‹ Le Japon contemporain: (notes et impressions)Chapitre 33 sur 45 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le gentil Japon des albnms de Hokousaï entre dans la phase la plus curieuse et peutêtre la plus critique de son histoire.

De l'absolutisme étroit il est passé, presque sans transition, au régime parlementaire. 11 a sauté de l'autocratie à la monarchie constitutionnelle, et il est, au point de vue politique, plus près de 1848 que de 1830.

Songez qu'il y a vingt ans à peine le Japon était encore en plein régime féodal. Il avait son maire du palais impérial (le ckogoun)^ ses grands seigneurs feudataires (les daimid)^ sa noblesse militaire (les samouraï)^ et sa gent taillable et corvéable à merci. Au contact de l'Occident et du nouveau monde, cette organisation s'est effondrée et de ses débris a surgi une société

nouvelle, en vêtements étriqués, à la dernière mode du « Printemps » ou de la « Belle Jardinière ».

Plus de daimio aux riches kimono tissés d'or et de soie, à la démarche lente et superbe, mais de petits messieurs en habit noir, scrupuleusement gantés, à l'allure sèche et guindée.

Plus de samouraï j portant fièrement à leur ceinture les deux sabres, insignes de leur noblesse, plus de guerriers farouches recouverts d'une lourde armure, la tête emprisonnée dans un casque de fer aux larges ailes, au cimier menaçant ; mais des officiers en pantalon collant, en dolman d'état-major et des troupiers comme on en voit à Paris, le dimanche, dans les squares ou sur les fortifications, et près desquels le regard cherche instinctivement des bonnes d'enfants.

Nous avons mis plus de six cents ans à dépouiller le vieil homme. Il n'a pas fallu un quart de siècle aux Japonais pour nous donner, et surtout se donner à eux-mêmes, l'illusion d'une complète rénovation sociale.

Ce n'est pas dans le mouvement des idées ni dans l'éducation rapide du peuple, c'est dans le progrès des sciences industrielles que résident la

cause et rexplîcatîon de cette évolution : la vapeur et l'électricité sont les véritables agents de la transformation de l'Empire du Soleil levant.

Le développement extraordinaire de son commerce extérieur, la construction en quelques années d'un réseau de lignes ferrées et télégraphiques, ont changé la répartition de la fortune publique. Hier encore, les grands seigneurs étaient tout. Aujourd'hui, c'est la classe laborieuse, productrice, la classe des commerçants et des industriels qui, de rien, devient quelque chose. Dans un pays où tout s'achète, c'est elle qui prendra la prépondérance.

Avant qu'il soit longtemps, l'aristocratie japonaise n'aura plus qu'une importance nominale et fera place aux nouvelles couches dont les circonstances elles-mêmes favorisent l'avènement prochain.

L'opposition était, il y a deux ans, à l'état embryonnaire, sans expérience, sans direction, divisée en groupes formés plutôt autour d'une personnalité que d'un principe. Les résistances assez inhabiles d'un Pouvoir encore trop peu sûr de sa force ont effacé toutes ces dissidences, établi la cohésion et l'esprit de discipline où existaient le fractionnement et l'incohérence ; l'action gouvernementale a créé tout d'une pièce

le parti populaire. Avec le cens électoral, ce

parti n'est évidemment pas autre chose que celui de la bourgeoisie ; mais ses tendances sont démocratiques, et il prépare Télargissement des bases de la Constitution. Où le bourgeois a passé, passera bien le cultivateur, le paysan, que les impôts écrasent.

Écoutez un Japonais des classes dirigeantes, les seules dont j'aie à m'occuper en ce moment, car elles seules ont pris l'initiative de l'évolution actuelle, et les premières en supporteront les conséquences, bonnes ou mauvaises. Il vous dira, très sincèrement, qu'il ne lui reste plus grand'chose à prendre dans notre civilisation occidentale. Le Japon n'a-t-il pas, comme notre vieille Europe, des chemins de fer, des bateaux à vapeur? Son armée marche au pas comme la nôtre, se sert également de fusils à tir rapide et fait, elle aussi, des grandes manœuvres.

Ses bataillons scolaires portent arme comme des anciens. A un point de vue essentiel, celui de l'enseignement, le Japon est plutôt en avance qu'en retard. Ouvrez un livre de statistique, et voyez combien sont nombreux et fréquentés les établissements d'instruction. Sans parler de l'Université impériale de Tokio et de

TEcoIe normale supérieure, ils ont des écoles pour tous les genres et pour tous les goûts, pour les jeunes gens et les jeunes filles, nobles ou roturiers : écoles supérieures, écoles de droit, de commerce, de musique ; écoles navale, médicale, professionnelle, agricole et forestière et de télégraphie; institution de sourds-muets ; écoles des officiers supérieurs, des officiers moniteurs, des officiers comptables, des sous-officiers ; école de tir. La nomenclature vous semble-t-elle complète ? Notez que leurs écoles primaires pour les deux sexes sont au nombre de 30,000 environ, dont le personnel enseignant est de 76,500 hommes et de 3,500 femmes. Le total des élèves dépasse, pour les garçons, deux millions et pour les filles 800,000.

La dépense des établissements fondés par rÉtat est, à peu près, de 1,500,000 dollars, et pour les écoles publiques de 8,300,000, ce qui représente près de 40 millions de francs. C'est, vous l'avouerez, un joli denier pour un Etat qui débute et dont le budget est à peine de 310 millions, à peu près celui de la ville de Paris.

Toutes les dépenses paraissent régulièrement établies. Depuis trois ans, le budget impérial indique le détail des revenus publics ainsi que leur emploi et se soldera bientôt en déficit, comme celui de la plupart des Etats européens.

Vous voyez qu'ils n'ont rien à nous envier, pas même en administration, car leurs services publics regorgent d'employés qui ne savent comment occuper leurs dix doigts et font, pour passer le temps, de l'opposition au gouvernement.

Peut-être croyez-vous qu'en politique nous restons leurs maîtres? Erreur. Depuis 1875, ils ont un Sénat, et depuis 1878, des conseils généraux et municipaux. Depuis trois ans, ils ont une nouvelle Constitution et une Chambre des députés. Ils vivent sous un régime de libre examen, sinon de libre discussion, et de temps à autre l'assassinat d'un ministre prouve qu'au Japon, mieux qu'en Occident, la responsabilité ministérielle n'est pas un vain mot.

E^ effet, que pouvons-nous leur apprendre encore à ces Japonais qui copient inconsidérément les qualités et les défauts des races occidentales avec une fidélité si scrupuleuse que, pour un grand nombre d'entre eux, l'emploi de la dynamite, comme argument politique, constitue un progrès ?

Il faut reconnaître cependant qu'en fort peu de temps ils ont fait énormément de choses et que, dans l'histoire de l'humanité, il n'est peutêtre pas d'exemple d'une transformation aussi

prompte. Mais leur facilité d'engouemeut pour tout ce qui est nouveau n'a d'égale que la rapidité avec laquelle ils passent à une autre fantaisie, et leur esprit superficiel, où l'on retrouve ce fond de vanité commun à tous les Asiatiques, les porte à juger qu'ils ont fini d'étudier lorsqu'ils commencent à peine. Ils déplacent une vis de fusil, et ils sont convaincus qu'ils ont perfectionné une arme. Lorsqu'ils seront bons artilleurs, et ils le deviendront, ils croiront positivement avoir inventé le canon.

Je les ai vus, il y a quelques années, s'éprendre un moment d'une belle passion pour l'escrime à la baïonnette. Cet exercice primait tous les autres. On aurait dit que l'art militaire tenait tout entier d&ns cette formule : « Double pas en avant I En tête parez, pointez ! Double pas en arrière, coup lancé I »

Leurs ingénieurs ont construit le chemin de fer de Yokohama à Kobé. Volontiers, à défaut d'un mont Cenis, ils auraient parlé de percer le Foudjiyama, ne remarquant pas que la moindre inondation enlève leurs ponts et coupe leurs lignes.

Ils utilisent de leur mieux, je le répète, les connaissances qu'ils ont acquises en Occident; ils se pénètrent très consciencieusement de nos procédés scientifiques. Aussi ont-ils fait, au point

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de vue matériel, de surprenants progrès. Mais il s'en faut de beaucoup que leur transformation soit complète. Notre outillage, nos perfectionnements, nos inventions, ils les prennent et savent en tirer parti; mais nos idées, nos raisonnements, notre conception des choses humaines, des relations des sociétés entre elles, ne laissent guère plus de trace sur leur cerveau que l'eau sur le marbre. Entendez-les discourir sur les problèmes politiques et sociaux que les races occidentales ont creusés pendant dix-huit siècles et dont elles cherchent encore la solution : des mots, des mots, des mots !

Il est possible qu'à la longue, et s'ils persistent dans la voie qu'ils parcourent depuis vingt ans, ils atteignent, à la troisième ou quatrième génération, l'état de maturité auquel nous sommes parvenus ; mais, pour le moment, il leur manque les qualités essentielles qui, plus tard, les élèveront au niveau des nations policées. Les fleurs hâtives n'ont pas de parfum, les arbres poussés trop vite ne portent pas de fruits.

Les voici maintenant qui jouent avec les idées libérales comme les enfants avec le feu. Us s'y brûleront un jour (pour leur plus grand bien futur, j'imagine). Ce pays est moins loin qu'on ne le pense d'une révolution.

Cette opinion étonnera sans doute bien des

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personnes qui ne jugent ce pays et ses habitants que sur la mine ; je les entends se récrier : « En révolution, ce pays d'artistes incomparables qu'on nomme avec raison les premiers décorateurs du monde, ce pays charmant d'où viennent ces broderies d'une élégance parfaite, ces meubles sculptés et incrustés avec tant de goût, ces émaux étonnants de couleur et de solidité, ces ivoires aux ciselures fines comme des dessins de dentelle, et ces bronzes splendides qui rappellent les belles œuvres de la Henaissancel Mais ce peuple est la douceur et la gaieté mêmes. Il a des goûts simples et le culte inné de la nature ensoleillée et verdoyante : les chrysanthèmes s'épanouissent, les cerisiers se couvrent de fleurs, et tout le monde est en joie. Leur fête nationale, à ces bonnes gens qu'un rien amuse, qui font de si joUes révérences, possèdent snr le bout du doigt le code de la civilité et adorent leurs enfants : c'est la floraison des arbres et des plantes. Et vous les supposez capables de sacrifier à la politique la douce monotonie de leur existence I Mais lisez Madame Chrysanthème, et vous y verrez qu'au Japon tout est gentil, coquet, gracieux, mais futile et frivole, que tout commence et s'y termine par un grand éclat de rire ! »

J'ai lu Madame Chrysanthème et si, comme

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son auteur, j'avais va le Japon à vol d'oîsean de paâflage, j*en aurais peut-être la inéme impression.

Je crois, au contraire, les Japonais disposés, par tempérament, à accueillir les idées révolutionnaires. Il suffit, pour partager ce sentiment, de lire l'histoire de ce peuple essentiellement guerrier, admirateur fanatique des beaux coups de sabre. C'est une véritable épopée faite tout entière de combats héroïques où toujours apparaît, à côté d'une audace peu commune, un superbe mépris de la mort.

Et maintenant encore, cette population joyeuse et d'apparence inoffensive n'adinire-t-elle pas, — des exemples récents le prouvent, — les assassins politiques qui, leur crime accompli ou tenté, meurent bravement, avec l'insouciance tranquille de gens que la satisfaction d'avoir accompli un acte méritoire préserve de toute appréhension vulgaire? Leur tombe devient aussitôt un lieu de pèlerinage ou chaque année les fleurs s'amoncellent.

Le coup d'État de 1867 a supprimé la féodalité, concentré d'une manière effective et réelle entre les mains du Mikado tous les pouvoirs qu'il n'avait exercés jusqu'à ce jour que nomi-

nalement et à la façon de nos rois fainéants ; il a créé par suite l'unité politique de l'Empire, aboli le servage, distribué la .terre des apanages aux paysans et ouvert, pour ainsi dire, la porte à une sorte de déclaration des Droits de Thomme.

Mais, en modifiant aussi profondément et aussi heureusement l'état social, il a donné naissance à plus d'activités et à plus d'ambitions qu'il n'en pouvait satisfaire; or, il en est des mécontentements et des appétits comme de la boule de neige qui devient avalanche.

Parmi les daïmios dépossédés plus ou moins volontairement, il s'en trouve qui n'ont plus grand'chose des indemnités et des pensions qu'on leur distribua libéralement jadis à titre de compensations. Tous n'ont pas la philosophique résignation du légendaire samouraï de Yokohama.

Ce brave homme, dont les ancêtres ont lutté contre les Tartares, a dépensé, sans compter, jusqu'à son dernier sou. Ruiné, mais voulant ne rien devoir à personne et conserver son indépendance, le seul bien qui lui restât, il s'est improvisé marchand de haricots au détail. Chaque matin, il parcourt les rues de la ville en modulant sur un ton aigu son cri professionnel. Souvent des envoyés de la cour sont venus lui offrir un emploi, lui demander ce qu'il désire. Le descendant des preux parodie sans s'en

douter Diogène, et lenr répond invariablement ; « Je désire que vous me laissiez vendre mes haricots. y>

A côté de ceux-là, les moins nombreux en somme, il s'est formé un parti d'hommes ardents et instruits (et ce n'est pas la particularité la moins curieuse de l'histoire japonaise) appari^nant, pour la plupart, à la classe noble. Loin de se cantonner dans une opposition systématiquement boudeuse contre le nouvel ordre de choses, dont cependant, à leur point de vue personnel, ils pouvaient se considérer comme les premières victimes, ils se sont empressés au contraire d'adopter une tactique absolument différente et plus habile.

Avec une rare intelligence de la situation et des intérêts du pays, ils se sont mis à la tête du mouvement libéral. Au moyen de la presse, qui, dans ce pays où chacun sait lire, exerce une grosse influence, au moyen de conférences populaires très suivies, ils ont aidé à la diflusion des idées et préconisé la prompte réalisation des réformes qui devaient, à leur avis, logiquement résulter du coup d'Etat, dont les auteurs semblaient peu disposés à accepter immédiatement toutes les conséquences.

Par un incessant travail de propagande, ils sont parvenus peu à peu à secouer l'indifférence

du peuple, — dont ils n'étaient plus les ennemis, n'en étant plus les maîtres, — et à l'intéresser graduellement aux affaires de l'Etat et à la politique générale de l'Empire. C'est ainsi qu'ils ont créé une chose qui n'existait pas au Japon :

l'opinion publique, nulle il y a dix ans et dont, à l'heure actuelle, le gouvernement lui-même est obligé de reconnaître la force et parfois de subir la pression.

C'est aux revendications de ce parti que faisait allusion le Mikado lorsqu'en octobre 1881, pour apaiser les esprits surexcités, il promit à ses sujets, sur un ton de menace qui n'était pas exempt d'une certaine tristesse, de convoquer en 1890 une Assemblée nationale: « Quand j'étudie, disait-il, l'état d'esprit de mon peuple, je constate avec regret que ses tendances le portent à vouloir réaliser des réformes radicales dans la société au détriment de l'ordre et de la paix intérieure du royaume. Dans ces conditions et en raison des dispositions particulières de mes sujets, toute tentative d'agitation doit être considérée comme une atteinte à la tranquillité publique et une entrave à l'accomplissement des desseins de mon gouvernement. Le moment me paraît venu de dissiper les illusions du peuple

et de le ramener au sentiment de la réalité des choses. Un châtiment sévère atteindra ceux qui persisteraient à vouloir fomenter le trouble dans les esprits et compromettre ainsi la sécurité de l'Empire. »

Ces paroles, mieux que toutes les démonstra- * tîons, indiquent combien déjà à cette époque la situation politique était grave. Le souverain, dont le prestige est encore considérable dans les campagnes, est-il aujourd'hui mieux écouté ? Le doute est permis. Au Japon, comme ailleurs, les dieux s'en vont, et, une fois partis, ils ne nous reviennent plus.

Le Fils du Ciel a créé une ébauche de régime parlementaire. Ce jour-là, il a oublié son origine, il est descendu sur terre, il y restera. Qu'il le veuille ou non, il complétera son œuvre, mais ne pourra la détruire.

Deux partis sont en présence : ceux qui sont au pouvoir, les progressistes (ckintô), et ceux qui voudraient y être, les libéraux (djiyoutô).

Les premiers ont la direction des affaires depuis plus de vingt ans* C*est vingt fois plus de temps qu'il n'en faut généralement pour se susciter de nombreux adversaires.

Je causais dernièrement avec un Japonais

intelligent qui appartient au groupe avancé du parti libéral.

Je lui demandais de me dire sincèrement son avis sur la situation politique de son pays.

« Il est certain, me répliqua-t-il, que les progressistes n'ont plus la confiance du pays» Sous prétexte qu'ils ont fait la révolution de 1867, ils prétendent ne pas se dessaisir du pouvoir. Ils ont bâti la maison et trouvent juste de l'habiter toujours. Comme si nous ne connaissions pas notre histoire contemporaine! Ne sait-on pas que les princes de Satzouma, Nagato et autres n'avaient qu'un but en se coalisant contre le vieux Hitotcoubaschi, le dernier shogoun : prendre sa place. Ils ne l'ont pas fait parce qu'ils n'ont pu le faire; et c'est à contre-cœur et la main forcée qu'ils ont proclamé l'abolition du chogounat et la restauration du pouvoir mikadonal.

« Ils peuvent, autant qu'ils le voudront, faire étalage de leur désintéressement intéressé. Quoi qu'ils disent, leur administration est détestable et n'est dépassée, en mauvais résultats, que par leur politique plus détestable encore.

a: La dette nationale (indemnités et pensions aux nobles dépossédés) est énorme et nous coûte annuellement, en intérêts, près de soixante mil* lions de francs* Le peuple est écrasé d'impôts*

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« Nos gouvernants dissipent à tort et à travers les ressources de l'Empire et se font une réputation d'habiles financiers en.s'enrichissant dans la gestion de la fortune publique. Les emplois sont la proie de créatures qui servent aveuglément leur ambition. Le bien du peuple leur est indifférent. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est conserver le pouvoir. Voilà leur programme I

c( Nous sommes las d'assister à ce spectacle ! Nous trouvons qu'on fait trop bon marché des intérêts de la nation. La politique extérieure du Japon manque, à notre avis, de dignité. On se courbe devant les Européens comme si les Japonais ne les valaient pas. Pourquoi leur maintenir une position privilégiée et leur donner, sur notre pays, des droits dont ils useront et abuseront contre nous ? Nous devons être, vis-à-vis d'eux, sur le pied de la plus complète égalité, et si nous jugeons qu'il est de notre intérêt de nous tenir sur la défensive, ne sommes-nous pas libres de résister à leurs objurgations .aussi longtemps qu'il nous plaira?

« Comme les progressistes sont liés par leurs antécédents, comme ils ne peuvent rebrousser chemin et prendre une autre voie que celle qu'ils ont suivie jusqu'à ce jour, nous les invitons à nous céder la place. Chacun son tour.

Mieux qu'eux, nous saurons traduire les aspira-

tions du peuple et défendre les libertés du pays contre l'étranger. »

Voici un autre son de cloche :

« Vraiment, me dit un progressiste & qui je rapportais cette conversation, MM. les libéraux nous font bien noirs. Il leur plaît à dire que nous avons tous les défauts. Je crois, entre nous, que nous avons surtout celui de les gêner fort.

« La formule de notre système politique et administratif, tant critiqué, est très simple et tient en trois lignes : rester en bons termes avec les puissances étrangères sans compromettre l'indépendance de notre pays; maintenir l'ordre à l'intérieur et réaliser lentement et prudemment les progrès nécessaires.

« Est-ce donc là un programme si détestable ? Qu'on suspecte nos intentions premières, notre délicatesse même, et qu'on nous condamne parce que nous sommes à l'honneur, mais aussi à la peine, depuis vingt ans, cela n'est pas sérieux.

« Les progressistes ont obéré l'Etat, déclarent les libéraux. Evidemment, il a fallu dépenser pour faire le Japon ce qu'il est. Une nation ne doit pas raisonner comme un épicier, et pour mettre en valeur toute la richesse industrielle et commerciale du pays, faciliter les communications et les échanges et entrer en concurrence

avec les étrangers, nous avons eu besoia d'un gros capital. On ne fait rien avec rien. Mais c'est là notre meilleure opération; elle nous a, certes, plus rapporté que coûté. D'ailleurs, chaque année, une partie des ressources budgétaires (environ vingt millions de francs) est employée à l'amortissement de la dette, et, pour la rembourser totalement, l'avenir est bien là pour quelque chose.

a: L'agriculture n'est pas encouragée et souffre de ses impositions ! N'est-il pas rationnel et juste que la principale source de la prospérité nationale alimente le budget de l'Etat? Il est non moins évident que le dégrèvement de la terre doit être et sera la première conséquence du développement économique de l'Empire. Le paysan se plaint, dit-on. Demandez-lui à cet homme qui a maintenant le droit de vendre la terre qu'il cultive ou de l'agrandir par ses acquisitions, qui peut garder, pour lui et sa famille, le produit de son travail et n'est plus soumis au bon plaisir de son seigneur et maître, demandez-lui s'il préfère, ou payer l'impôt, si élevé qu'il paraisse, ou revenir au servage?

« Nous faisons la part trop belle aux étrangers. Et en quoi, s'il vous plaît?

<L N'est-ce pas traiter avec eux. sur le pied d'égalité que d'exiger, en échange des facilités

de pénétration qne nous leur promettons, qu'ils se soumettent à notre juridiction? Les choses se passeni^elles autrement en Europe et en Amérique, et un Japonais ne petit-il donc, dans les mêmes conditions, s'installer à Paris, à Londres ou à New- York, et y exercer librement son industrie?

(L Ou le Japon sera ouvert comme le sont tous les pays civilisés, et les étrangers se soumettront à nos lois. Ou le Japon sera fermé, comme la Chine, qu'on prétend sans doute nous donner en exemple, et dans ce cas... nous passerons la main à MM. les libéraux, très désireux de voir comment ils s'en tireront. Le seul reproche que mérite le parti progressiste, c'est de manquer d'énergie contre ses adversaires et de ne pas se rendre compte qu'un gouvernement a le devoir de se défendre. Sa longanimité lui portera malheur. y>

On verra plus loin ce qu'il faut penser des lois et de la juridiction japonaises, des facilités qui sont promises aux Européens, et aussi de ce qu'ils doivent entendre par « pied d'égalité D.

La vérité est que la force de l'opposition est faite de la faiblesse du gouvernement.

Les libéraux sont actifs, ardents, audacieux ;

ils ont le ventre creux et les dents longues. D'autre part, les progressistes, si timides et si hésitants qu'ils soient, ont le grand avantage de la position acquise. Qui l'emportera ?

Le politicien japonais est une intéressante variété du genre. Vous voyez ces deux hommes vêtus de noir, qui se ressemblent comme deux frères ? C'est le ministre d'hier et le ministre de demain. Ne les jugez pas sur la mine que leur font une trop longue redingote et des souliers toujours trop étroits. On vous dira que celui-là, ayant exercé des fonctions diplomatiques en Allemagne, ne jure que par M. de Bismarck ; que celui-ci a résidé en Angleterre et se préoccupe de paraître ce qu'on est convenu d'appeler un parfait gentleman, ce qui signifie qu'on peut tout se permettre, à la condition de sauvegarder les apparences. Cela est vrai ; mais. Anglais ou Allemand d'allures ou d'habitudes, ils sont restés l'un et l'autre très Japonais, c'est-à-dire des Asiatiques à l'esprit observateur et subtil, au caractère retors et jouant avec nos diplomates comme le chat avec la souris. Ils s'entendent fort bien, je vous assure, à endormir les défiances, à flatter les petites vanités des étrangers qui,

dans cette partie de colin-maillard engagée autour de la revision des traités, ne se sont pas encore aperçus que c'est toujours leur tour d'avoir les yeux bandés et que leurs mains rencontrent invariablement le vide.

Ils sont de petite noblesse, presque des* parvenus que la restauration mikadonale, en abolissant la féodalité, a fait sortir de la foule des IK)rteurs de sabre, des samouraï. Survivants du passé enseveli sous les décombres des châteaux forts seigneuriaux, ils sont au seuil d'un avenir qui s'annonce gros de changements ; ils sauront tirer parti de toutes les circonstances au mieux de leurs intérêts personnels et aussi, je veux le croire, des intérêts de leur pays. En résumé, ce sont des gens habiles, ayant le sens pratique des affaires, du côté du manche tant qu'il sera solide, et flirtant avec l'opposition naissante dans laquelle ils ne seront pas lents, le moment venu, à prendre place.

Le député japonais est bien l'homme le plus embarrassé du monde : s'il vote contre le gouvernement, il est aussitôt renvoyé dans ses foyers ; s'il vote pourj les membres de l'opposition intransigeante l'assomment. Né d'hier à

la vie parlementaire, il lui faut rester sur l'enclume et cependant éviter le marteau. Les occasions de critique ne lui manquent pas, et il faut lui rendre cette justice qu'il a le courage d'en saisir quelques-unes. Bien qu'il soit propriétaire, il n'est pas trop conservateur ; il paraît vouloir prendre au sérieux son rôle de législateur et, entendant de tous les coins de l'univers réclamer une politique d'économie, il prétend, lui aussi, au nom des contribuables, tenir au moins l'un des cordons de la bourse. Mais, là, il se heurte au gouvernement, qui a vite fait de lui démontrer que le droit du plus fort est toujours le meilleur.

En dernière analyse, qui sera le plus fort?

Celui qui donne, ou ceux qui reçoivent? Celui qui travaille, ou les autres qui jouissent? C'est le problème que cherche à résoudre ce petit homme jaune, élu en dépit de la pression administrative, et qui m'a tout l'air de rédiger, sous les menaces du pouvoir et sous les coups de bâton des révolutionnaires, ses Cahiers de 1789.

Ce n'est pas un être banal que le révolutionnaire japonais, le sockij comme on l'appelle, qui joue avec une rare désinvolture du bâton, du

couteau et de la dynamite. Il a fait des étades : il pourrait être avocat, professeur, oflScier ou journaliste ; c'est un bohème vivant au jour le jour, un c< gueux » qui conspire, harangue les foules, inquiète le gouvernement et malmène les députés ; il fait bon marché de sa vie et compte pour rien celle des autres. Un jour, il entre chez un ministre, le tue et va se constituer prisonnier. Plus tard, dans la voiture d'un autre ministre, il jette une bombe explosive et, séance tenante, se coupe la gorge. On cherche ses complices.

« Vous connaissiez ce projet criminel? demande-t-on à l'un des inculpés.

— Assurément ; si mon camarade avait manqué son coup, c'est moi qui l'aurais remplacé. »

Renverser ce qui existe, chasser l'étranger ou le soumettre de force au droit commun, voilà son programme. Il n'admet pas la discussion et veut des réformes immédiates et radicales. Il représente sous une forme violente, exagérée, haineuse, le mécontentement populaire; c'est l'hydre anarchique dont les têtes repoussent lorsqu'un gouvernement n'est pas assez fort pour

les trancher toutes d'un seul coup. Dans un pays peuplé de quarante millions d'habitants dont les quatre cinquièmes se plaignent, le

sochi est une force, le bélier qui ouvre la brèche par laquelle se rue la foule.

l'administration.

Le Japon ne s'est considéré comme un pays vraiment civilisé que le jour où il s'est trouvé en puissance d'une administration aux rouages nombreux et compliqués, d'une armée permanente beaucoup trop forte pour ses besoins et ses ressources, et d'une marine pouvant rivaliser avec celles d'Occident. Et c'est ici que s'est manifestée de la manière la plus saisissante l'étonnante faculté d'assimilation de ce peuple. Son esprit d'imitation est si développé, que du premier coup il va jusqu'à la caricature : il est administratif et bureaucrate plus que... nous, militarisé comme les Allemands, et marin à l'instar de nos voisins d'outre-Manche. Les choses en vont-elles mieux ainsi? Il est permis d'en douter. Plus mal? C'est, il semble, l'avis des contribuables, dont le travail a peine à satisfaire l'appétit de tous ces budgétivores.

Le gouvernement ferait bien de réagir contre la vénalité des fonctionnaires de l'administration provinciale, dont quelques-uns ont, en moins de cinq ou six ans, réalisé des fortunes fort ronde-

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