L'ADMINISTRATION
lettes. On en .cite un, entre autres, qui, petit employé de ministère il y a huit ans, est actuellement trois fois millionnaire. On n'a pas l'air de lui garder rancune en haut lieu, puisqu'on parle de le nommer sénateur. On pense sans doute, comme au temps de Vidocq, qu'il saura mieux qu'un autre, et pour cause, contrôler la gestion des affaires publiques à laquelle il n'aura plus directement part.
Le gouvernement chinois est beaucoup plus pratique. Connaissant et approuvant les mœurs particulières de ses agents, il ne leur attribue aucun traitement. C'est déjà une économie, et, lorsqu'au bout de deux ou trois ans, la bonne volonté des contribuables lui paraît avoir suffisamment engraissé les dignitaires en question, il les rappelle à Pékin où, en très peu de temps, ils sont ramenés à un embonpoint raisonnable. C'est là ce qu'on appelle, dans l'espèce mandarine, la très utile variété du mandarinéponge.
Les préfets au Japon sont fort bien payés.
Leur traitement correspond à peu près à celui de nos préfets qui, eux, au contraire, reçoivent par comparaison des émoluments trop faibles.
Un Japonais, avec dix mille francs par an, est ici plus riche qu'un de nos fonctionnaires avec vingt mille francs en France, et les indigènes
riraient bien s'ils savaient le chiffre de la rétribution de nos malheureux sous-préfets, qui sont obligés de faire figure honorable avec les quelques milliers de francs qu'on leur donne invariablement depuis bientôt soixante-dix ans.
N'est-il pas curieux qu'à ce poitit de vue la Constitution japonaise soit plus démocratique que la nôtre, qui rend très diflGlcile aux pauvres l'accès de certaines fonctions publiques?
Une des réformes à opérer, c'est la refonte de l'organisation bureaucratique des différents départements ministériels. Lorsque les japonais nous ont, à leur tour, envié notre administration, ils l'ont tout simplement copiée sans se préoccuper le moins du monde de savoir si elle était âppropriée à leurs besoins. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ils eurent, eux aussi, des directions, des sous-directions, des divisions, des bureaux de ceci, de cela, et de bien d'autres choses. Ils en eurent tant qu'il leur fut impossible de s'y reconnaître.
Et voilà un certain nombre d'années que dure cet embarras, assez semblable à celui qu'éprouve un enfant en présence d'un mécanisme d'horlogerie.
Simplifier cette organisation est une excellente idée, d'autant que chaque ministère regorge de jeunes gens oisifs qui seraient plus utilement
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employés dans rindustrie, le commerce ou l'agriculture.
Être fonctionnaire I rage, ne pas l'être I Je ne crois pas que, de dix-huit à vingt-cinq ans, un Japonais de classe moyenne ait une autre pensée. Et si inférieur que soit l'emploi qu'on lui accorde, il faut le voir se donner des airs d'importance qui font naturellement songer à ces hautes fonctions que, dans le langage populaire, on a dénommées de cette expression si pittoresque : « premier moutardier du pape ».
Le Japon menace d'être étouffé par le fonctionnarisme. Ce n'est pas seulement le personnel qui doit être mis en coupe réglée, mais les défauts d'organisation qui entravent complètement la marche des services. Prenons, par exemple, le service des douanes : les Japonais voyagent beaucoup. Ils ont remarqué qu'en Europe les douaniers étaient souvent ennuyeux et d'une indiscrétion parfois gênante.
Ils en ont ôonclu qu'ils avaient pour premier devoir de s'entourer d'une barrière de formalités minutieuses. Aussi possèdent-ils des employés qui, très consciencieusement, transforment en vices les défauts des agents européens. Ils ont traduit, dans leur règlement, ennuyeux par désagréable et indiscret par horripilant. Ils sont, avec cela, d'une prodigieuse
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252 LE JAPON CONTEMPOKAIN.
lenteur et d'une curiosité qui serait insupportable si elle n'avait un côté enfantin qui la rend comique. On m'a conté l'histoire suivante : Un de nos compatriotes débarque un jour à Yokohama. On visite ses bagages, qui ne contenaient que des effets d'habillement et qu'un douanier européen, au premier coup d'œil, eût laissé passer. Le Japonais explorait obstinément tous les coins et recoins. « Mais puisque je vous dis qu'il n'y a rien et que je suis pressél 3) s'exclame le voyageur impatienté. L'agent lui montre un album qu'il venait de découvrir : c< Eh bien, quoi, c'est un album de photographie ! Vous n'avez rien à voir là-dedans ; je vous répète que je suis très pressé! » Le douanier se met à rire et commence à feuilleter lentement l'album, manifestant le plus vif intérêt. Lorsqu'il eut fini, il appela ses camarades, et l'album fut de nouveau parcouru très attentivement, chacun faisant ses réflexions. Notre voyageur piétinait sur place : (( Dieu, qu'ils sont embêtants 1 y> s'écria-t-iL
Le Japonais se retourna, fort gracieux. Il avait compris et paraissait enchanté qu'on lui rendît justice.
Un étranger avait une flûte dans sa malle.
Cet instrument parut fort curieux au vérificateur de service ; il le monte, démonte, remonte, soufiie dedans, ravi du bruit qu'il fait, et appelle