fillettes déjà ornées de la savante coiffure à coques, piqu'ée de longues épingles, de fleurs ou de colifichets brillants et de houppes de soie ; tous en longues robes chamarrées, à larges manches traînant jusqu'aux pieds, les plus grands portant les plus petits à cheval sur leur dos, trottant sur leurs petites échasses, sans jamais trébucher ou tomber sous ce fardeau gênant. Dès qu'elle a cinq ou six ans.
la petite Japonaise va & l'école, et vous la rencontrez pressée et sérieuse, ses cahiers en bandoulière et sa machine à compter sous le bras. C'est elle qui déjà aide sa mère dans le ménage, soigne frères et sœurs, entendue comme une petite femme.
Pour peu que ses parents aient un peu de fortune ou d'aisance, elle apprendra à chanter, à danser, à jouer du chamisen, du koto et du tambourin.
Elle saura lire, écrire (au Japon, ce n'est pas un petit travail), compter, faire ses robes et servir le thé, suivant toutes les innombrables règles de cet art compliqué et difficile. On lui a appris à se parer, à se maquiller ; rien n'égale l'élégance de ses costumes, dont la richesse seule varie suivant sa condition.
Les soins dont on entoure son enfance auraient un caractère touchant, si parfois ils ne cachaient une préoccupation de lucre. La jeune fille est trop souvent une marchandise dont la valeur est en raison directe de sa beauté et de son intelligence. Pour éviter la misère, ou pour augmenter leur bien-être, ou simplement pour avoir un enfant de moins à leur charge, les parents hésitent rarement à la vendre. Si elle manifeste quelques dispositions pour la musique ou la danse, elle trouvera facilement preneur.
Elle sera Timxko (danseuse) ou guecha (musîdenne) et, jusqu'à l'âge de puberté, on aura pour elle les mêmes attentions, les mêmes soins délicats. Ou bien, si elle n'est que jolie, elle sera, dès l'âge de douze ou treize ans, placée dans un yochiwara (maison de femmes). Aucun déshonneur ne résulte pour elle de l'exercice de ces professions. Elle conserve encore quelques chances de ne pas coiffer sainte Catherine. Je ne veux pas dire que les entreprises dont je parle soient autant d'agencés matrimoniales ; mais il est certain que le fait d'avoir été élève d'un Mérante japonais ou pensionnaire d'une maison Tellier ne nuit pas toujours à l'établissement d'une jeune personne.
Cela est surtout vrai pour les danseuses, dont toutes les classes de la société raffolent. Chez elles, on trouve une très réelle distinction, de manières et une culture intellectuelle que n'ont pas toujours les jeunes filles appartenant aux plus hautes familles japonaises. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer dans le monde comme femme de ministre, d'oflSlcier supérieur, de diplomate, ou de très riche négociant, une maïko qui n'avait pour elle que sa gentillesse au service de jolies contorsions rythmées.
Et vous la trouverez charmante, la petite danseuse d'hier devenue grande dame. Elle
a quitté ses robes anx couleurs tapageuses pour des vêtements d'un ton discret, rasé ses sourcils, laqué ses dents ; son maintien, ses allures sont irréprochables. Elle reste ce qu'elle a toujours été: une en&nt gracieuse, mignonne, aussi prévenante et aimable pour un seul qu'elle l'était autrefois pour plusieurs. De pareilles unions ne sont pas faites pour surprendre ceux qui connaissent un peu les mœurs japonaises.
Les plus grands personnages vont ouvertement dans un restaurant pour y dîner en compagnie de danseuses qui, entre chaque service, exécutent devant les convives accroupis sur les tdtami des pas d'un caractère toujours original, et parfois d'une surprenante obscénité.
Je fds invité un jour à dîner par un dignitaire de la maison impériale. Il y avait là des fonctionnaires de l'ordre le plus élevé, quelques oflB.ciers, tous fort aimables et d'une courtoisie parfaite. Le souper japonais est toujours fort long, composé d'une foule de plats dont la préparation demande beaucoup de temps. Une dizaine de jeunes danseuses, dont la plus âgée n'avait pas seize ans, se trouvaient parmi nous, gracieuses au possible sous leurs costumes bigarrés, fardées, poudrées, les cheveux lissés et
parfumés à l'huile de camélia. Près de moi, deux petites filles de douze à quatorze aus, empressées à me servir. Mon hôte, homme habituellement très grave, pour animer un peu le repas, se livra entre mes deux malko à un petit jeu qui me rappela celui que nous connaissons bien : Je te tiens, tu me tiens y par la babinette... Avec un sérieux comique, il faisait d'épouvantables grimaces, et les petites riaient aux éclats. « C'est tout à fait japonais, » me dit-il. — (Rien de nouveau sous le soleil.) — Et il ajouta en désignant ma voisine de' droite : « Celle-ci vous plaît beaucoup, n'est-ce pas ?» Je répondis affirmativement, mais j'avoue en toute franchise que j'étais beaucoup moins séduit que lui-même. Je ne serais pas surpris, si jamais je le rencontre de nouveau, de le trouver marié avec la jeune danseuse.
Un Européen, qui était des nôtres, disparaît un instant, rapide. Deux danseuses courent à sa suite. Un instant après, le monsieur revient effaré, toujours accompagné. Il fallut prier les deux maïko trop attentionnées de rester dans la salle pour qu'il eût enfin la liberté après laquelle il soupirait. « Il ne faut pas leur en vouloir, » me fit observer l'amphitryon, ces mousmé 2uccomplissaient, en suivant votre ami, un devoir de politesse. »
Ce que nous appelons a morale », « décence y>, « pudeur », leur est inconnu. La prostitution ne se cache pas ici dans une ruelle tortueuse, dans quelque coin mal famé des plus laids quartiers. Vous traversez une agglomération, ville ou village. Au centre, dans la rue la plus populeuse, vous voyez une maison superbe, les portes grandes ouvertes. C'est la préfecture, sans doute, l'hôtel de ville ou le théâtre ? Vous n'y êtes pas. C'est le yochiwara, la maison où l'on s'amuse, pleine de mouvement, de lumière, de bruit, d'éclats de rire. A Tokio, c'est un immense quartier peuplé de huit mille pensionnaires. Dès que la nuit arrive, les maisons, toutes en façade, s'illuminent. Représentez-vous, à droite et & gauche de larges rues, une longue enfilade de grandes cages à barreaux dorés, sans papier ni vitrage, et dans chacune, accroupies sur une file, en costumes éclatants, dix, quinze ou vingt mousmé. Elles sont immobiles, ayant devant elles leur petit nécessaire en laque, où se trouvent symétriquement placés pinceau, papier, encre de Chine, tabac et la pipette indispensable.
C'est un ravissement pour les yeux que ces étranges créatures, qu'on dirait, à les voir peinturlurées et coiffées si drôlement, des êtres artificiels, figurines de quelque exotique musée
Grévin. Dans ces éventaires gatnîs de ce cprieux étalage, tout au fond, de jolis paravents d'or, aux dessins variés, dont Tassemblage étudié et les lignes brisées créent pour le regard une amusante perspective.
A Yokohama, en arrivant du large, on aperçoit un feu éblouissant. C'est le phare électrique qui surmonte le grand yochiwara, dont l'installation luxueuse a réalisé les derniers perfectionnements capables de satisfaire la plus exigeante clientèle japonaise et européenne. Ce n'est pas là un progrès dont le Japon moderne puisse s'enorgueillir. Mais ce trait ne complètet-il pas la physionomie de ce peuple ?
Le précepte du poète: Maxima debetur puero... ne serait pas compris au Japon. L'incroyable promiscuité qui règne dans toutes les familles initie de bonne heure les enfants aux vulgarités ordinairement les plus cachées de notre existence. Père, mère, frères et sœurs vivent à peu près pêle-mêle, parfois, très rarement, séparés par une mince cloison de papier. Ils prennent ensemble le bain le soir, nus comme vers, et sont bien surpris quand un pudibond touriste, anglais cela va sans dire, leur fait remarquer qu'ils sont improper. Leur maisonnette est transparente ;
rien de ce qui s'y fait ne peut échapper & l'œil attentif de l'enfant. De là viennent sûrement cette tranquille inconscience, ce niwff sans-gêne, qui dans tous les actes de la vie, si grossiers qu'ils soient, sont, en quelque sorte, la caractéristique du Japonais.
"Voyez cette jeune fille. Pimpante, attifée précieusement, elle picore, du bout de ses baguettes, au milieu des soucoupes qui garnissent la petite table placée devant elle. On dirait un oiseau. Elle se lève; son kimono s'entr'ouvre, montrant sa jambe nue, sans qu'elle y prenne garde. La voici qui sort, souriante, et, avec force révérences, demandant gentiment pardon à ses voisins. Vous la trouvez séduisante, n'est-ce pas? Elle s'arrête et... grands dieux I ne la regardez plusl Shockingf
Lorsque les chemins de fer commencèrent & circuler au Japon, on n'avait pas encore eu le temps de construire dans les stations ces chalets que Vespasien considérait comme de première nécessité. Les voyageurs et voyageuses ignoraient la durée de l'arrêt du train ; l'employé japonais ne manquait pas de courir le long des wagons en criant à pleine voix le nom de la station, qu'il faisait suivre obligeamment de l'indication : <£ On peut... descendre d Et la foule se précijpitait, tous les sexes confondus, « inondant les
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portiques y>, atirait dit feu Abner. Ce n'est que plus taTd qu'on opéra une division, je m'empresse de le dire, purement théorique. Et malgré lès beaux écriteaux où l'on peut lire : ladies, — ^ gentlemen^ la confusion subsiste toujours.
Aussi de cette manière de vivre, de cette absence totale de respect humain, au moins dans le sens étroit que nous lui donnons, il résulte que, chez la jeune fille japonaise, on remarque un curieux mélange de vulgarité et de poésie. Ayant pour la nature le culte inné de'sa race, l'aimant et l'admirant sous tous ses aspects, elle reste indifférente à tout ce qui choquerait nos susceptibilités occidentales. Aux choses qui l'entourent et que les artistes de son pays reproduisent avec une amoureuse exactitude, elle emprunte des comparaisons inattendues et pleines de saveur.
Un philosophe de mes amis, qui connaît bien la langue japonaise, se promène d,ans la campagne. Deux jeunes filles passent à ses côtés. La conversation s'engage simple, facile, enjouée, comme elle l'est presque toujours au Japon.
Mon ami, que le souci de ses études de mœurs pousse volontiers à l'indiscrétion : « SAutyô wo siterou Ka? (Trad.: Avez-vous cueilli la fleur
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du printemps ?) (l'amour), demande-t-il aux deux enfants. — Je suis pure comme la neige qui tombe du ciel, dit Tune. — Watakousi otoko wo siterou, (Trad. : Moi, je connais les hommes), i> dit l'autre. Et ces deux réponses furent faites du même ton, avec la même ingénuité rieuse d'accent et de regards.
Cette anecdote n'est-elle pas typique et n'accuse-t-elle pas nettement le caractère composite de ces mcmsmé sereinement impudiques comme le sont, dans la nature, les oiseaux et les fleurs dont elles portent les noms ?
Les spirituelles fantaisies d'Alexandre Dumas fils n'auraient aucun succès ici. Les Japonais ne tiennent pas essentiellement à ce que leurs fiancées leur apportent en mariage un autre capital que leur dot. La virginité est pour eux chose assez négligeable. Il est même un usage bien particulier dans certains villages... Mais comment le décrire autrement qu'en latin ?
Cependant, je vais essayer, voulant avant tout donner une impression exacte des mœurs intimes de ce peuple dont la civilisation diffère tant de la nôtre. Une jeune fille va se marier, « pure comme la neige qui tombe ». Ses parents s'adressent à un voisin, à un ami respectable, d'un âge déjà avancé, et le prient de vouloir bien s'intéresser à leur enfant, à la manière dont
218 LE JAPON CONTEMPOUAIN.
nos seigneurs d'autrefois traitaient, dit-on, leurs vassales le jour des épousailles. Si le vieillard accepte, il peut être assuré que, sa mission terminée, la famille de la fillette et le fiancé lui-même lui témoigneront leur gratitude pour ses procédés obligeants. Notons que cet usage, d'ailleurs absolument local, tend à disparaître.
Tout cela explique pourquoi le Japonais se préoccupe surtout, quand il se marie, de trouver une femme qui lui plaise. Quelle que soit, en eflfet, la condition de sa future épouse, ou le milieu dans lequel elle a grandi, elle sera toujours la plus respectueuse, la plus soumise et la plus fidèle des créatures. L'autorité maritale est absolue, et l'homme part de ce principe que Ja femme est un objet de plaisir ou l'élément indispensable à la transmission de la vie.
La cérémonie du mariage est d'une simplicité patriarcale. Les familles, les amis se réunissent, dînent ensemble. Les deux fiancés boivent successivement trois rasades de saké dans la même coupe. Et c'est fini. Cette union n'est sanctionnée par la présence d'aucune autorité. Des enfants naissent, et si un jour le mari veut divorcer (il en a seul la faculté), il lui suffit de notifier tout simplement à sa femme sa volonté
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par lettre. Il ne consulte pour cela que son caprice, et à défaut de motifs sérieux (stérilité ou inconduite), tout prétexte lui est bon : bavardage inconsidéré, timidité excessive de sa femme, etc.
Exemple : Je fais un jour visite à un médecin japonais. «Je viens de me marier, me dit-il, voici ma femme.» Quinze jours après, je retourne le voir et trouve près de lui une Japonaise qui m'était inconnue : « Je vous présente ma femme, car je viens de me marier. — Mais il me semble que... l'autre jour...
— Oui, en effet; mais j'ai dû divorcer. Vous comprenez, dans ma position, j'ai besoin d'une personne qui sache recevoir mes clients. Or vraiment, vous l'avez vu, ma première femme était par trop timide. y>
Le résumé statistique de l'Empire du Japon, publié cette année (1893) par le Bureau général de statistique du Cabinet Impérial, donne les constatations suivantes :
En 1886, sur 316,311 mariages, 117,964 divorces. En 1887, sur 334,149 — , 110,859 — En 1888, sur 330,246 — , 109,175 — En 1889, sur 340,445 — , 107,478 — En 1890, sur 325,141 — , 109,088 — En 1891, sur 325,651 — , 112,411 —
La moyenne des divorces est donc d'environ 33 pour 100, ce qui n'empêche pas d'ailleurs la population de s'accroître.
Le mari peut à son gré garder ses enfants ou les renvoyer tous avec leur mère ou n'en retenir que quelques-uns. Il est rare que la femme proteste ; tout au plus sa famille ou elle-même a-t-elle recours à l'intervention d'amis qui font au mari les remontrances qu'ils jugent convenables.
Le mari adopte qui bon lui semble, et peut donner aux intrus, parmi ses enfants, la place qu'il lui convient, même la première.
La polygamie existe également, mais sous une forme spéciale. Le mari peut entretenir chez lui des concubines {mekaké)^ non seulement acceptées sans murmure par la première femme, mais le plus souvent choisies par elle. S'il en a des enfants, légalement, — en admettant qu'on puisse employer ce mot dans un pays où. il n'y a pas de législation, — ils appartiennent à l'épouse quam nuptiœ denuntiant.
La condition humiliée de la femme dans la société japonaise, son état de subordination absolue vis-à-vis du mari, sont, à mon avis, les causes réelles de l'infériorité de ce peuple comparé aux nations latines et saxonnes. Le progrès l'intéresse ; il l'accepte avec empressement et opère d'audacieuses transformations. Il s'est débarrassé, comme d'un manteau trop lourd, de la féodalité militaire ; il a relégué au magasin des antiques la plupart des préjugés qui avaient
ponr se défendre près de vingt siècles de domination. Il a ouvert ses ports, ses villes, et sillonné son territoire de lignes ferrées. Lui qui vivait isolé dans son archipel connaît maintenant le monde entier où, ambitieux de notoriété, il promène son pavillon. Il s'est modernisé et en montre quelque fierté. Mais il est un point sur lequel le Japonais n'a pas voulu transiger : la femme reste toujours l'être passif dont il dispose arbitrairement, et, avec opiniâtreté, il a repoussé tout projet de constitution régulière de la famille. C'est par là surtout qu'il témoigne du caractère superficiel de sa modernisation. Qu'il le veuille ou non, le Japon, en s'opposant à l'émancipation de la femm«, demeure un État arriéré, rétrograde, réfractaire au progrès dans le sens élevé qu'il faut attacher à ce mot. Il porte encore la chaîne infrangible qui retient au rivage le bâtiment sous pression qu'on voudrait lancer à toute vapeur vers la pleine mer. Bien des années s'écouleront encore avant qu'il comprenne la faute que lui fait commettre son attachement aveugle à des mœurs surannées.
Et cependant la femme japonaise est loin de mériter le rôle effacé qu'on lui impose.
Elle est, on le sait, fort intelligente, et Téducation même qu'elle reçoit, et qui a pour but de développer toutes ses qualités natives,
affine son esprit et la rend très souvent supérieure à l'homme. La toute-puissance dispense, en effet, celui-ci d'une culture aussi complète, et l'expose du même coup, en supprimant la nécessité de l'effort, à perdre plutôt qu'à gagner.
La femme apparaît, plus on l'étudié, telle qu'on l'avait jugée tout d'abord :. aimable, douce, d'une distinction un peu étudiée, faite de réserve et de tact. Dans le monde, elle est de manières un peu cérémonieuses, sans être jamais guindée ; timide au début, elle se montre bien, vite d'humeur souriante et facile, et sa gaieté bon enfant, plus que son désir évident de plaire, la rend fort sympathique. Dans le commerce, elle est active, patiente, avisée, infatigable ; dans un atelier, elle fait preuve d'une application soutenue et docile, que nulle besogne ne rebute; d'une intelligence des détails à laquelle rien n'échappe. L'homme en fait sa servante, sc«i esclave, sa chose. Il a tort. Son intérêt, à défaut d'un sentiment plus noble, lui conseille d'en faire sa compagne respectée.
Pour la traiter si vilainement, oublie-t-il donc mille légendes populaires, mille scènes du théâtre national? Toutes n'attestent-elles pas que dans l'histoire du Japon la femme a été admirable par l'élévation de son caractère, son abnégation, souvent même par son héroïsme?
Faut-il qu'un étranger lui rappelle Tokiwa aussi jolie que fidèle, qui préféra la misère au déshonneur I ou bien encore la vaillante épouse de YamamotOy sacrifiant sa vie pour assurer la victoire aux armées impériales?
En ces dernières années, il s'est produit un fait digne d'attention. A Tokio, un certain nombre 4'étudiantes libres fréquentent les cours de l'Université. Elles lisent les journaux et suivent le mouvement des idées. Lorsque le Parlement japonais tint ses premières séances, les membres de la Diète s'empressèrent de voter une résolution interdisant l'entrée de la salle aux femmes. Le lendemain, une protestation signée par des Maria Deraisme, Paule Minck, Astier de Valsayre en herbe, était publiée contre cette décision, disant en substance : a Vous avez sans doute l'intention de vous mal conduire, puisque vous nous refusez d'assister à vos séances ?» Tentative d'indépendance sans effet pratique immédiat, mais qui dénote dans les cerveaux féminins l'éveil de désirs nouveaux où germera peut-être une semence féconde.