LES NATIONS ÉTRANGÈRES
Japonais, naturellement enclins à se regarder avec complaisance dans ce fameux miroir qui, sous toutes les latitudes, ne reflète aux yeux des vaniteux que leurs propres qualités, se sont crus des êtres supérieurs. A peine sortis des langes, ils parlent, agissent en petits prodiges, et l'Europe indulgente sourit à leurs ébats enfantins. Puis, comme il est assez dans la nature humaine de manifester du côté du cœur une certaine indépendance, ils ont allègrement rejeté le fardeau trop lourd de la reconnaissance, et les voici qui, dans leurs journaux, insultent et menacent leurs éducateurs d'hier. Actuellement encore, des articles d'une incroyable violence sont dirigés contre les étrangers. On ne parle rien moins que de les expulser du Japon par la force, ce que, par parenthèse, il faadrait voir.
La REVISION DES TRAITlÉS.
Historique de la question.
Il faut que le Japon soit ouvert ou fermé.
Voilà la question qui, en décembre 1889, rompit la trêve que semblaient avoir conclue les partis politiques depuis que le Mikado avait admis le principe de la constitution d'une Assemblée nationale.
Un événement de cette importance pouvait seul raviver tout d'un coup les querelles momen-
tanément assoupies et dont l'esprit public, très préoccupé de la crise commerciale que le Japon traversait depuis plusieurs années, se désintéressait presque complètement.
S'il se ttt agi seulement d'une discussion théorique sur la revision des traités, aucun incident, dénotant une agitation quelconque, ne se serait produit avant l'époque des élections législatives fixées au mois de novembre de l'année suivante.
Mais, lorsqu'on apprit que le gouvernement passait de la parole aux actes, que des traités particuliers venaient d'être signés avec les Etats- Unis, l'Allemagne et la Russie, et n'attendaient plus, pour être appliqués, que la sanction du souverain ; quand on sut que, par la brèche &ite, la France et l'Angleterre allaient suivre, un mouvement très marqué se manifesta dans les cercles de l'opposition, et, un beau jour, le comte Okouma, ministre des Affaires étrangères, le défenseur de la revision des traités, reçut, dans sa voiture, une bombe qui, par miracle, ne lui broya qu'une jambe.
Sur place et dans la seconde même de l'attentat, l'assassin se tranchait l'artère carotide.
On est révisionniste ou on ne l'est pas.
Or, voyez les conséquences de cette explosion, plus efficace cent fois que les plus éloquents
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Les projets relatifs aux conventions commerciales, aux règlements spéciaux, à l'ouvertare des ports, à la création d'entrepôts, etc., soulevèrent d'autant moins d'objections que le gouvernement japonais, qui était à ce moment animé d'un excellent esprit, avait présenté comme sien le projet de tarif élaboré par les plénipotentiaires européens à la Conférence de 1882.
Il était plus difficile de résoudre la question ayant trait à la juridiction dont la suppression avait toujours été l'objectif du gouvernement' japonais. C'est sur ce point que se concentrèrent les travaux de la Conférence* qui aboutirent à la rédaction du projet suivant :
Le pays serait ouvert à l'Europe et aux États- Unis sans aucune restriction.
Mais les membres des diverses nationalités européennes qui pénétreraient dans la partie du pays actuellement fermée seraient soumis à la juridiction japonaise.
Cependant, chaque fois qu'un Européen se trouverait en cause dans un procès, la majorité des juges appelés à siéger dans l'affaire en première instance ou en appel devrait être composée de magistrats européens. En ce qui concernait les concessions et les ports actuellement ouverts, le statu quo devait demeurer tel quel pendant une période de huit années, après
communication d'an nouveau projet de traité.
Mais, cette fois, plus de conférence internationale I Le gouvernement japonais, sans tenir aucun compte de la procédure suivie jusqu'alors, s'adressait à chaque représentant étranger en particulier et, par conséquent, repoussait formellement le principe de solidarité.
Les plénipotentiaires européens eurent le très grand tort de ne pas reprendre la question au point où on l'avait laissée en 1887 et d'admettre cette manière de procéder qui, en les divisant, les affaiblissait. Successivement les États-Unis, l'Allemagne et la Eussie traitèrent.
Voici les dispositions principales de ces traités d'amitié et de commerce, qui ne pouvaient, comme on sait, recevoir leur exécution qu'après la sanction du Mikado.
Le pays est entièrement ouvert aux Européens, qui y jouissent des mêmes droits que les indigènes au point de vue du commerce, de l'établissement, de l'achat des propriétés immobilières, etc.
Mais les Européens ne conservent la juridiction consulaire dans les ports que pendant cinq ans. (Le projet de 1887 accordait huit ans,)
A cette date, tous les Européens tombent sous la juridiction japonaise, quel que soit le lieu de leur résidence.
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:»^ LE JAPON COXTE^tPORAIX.
le t&rif et toutes les antres questions commerciales, le goavemement Japonais accepte le tarif présenté par les plénipotentiaires enropéens en 1SS2 et les divers textes de règlements élaborés par la commission commerciale de la Conférence de ISSd-lSST.
On Toit qne les modifications an projet antérieur et dont le comte Okouma avait pris l'initiative sont très importantes et roulent en grande partie sur la question de politique générale (méconnaissance du principe de solidarité admis jusqu'alors) et sur la question capitale de juridiction.
n est facile de constater que le terrain perda par la politique européenne au Japon, depuis 1887, est considérable. H &llait vraiment avoir bien envie de traiter pour accepter des conditions qui mettent PEuropéen et le citoyen des Etats-Unis à la complète discrétion des Japonais et ne laissent plus aux agents diplomatiques et consulaires qu'une autorité morale, c'est-à-dire les deux yeux pour pleurer.
On conçoit que la France et l'Angleterre ne se soient pas hâtées de conclure.
En eflfet, l'ouverture du Japon, dans les conditions oh elle était projetée, donnait-t-elle de
dix fois pronvée, pour être convainca que, sons la jaridiction exclnsivement japonaise, la position ne sera pins tenable. D'un bout de l'année à l'autre, la personne et les biens de l'étranger seront exposés à des vexations incessantes et bien pénibles, car il restera seulement anx agents accrédités une sorte de droit de remontrance que son inefficacité ne tardera pas à rendre ridicule.
Mais il serait possible, dit-on, de s'associer avec les Japonais et de créer, dans le pays même, des entreprises industrielles et commerciales fort lucratives. C'est encore là une illusion qui ne mettra pas plus de temps à s'envoler que les feuilles des bois au premier veut d'automne.
Voit-on des Anglais s'associer à des Allemands, des Français à des Italiens ou à des Anglais? Et n'existe-t-il pas moins de dissemblances, moins d'incompatibilités entre les Européens qu'entre ceux-ci et les Japonais? Ces derniers, d'ailleurs, sont loin d'être sérieux en affaires (pas autant certes que les Chinois), et il n'est pas rare que, sans s'émouvoir autrement, ils manquent à la parole donnée et même aux engagements les plus formels, s'ils trouvent un avantage momentané à le faire. Sur ce point encore, leur éducation laisse beaucoup à désirer.
On m'objectera que les Américains, les Eusses
»*> LE JAPON COyTEMPOBAIX.
lenr dignité ne lenr permet pas de supporter le noavel état de choj^eSy ils <|aîtter»nt le Japon, jnstifiant ainsi les prévisions de FAUemagne. Mais peu lenr importe ! N^ont-îls pas Shanghaï, Hong-Kong, Singapore, les Indes, l'Egypte, le Canada, TAnstralie, le monde en nn mot ? H lenr est &cile de fidre la part dn fen ; ils effiiceront le Japon de lenr carte et tont sera dit.
Nous ne ponvons en faire autant.
En acquiesçant à de pareilles conditions, on compromettrait en pure perte les intérêts de notre commerce, qui n'est pas encore suffisamment armé })our entrer au Japon en concurrence immédiate et sérieuse avec ses rivaux étrangers. Il faut donc le soutenir, loin de l'abandonner. J'ai la conviction qu'il peut facilement devenir plus imi)ortant8'fl veut bien s'en donner la peine et procéder autrement qu'il ne l'a fait jusqu'à ce jour. Notre colonie au Japon est composée d'éléments excellents à tous les points de vue et qui constitueraient, le moment venu, une véritable force au service de nos intérêts nationaux, si nos capitalistes de la métropole savaient les utiliser comme il convient.
En bonne logique, ce traité, désastreux pour les Européens, aurait dû être accueilli avec joie
Suisses, Italiens, Hollandais, Danois, Portugais et Chinois) se sont réunis et ont déclaré, à runanimitéj ceci :
<c Le moment n'est pas encore venu pour soumettre, sans restriction aucune, aux tribunaux japonais, les procès concernant les droits personnels et de propriété qui pourraient surgir an Japon entre les sujets et citoyens de puissances étrangères. Il ne peut aussi préciser l'époque pour laquelle on pourrait promettre une renonciation sans conditions à la juridiction exterritoriale dans l'Empire du Japon.
« Ce serait commettre un acte de grave injustice à l'égard des étrangers qui ont acheté des terres au Japon par traités passés avec le gouvernement que de modifier, sans leur consentement, les conditions qui règlent leur jouissance. 2>
Il est certain, en effet, que les Japonais ne sont pas encore en mesure d'exercer les pouvoirs qu'ils réclament. Leurs magistrats sont, on l'a dit avec raison, ou trop vieux pour apprendre et appliquer en parfaite connaissance de cause des lois nouvelles, ou trop jeunes et trop inexpérimentés pour juger avec discernement les litiges qui leur seraient déférés.
En outre, leur prétention de remettre en question l'existence des contrats consentis sous
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mer des négociations dont l'issue équivaut pour eux au to be or not to be.
Les Japonais des classes dirigeantes, ceux qui ont habité l'Europe où on les a choyés Dieu sait comme, journalistes, orateurs de réunions publiques, étudiants, furent païticulièrement furieux. Us apostrophèrent, avec une véhémence dépassant toute mesure, les étrangers et particulièrement les Anglais qui ont provoqué ce mouvement de protestation : <( Vous êtes tous des voleurs, disaient-ils, et c'est pour cela que nous voulons reviser à notre avantage exclusif les traités de commerce I »
Singulière façon de prouver leur sang-froid et leur impartialité.
Et la presse conseilla aux commerçants japonais de se concerter pour boycotter les étrangers, dans leurs intérêts, en attendant le boycottage contre les personnes.
Il semblait qu'on allait bientôt entendre, dans les rues le fameux cri : « Mort aux étrangers ! » auquel s'est faite au Japon la révolution de
N'est-ce pas la meilleure démonstration que les Japonais puissent donner de leur insuffisance et de leur peu de maturité? Ils ne discutent pas, ils injurient et menacent.
Voilà nos juges.
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étrangers n'auront le droit ni de posséder, ni d'acquérir au Japon... à moins de se faire naturaliser Japonais.
Je me résume.
Avant de reviser les traités, il serait intéressant de bien connaître ceux avec qui l'on revise.
Je n'ai certes pas le préjugé de couleur. Ce serait à notre époque une absurdité et la pire des injustices. La race jaune ne nous est pas inférieure. Ne donne-t-elle pas chaque jour, et au Japon plus qu'ailleurs, des preuves éclatantes de son intelligence et de sa perfectibilité? Je ne doute pas que, comme la race blanche et plus rapidement peut-être, puisqu'elle a notre exemple sous les yeux et profite de notre savoir si chèrement acquis, elle ne parvienne à franchir les étapes qui la séparent encore des améliorations sociales.
Mais, qu'on y prenne garde, il serait aussi déraisonnable de lui attribuer dans les choses qu'elle ne connaît et ne peut connaître que superficiellement une expérience que le temps seul lui donnera. Il est au moins prudent de ne pas s'en rapporter aveuglément et sans restriction d'aucune sorte au jugement encore incertain des Japonais. Il importe de ne point leur conférer,