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LES NATIONS ÉTRANGÈRES

au détriment de nos nationaux, des droits qu'une éducation imparfaite ne leur permet pas d'exercer avec discernement et impartialité.

En un mot, et pour ne pas trop généraliser, les Japonais, toutes proportions gardées, restant dans leur milieu et nous dans le nôtre, nous valent comparativement. En tant qu'Asiatiques européanisés, — et c'est ainsi qu'ils veulent être appréciés, — ils ne sont encore qu'au début de leur développement. Notre civilisation ne les a imprégnés qu'à la surface, et leur état social est transformé à peu près comme la scène d'un théâtre par la pose d'un décor qu'un coup de sifflet fait surgir.

Enfin, pour atteindre un résultat pratique sauvegardant avec équité les intérêts des parties en cause, il est à souhaiter qu'entre les divers agents diplomatiques accrédités auprès du gouvernement de S. M. le Mikado renaisse une solidarité que, malheureusement, les petites rivalités et la chasse aux commandes ont détruite.

Les Japonais ont su très habilement profiter de cette lacune en entretenant avec le plus grand soin les compétitions et les zizanies mesquines qui font que les Occidentaux luttent sourdement les uns contre les autres, plus préoccupés, comme on dit vulgairement, de se damer le pion que de gagner définitivement la partie. L'histoire des

pourparlers engagés pour la revision des traités ne démontre-t-elle pas l'exactitude de cette appréciation? Serait-il possible au gouvernement japonais, qui divise les Européens pour régner plus facilement, de soutenir longtemps cette politique de faux-fuyants et de chausse-trapes, s'il se trouvait en face, non plus d'un particularisme étroit prenant l'étiquette anglaise, américaine, allemande ou française, mais bien des intérêts européens, unis pour forcer la porte qu'on leur ferme, quitte, après ce premier résultat, à entrer en concurrence ? Cette entente est encore réalisable.

Dans le monde entier, l'Empire du Milieu est, à l'heure actuelle, le seul dont le xix* siècle n'ait pas modifié la constitution, le seul qui, dans cette transformation universelle déterminée par la science, soit resté impassible, immuable, réellement intangible, sphinx formidable dont aucun Œdipe n'a encore deviné le secret, étonnant exemple de la puissance d'une tradition. « Lorsqu'une pierre se détache du temple^ a écrit Kong-Fou-Tzeu, l'édifice est bien près de sa chute. y> — Et les graves censeurs, indifférents aux bruits du dehors, dédaigneux

d'une civilisation dont les prétentions de supériorité les font sourire, ont préservé l'édifice dont ils ont la garde de toute atteinte profane. Pour eux, plongés dans l'étude de l'infaillible rituel, la vie ce n'est pas le mouvement, la marche en avant vers un idéal imperturbable. L'état social parfait, n'est-ce pas le leur? N'onWlspas trouvé la pierre philosophale ? De quoi leur servirait-il de chercher autre chose ? Et pendant que notre vieille Europe se traîne, haletante, sous le poids des charges qu'on lui impose, et, les flancs épuisés, lutte péniblement pour l'existence, l'Empire chinois est là, à ses côtés, impénétrable avec ses quatre cents millions de sujets et ses incalculables richesses !

Les Japonais, que des ressentiments dix fois séculaires devraient tenir en éveil, ont quelque intérêt à se demander ce que sera ce colosse, encore inconscient de sa force, le jour où, comme ils le font eux-mêmes depuis vingt ans, il voudra, pour s'éclairer, d'autres lumières que les siennes, le jour où il remuera bras et jambes suivant les principes de la science moderne.

Je sais bien que, vers l'an 1200, dix mille Mongols, débarqués dans l'île de Kiou-Siou, furent jetés à la mer plus vite qu'ils n'étaient venus; qu'un peu plus tard, cent mille Tartares, qui ne devaient faire du Japon qu'une bouchée,

furent enlevés comme nn fétn de paille par nn typhon providentiel. Je sais aussi que jusqu'à nos gours la Chine a conservé le plus profond mépris pour le noble métier des armes. Le temps n'est pas loin, en effet, où le plus intelligent des ministres chinois expliquait ainsi la défaite de la flotte chinoise à Fou-Tchéou : « H n'est pas étonnant que nous ayons été vaincus. L'amiral Courbet possède un bâtiment, le Bayard^ qui est une grande machine de guerre beaucoup plus puissante que les nôtres. Quand nous aurons un vaisseau semblable, nous ne craindrons plus l'amiral français. »

Et, à ce moment, il fit proposer à l'amiral Courbet de lui acheter le Bayard au prix que lui-même fixerait. Il est difficile, n'est-ce pas, d'être moins au courant des choses de la guerre?

Mais écoutez l'anecdote suivante : On disait au même ministre, qui paraissait n'attacher aucune importance aux affaires du Tonkin :

« Vous avez cependant perdu beaucoup de monde?» Pour toute réponse, le ministre chinois, haussant les épaules, présenta à son interlocuteur une dépêche qu'il avait reçue la veille de l'un de ses généraux chargé de réprimer une insurrection dans le nord du Petchili. Cette dépêche annonçait brièvement que la population entière d'une ville (environ soixante mille habitants)

venait d'être passée par les armes : « Vous voyez, ajouta-t-îl, comment nous traitons nos sujets lorsqu'ils ne sont pas sages. Au Yunnan, la révolte des Taïpings a été noyée dans le sang de deux millions d'individus. Que signifie pour nous la perte de quelques milliers d'hommes I »

Supposez que la Chine, en place de mauvaises canonnières qu'un boulet de 24 crève et coule, possède, non seulement quelques bâtiments dans le genre du Bayard^ mais des hommes capables de les conduire et d'en tirer parti ; qu'au lieu de vagabonds, pillards ramassés on ne sait où et armés à la diable, elle ait des troupes disciplinées et bien commandées, — je crois que les Japonais, si courageux qu'ils soient, seraient mal à l'aise en pareil voisinage, et qu'en cas de conflit leurs soixante mille ^petits soldats vivraient ce que vivent les chrysantèmes, l'espace de huit jours.

Et en admettant que l'Empire chinois ne soit qu'un colosse aux pieds d'argile, ils auront toujours à craindre qu'en tombant il ne les écrase. A défaut de la force brutale et organisée mili-^ tairement, les Célestes ont les qualités qui assurent à ceux qui les possèdent la conquête du monde : l'activité que rien ne rebute, l'esprit

d'association, nn savoir-faire commercial vraiment incomparable et surtout le nombre.

Qu'un jour ils aient liberté d'accès dans l'archipel, et c'est fait du Japon. Pour cinq cent mille Japonais qui se rendront en Chine, vingt millions de Chinois envahiront ce pays si fertile qu'il suffit d'en remuer la surface pour en faire surgir deux moissons chaque année. C'est incontestablement à eux que profiterait surtout l'ouverture du royaume, et cependant c'est moins contre eux que contre les Européens que la défiance japonaise s'éveille et agit.

Par une singulière aberration qui ne peut s'expliquer que par un sentiment de crainte secrète, les Japonais ne semblent pas remarquer que, partout où ils ont la facilité de résider, les Chinois se considèrent comme chez eux. A Yokohama notamment, leur quartier échappe presque complètement à la surveillance de la police locale. Sur dix vols qui se commettent au préjudice d'Européens, neuf le sont par des Chinois. Je ne vois pas que l'autorité japonaise soit jamais parvenue à se faire livrer un coupable.

Le plus souvent les choses se passent ainsi : un vol est constaté, le voleur est connu et signalé. On s'adresse au consul chinois, qui répond invariablement : c( Je vais faire arrêter le

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homme, véta comme mi ouvrier, entre, applique contre le mur une échelle, décroche la pendule placée juste au-dessus de la tête du juge et sort d'un pas tranquille pour . ne plus reparaître.

Si les Japonais n*y prennent garde, les Chinois décrocheront bientôt leurs pendules et, lorsqu'ils s'en apercevront, il sera trop tard.

Et cependant les Chinois sont relativement mieux traités au Japon que les Européens. Cela surprend, n'est-ce pas ? les Japonais considérant avec raison les premiers comme des ennemis héréditaires dont le voisinage risque de leur être, en somme, plutôt nuisible qu'utile.

Les Européens, au contraire, leur ont rendu d'incontestables services. Ce sont eux qui ont fait le Japon ce qu'il est actuellement ; ils l'ont instruit et enrichi, ils l'instruiront et l'enrichiront encore, donnant à un certain point de vue plus qu'ils ne reçoivent. Ce sont eux cependant que les Japonais tiennent en suspicion, qu'ils subissent plutôt qu'ils ne les acceptent et dont beaucoup rêvent de se débarrasser.

Les Japonais sont assurément très mal à l'aise en Chine, où ils se heurtent à mille tracasseries qui leur rendent le séjour sinon impossible, au moins très difficile. Il n'y a pas bien longtemps que, n'ayant pas chez eux une pro-

dans les limites étroites de la concession étrangère, et ils ne peuvent sortir sans passeport d'un rayon de dix lieues. Encore la police exercé-telle sur eux une surveillance qui, sans être discourtoise dans la forme, est au fond très malveillante.

Eh bien, j'ai la conviction que, si les nations européennes, plus soucieuses de leur dignité que de l'obtention de quelques facilités commerciales, piteusement mendiées et toujours refusées, traitaient les Japonais comme ceux-ci les traitent chez eux, leur position n'en serait ici que meilleure. Les Chinois (il est humiliant de les citer en exemple) l'ont compris ainsi, et ils jouissent au Japon d'une considération particulière qui est tout simplement le résultat de leur attitude.

Je vous prie de croire que le Japonais qui, en Europe, relève fièrement la tête et prend, dans sa vanité, pour un hommage personnel les attentions de l'hospitalité, se fait, en pays chinois, tout petit garçon.

Il respecte et craint ses congénères au teint olivâtre, qui lui témoignent de la hauteur. Il a moins que de la déférence pour l'Européen qui, par politesse, en fait son égal.

Un jour, un Chinois, raillé par un Japonais des nouvelles couches à propos de son costume.

«miHiipv^Vfai

Jjes sourcee, étangs, etc 22.667 fr.

Les forêts et landes 2 . 661 . 830 80

Le foncier dans le Hokkaïdo

(partie nord du Japon) 136.226 20

Dans ravant-dernier budget présenté par le gouvernement et voté par la Diète :

Lea recettes ordinaires s'élevaient à 288.800.000 fr.

Et les recettes extraordinaires à 3.366.800 »

Dans ce total général de 292,166,800 francs, le montant de l'impôt foncier atteignait la somme énorme de 159,600,000 francs.

En contribuant dans une proportion aussi large aux dépenses de l'Empire, l'agriculture supporte un fardeau trop lourd. D'autant que, dans ce pays très fertile, mais souvent éprouvé par des accidents climatériques désastreux (inondations, tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz-de-marée), les années se suivent et ne se ressemblent pas. Aussi on a peine à concevoir l'indifférence du gouvernement relativement aux questions agricoles et aux intérêts des cultivateurs. On ne peut expliquer cette négligence des pouvoirs publics que par une survivance des pratiques féodales qui, au Japon comme ailleurs, écrasaient le paysan au profit des classes

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