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LA RELIGION, LA SOCIÉTÉ, LA FAMILLE

La reconstitution du gouvernement ne représentait qu'une partie de la tâche qui incombait au\ hommes du Meiji; au cours de la Révolution la plupart des anciennes formations sociales avaient disparu ou s'étaient modifiées, et, si l'individu s'émancipait, si la puissance de FEtat augmentait, si d'une manière générale la législation ne reconnaissait plus de groupements de citoyens mais seulement des citoyens, ceux-ci ne pouvaient demeurer isolés, la famille restait, la religion bien (ju'éhranlée n'avait pas succombé, de droit ou de fait il subsistait des classes sociales et de grandes inégalités entre ces classes. Nous allons donc rechercher dans quelle mesure les anciennes formations sociales du Japon ont été supprimées, dans quelle mesure elles ont été maintenues, dans quelle mesure celles qui ont été supprimées tendent a se rétablir, non plus comme entités mais comme associations d'individus.

Notre examen comprendra trois parties : la religion, la société, la famille.

LA TRANSFORMATION DU JAPON S9t

Au dix-septième siècle, les Tokugawa, obéissant à Tesprit même de la monarchie absolue, avaient fait du bouddhisme la religion d^Etat. Non seulement ils avaient comblé ses prêtres dlionneurs et de biens, les avaient exemptés d'impôts et les avaient soustraits aux juges ordinaires pour les soumettre à des ]uqos spéciaux, les jishabugiô, mais ils leur avaient confié les registres de Tétat civil; dans sa haine des chrétiens, lemitsu avait exigé que tout Japonais se fit inscrire à un temple et qu'il y accompltt régulièrement ses devoirs rell[jioux. En retour do ces privilèges, les shôgun avaient réglementé l'Eglise, ils avaient interdit la création de sectes nouvelles, fixé pour la nomination des évèques et des curés des conditions de science et de moralité, qui furent d'ailleurs rarement exigées. Cette alliance de TÉglise avec TÉlat augmenta Taversion que lui portaient les philo-» sophes révolutionnaires, ils confondirent dans une même haine bouddhisme et shôgunat.

Tout au contraire ils réconcilièrent dans le shinto leur culte mystique de l'empereur et leur goût d^une religion purement rationaliste.

Aussi dès le H) février 18()H créa-t-on le jingi jîmukiokuy le conseil ministériel des a£taires reli-

LE JAPON MODEREE

gieuscs, c est-à-dire du shinto, qui en mai 18G8 devint la religion d'État. Le 15 août 1869 on rétablit, sous le nom de jingtshâ, Tancien jingikan de la constitution du huitième siècle et Ton en Ht Tégai du daijôkan. C'était bien montrer le caractère de la Restauration ; Tempereur, à la fois pontife et souverain, veillait aux intérêts spirituels comme aux intérêts matériels de ses sujets, ses enfants.

Dieu dans le sbintd, il ne pouvait voir dans le bouddhisme qu'une fausse religion. Aussi corn-

mença-t-il de le persécuter. Au cours des siècles le bouddhisme avait absorbé le shintô; la plupart des temples étaient riôbushùuô, c'est-à-dire moitié bouddhistes et moitié shintôistes et consacrés soit à des divinités shintôistes identifiées avec des dieux ou des saints bouddhistes, soit à des dieux ou des saints bouddhistes identifiés avec des divinités shintôistes, soit à des grands hommes, à des souverains canonisés dans 1 une des reli(]ions et déifiés dans Tautre. Tous les temples riôbushintô appartenaient à des prêtres bouddhistes. On les leur confisqua sous prétexte que c'étaient en réalité des temples shintôistes pour les confier à des kannushi^ qui les purifièrent en les dépouillant des œuvres d'art que les bouddhistes y avait acccumulées et en firent les édifices froids et nus où se plaît le néoshintô. L'un des premiers actes du nouveau gouvernement impérial fut aussi d enlever aux bonzes toutes leurs prérogatives, entre autres le droit de tenir les registres de l'état civil et de surveiller leurs paroissiens; les vœux monastiques ^furent

abolis, permission fut donnée à tous les bonzes de se marier et de man^jer de la viande; d ailleurs Shin, la secte qui est de beaucoup la pliis nombreuse, avait toujours accordé ces permissions et n^avait jamais reconnu que des yœux temporaires.

En novembre 1869 Satsuma prohiba le culte bouddbiste; la plupart des temples .furent trans- -formés en écoles; le peuple fut sommé de retourner au shintô, c*est-à-dire à Fadoration exclusive des princes Sbimazu.

- Enfin par les décrets de déce ml) rr 1870,24maiet 4 juillet 1871, on sécularisa 43 743 cbô des biens de Tancienne Eglise bouddhiste; les temples n^en conservèrent que 9 080, exempts d'ailleurs d*impéts; en écbange de leurs biens les temples devaient toucher des rentes de riz; ces rentes furent rachetées en 1878 dans des conditions qui équivalaient à une véritable confiscation.

On prit d'ailleurs par les mêmes lois une mesure analogue pour les biens des temples shintô, que les purifications avaient portés à 70 670 chô, mais ces temples conservèrent 16 530 chô de biens exempts d'impôts et les rentes qu'on leur avait promises en dédommagement des biens sécularisés furent rachetées par la loi 32 de mars 1 877 ; on leur donna, outre (îl 575 yen en espèces, un capital, égal à cinq annuités, en titres d'État à 8 0/0, soit 334050 yen. L'amortissement de ces fonds, commencé en 1880-81, était achevé en 1886-87 (1).

(1) Trente-buit hauts dignitaires du shintôismeet du bouddhisme ont touché 6 768 koku de pension jusqu'à la conversion de 1876,

LE JAPON MODEfiME

Cependant la pratique des affaires montra aux hommes du Meiji qiril était impossible de suppri* mer le bouddhisme, impossible d'établir le shintâ mystique, qui avait été en quelque sorte la religion de la guerre sainte contre l'étranger et de la Révolution.

Dans la réforme constitutionnelle de juillet-septembre 1871 le jingikan fut supprimé; on le remplaça par un ministère des cultes {kiôbushôj; tout en conservant le shintô comme religion d'État, ce ministère s'occupa aussi des sectes bouddhistes et conféra à leurs prêtres le titre de kiôdôshoku, qui était le titre officiel des prêtres du shintô; les évèques et abbés héréditaires des grandes sectesavaient déjà été compris, comme les principaux kanliushi, au nombre des kazoku; les uns et les autres devaient recevoir des titres de noblesse en 1884»

Le code pénal de janvier 1871, revisé en ma» 187;i, assimilait les prêtres pourvus de bénéfices aux samurai, les exemptait du fouet et les condamnait pour certaines offenses à la dégradation. Tous ces souvenirs du passé ont disparu des codes-

plus récents.

En 187G le kiôbushô fut supprimé, la surveillance des cultes fut remise à un simple bureau du ministère de rintérieur (shajikioku); en 1884 les prétrea

bouddhistes perdirent tout titre officiel, les prêtres shintùisles ne conservèrent que des titres secon daires.

La constitution de 1889 proclama la liberté des cultes et tout ensei|]neiuent religieux fut proscrit des écoles. En 1899 la surveillance des temples shintè fut enlevée à la direction des cultes du ministèie de Tiiitérieur pour former une direction 8]>rcialCf dite des temples (sliakioku) ,

Le gouvernement a cessé toute persécution contre le bouddhisme, qui lui est devenu un af^ent utile pour la conquête de l'Asie continentale. JiCs chefs de plusieurs sectes ont été comblés de faveurs et chargés de missions importantes, entre autres les deux abbés de la grande secte populaire de Sliin ou Monto, les Olani, d une famille issue des Fujivvara, faits Tun et Tautre comte en 1896; Ôtani Kozui (1876), abbé héréditaire du Higashi Honganji depuis 1903, a même épousé en 1898 Kujô Kazuko, sœur de la princesse impériale.

Au début de 1905 on dénombrait 119 385 prêtres bouddhistes répartis entre 72 250 temples-monas-

lères, doul 4 711 iip[)arlenalent à Tendai, 12 758 à Shinj^on, 8403 à Jôdo, 0142 à llinzai, 14211 à Sôdô (une branche de Zen), 19447 à Shin, 5 074 à Nichiren; 37 584 chapelles relevaient des temples; 50 705 lionzes remplissaient les fonctions d'évéquc ou de supérieur de monastère; il y avait 78:i abbesses. D'après des calculs approximatifs Tendai aurait 917 000 fidèles, Shingon 3 700000, ,l<)do 2, r» luillions, Rinzai 1 800 000, Sôdù plus de 5 millions, Sliiii 1 2,0 millions, Nichiren 1200000.

En 1905 les églises protestantes du Japon comptaient I 545 temples ou prêches, 1 501 mission-

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naSres des deux séxes, 1 025 ministres japonais et

un peu plus de (iO ÔOO fidèles.

L'Église catholique romaine avait 675 édifices consacrés au culte, presbytères ou couyeiits, t 486 missionnaires, 302 Japonais ayant reçu les ordres, 59 437 Hdcles.

L'Eglise orthodoxe russe possédait 290 lieux de prière ou de réunion avec un seul missionnaire, Mgr 'Nicolaî, éyèque de Tôkiô, 189 prêtres ou diacres japonais el 29 115 fidèles.

Dans ce livre consacré à la transformation du

Japon sous l'influence directe du gouvernement nous ne nous occuperons ni du christianisme, ni du bouddhisme, ni du shintôisme populaire ; c^est seulement dans la conclusion de cet ouvrage que nous nous efforcerons de dégager la pensée religieuse des Japonais modernes. Nous ne traiterons ici que du néoshintô transformé en culte de Temperéur et de la patrie. C'est en effet la- religion exclusive de la famille impériale et par suite la religion d'Ltat. Toutes les proclamations du tcnnô i sont faîtes au nom du shintô, et c'est à ses ancêtres, donc aux dieux du shintô, quMl a prèle serment de respecter la liberté des cultes. De même, si tout enseignement religieux est proscrit des écoles, renseignement moral, qui Ta remplacé, est basé

sur la volonté de Tempereur inspiré par ses ancêtres, les dieux du shintè.

Voici donc les grandes lif^nes du néoshintôisme établi par les lois et décrets promulgués depuis la Restauration.

Cette religion d'État comprend trois éléments : raucien sliintô, tel qu'ont cru pouvoir le restituer les grands philologues du dix-huitième siècle; le culte officiel de la Chine et la morale civique du confucianisme, qui dès le huitième siècle s'étaient mêlés au shintô ; la religion philosophique qu avaient conçue les sinologues et les romantiques du dix-huitième siècle, religion qui rappelle par bien des traits celle de la Révolution française, le culte de la Nature et de la déesse Raison.

Le rituel du néo-shinto est le JSorito de 927 res-^ titué par Hirata.

Le néo-shintôest basé sur le culte des ancêtres : culte des ancêtres familiaux, qui se célèbre dans chaque maison devant le kamidana^ Tautel destablettes, des ihai; culte des ancêtres du clan (ujigami)^ confondu aujourd'hui avec le culte clos dieux locaux; culte des ancêtres impériaux considérés comme les ancêtres de la nation tout entière.

Ce dernier culte est le véritable culte officiel,, d autant plus qu'Amaterasu, la déesse solaire et Taïeule de la maison impériale, est aujourd'hui confondue avec le Ciel impersonnel des Chinois et reconnue pour la divinité par excellence, dont tous, les autres hami ne sont que des satellites ou des ' émanations. On célèbre le culte d'Amaterasu et

LE JAPOr«i MOD£Adi£

des ancêtres impériaux d'abord dans les (grands sanctuaires de Use où se conservent les trois divins joyaux : le miroir, le sabre et la pierre précieuse donnés par Amaterasii à Niniglnomikoto ; ensuile dans le kaskikodokoro du palais impérial, où se trouvent d'antiques reproductions de ces joyaux, sacrées comme ces joyaux mêmes; enfin dans chaque maison, où, à côté du kamidana des ancêtres familiaux, se trouve le kamidana des ancêtres impériaux, sur lequel repose la grande offrande envoyée chaque année par le temple de l ise à toutes les maisons japonaises : elle consiste en chanvre (taimaj et en un morceau de soie ou de papier (nusa^ onusaj.

Il y avait au début de 1905 56690 temples et 136 139 chapelles sliintôislcs desservis par 83 371 Lannushi. Les temples sont répartis en temples de TËtat (17 1)9 des préfectures, des arrondissements et des communes. Quelques temples de TEtat ont d'assez gros revenus, qui peuvent s'élever jusqu'à 40 000 yen; de plus, lEtat accorde une subvention annuelle de 216 000 yen au culte shinto. Les dix grands sanctuaires sont le Daijmgû de Yamada en Ise; V ÔyashiTO de l lzunio; le Hachimangû près de Kiôto; celui de Hakata dans Tile de Kiûshù ; le temple dlnari à Fushimi ; le Kasuga^ temple des Fujiwara, à Nara; TAtagoyama de Kiôto; le temple de Kompira dans le Sanuki en Shikoku; le Suùengà de Tôkiô et les temples de Shimo Suwa en Shinano.

Les prêtres proprement dits ou plutôt les fonctionnaires du shinto ^shinkan^^ au nombre de plus

de 15 000 en 1906, sont divisés en classes dont aucune n*est d^un rang élevé; il faut mettre à part

la grande prêtresse de Yamada en Ise, qui appartient à la maison impériale, et le pontife héréditaire du grand temple de Tlzumo, d^une maison dWigine divine associée à ce temple depuis des siècles; lechel acluel de cette maison, Sen^jc Takatomi (1845), a reçu en 1884 le titre de baron; il a été ministre en 1908 et c*est Fun des personnages les plus considérables de Tempire. En dehors des revenus des temples, les shinkan reçoivent de l'Etat UQsaiaire, qui ne dépasse jamais 100 yen; leurs fonctions sont souvent héréditaires ; dans les temples où r£tat les nomme, il leur feit subir un examen.

Les onze grandes fêtes nationales, toutes shintôistes, sont :

La célébration du nouvel an, dite adoration des qwHre points cardinaux (shihôhai)^ parce que Tempereur se tourne successivement vers les quatre points cardinaux pour adorer ses divins ancêtres;

Le genshisai ou sacrifice du commencement^ où Tempereur sacrifie en présence des hauts fonctionnaires (3 janvier) ;

Le shinnenenkai Qw banquet du nouvel an (5 janvier) ;

Le Komeitennôsaiy commémoration de la mort

de Tempereur Kômei (30 janvier) ;

Le kigensetsUf 1 anniversaire de la fondation de Tempire par Jimmu tennô (11 février), date sacrée

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entre toutes, que l'empereur a choisie pour la promulgation de la Constitution et la déclaration de la guerre à la Russie ;

Le shunkikôreisai (20 mars), le sacrifice du printemps aux. mânes des ancêtres impériaux;

Le Jimmutennôsai (3 avril), Tanniversaire de la mort de Tempereur Jimmu ;

Le shûhikôreisai (23 septembre), le sacrifice d'automne aux ancêtres impériaux;

Le shinjôsai ou kannamematsuri (17 octobre), Toffrande des prémices de la récolte du riz au premier ancêtre impérial;

Le Tenchôsetsuy 1 anniversaire de la naissance de S. M. Mutsuhito;

Le shinjôsai ou niinamematsuri (23 novembre) , une nouvelle offrande de riz aux ancêtres impériaux.

A ces fêtes il faut ajouter la cérémonie de la purification, réglée par un décret du 28 juin 1872, qui se célèbre le 30 juin et le 31 décembre. Par cette cérémonie l'empereur purifie ses sujets^ de toutes leurs souillures et les absout de tous leurs péchés.

Pour les évênemenls importants 1 empereur prescrit des cérémonies particulières; après les guerres de 1894-95 et de 1904-05 il s'est rendu à Yamada en Ise pour remercier la déesse Amaterasu du succès obtenu par ses armes.

Aux principales cérémonies officielles assistent avec les prêtres du shintô tous les hauts fonctionnaires, ceux-là même qui sont chrétiens, comme aussi les principaux dignitaires bouddhistes. Les

honneurs rendus depuis 1891 aux images de Tem-

pereur rencontrent au contraire de l'opposition chez beaucoup de chrétiens et Uchimura Kanzô (1861) a résigné ses fonctions de professeur à l'école supéneure de Tôkiô plutôt que de se soumettre à cette coutume.

La religion ofiicielie du Japon imite sur bien des points celle de la Chine. L empereur, qui donne des titres et des grades aux morts illustres, les élève aussi au rang de saints et de dieux.

Tous les empereurs sont considérés comme des dieux, mais deux seulement sont honorés nominalement : Ôjin (Hachiman) et Kammu. Parmi les sujets déiliés soit avant, soit depuis la Restauration, il faut citer Sugawara no Michizane {Temman)^ leyasu {Tâshô dans le panthéon shintd), et surtout le célèbre loyaliste du quatorzième siècle, Kusunokî Masashige, qui depuis la Restauration a reçu les plus grands honneurs; le ISankôsan^ le sanctuaire, qui s'élève sur les bords du Minato éntre Uiôgo et Kôbe à l'endroit même où il fut tué, est un pèlerinage fréquenté. Le prince Kitashirakawa, l'ancien faux empereur des clans du Mord, qui est mort dans la campagne de Formose en 1895, a été déifié, son cheval de guerre fut mis dans une écurie sacrée du temple d'ieyasu à Nikkô.

L'œuvre mal comprise des réformateurs religieux du Meiji sembla d'abord échouer. De vivant dans le shinto il n'y avait que les dieux populaires

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et ces dieux, bien plus encore 'que ceux du bouddhisme, le dix-huitième siècle les avait couverts de ridicule. Quant au slunto puriHc, siiifjulier mélange de restitution archéologique et de culte rationaliste, le peuple n'y pouvait rien comprendre; il se sentait dépaysé dans ces temples dénudes et son scepticisme s'accrut encore du bouleversement des habitudes rcli{j[icuses.

Mais ce que la volonté de TÉtat n'avait pu faire s'accomplit de soi-même. Le culte de Fempereur ramena au culte des ancêtres impériaux et de la déesse Amaterasu; les victoires de 1894-95 et de 1904-05 ont rendue chère à tous la religion militaire, (jui honore les soldats tombés en combattant. Ou a dit que le shinto ne c<3n naissait pas de devoirs; le confucianisme et le hushidô, qui se sont intimement fondus avec lui, lui font au contraire une morale très forte et très belle, celle-là même que nous avons vue exposée dans les deux rescrits de lempereur sur l'éducation et sur les hommes d'armes, mais ce n'est pas dans ce chapitre consacré à Tceuvre de reconslruclion accomplie par le jjouvernement du Meiji, c est dans la conclusion de cet ouvrage que nous chercherons à reconnaître les tendances religieuses des Japonais modernes.

De persécuteur (|u'il était au début, TÉtat shintôiste s'est fait d'ailleurs conciliant et même insinuant; il ne donne plus au shintô le nom de religion : c'est un culte civique et très moderne de la patrie et des grands hommes, qui ne persécute aucune religion, aucune philosophie, qui cherche

au contraire à s'accommoder avec toutes et dont le but est de donner au pays une vcrllal)le nui lé murale. Le shinto ne rappelle-t-il pas à tous les Japonais qu'ils ont une commune origine, de communs intérêts et de communes obligations? Les hommages rendus aux héros n eneoura(^ont-iis pas les plus humbles à les imiter? L'exaltation du souverain et de la patrie n'oppose-t-elle pas à l éf^oïsmc d'une société, qui tendrait à devenir tout industrielle et commerciale, les instincts sociaux honorés comme des vertus, ces principes féconds qui sont la solidarité et le sacrifice?* L'enseignement civique du néoshintô ne correspond-il pas à la véritable mission de 1 État, qui est d'apprendre aux citoyens leurs devoirs envers la communauté sans chercher à s'immiscer dans la morale individuelle?

B. — La sociÉTé(l)

L'ancienne société japonaise était chinoise et

féodale; la chute du shôgunat, défenseur de 1 or-

(Ij cf. principalement les Codes, les ouvrages cités à Législation et à Famille dans les Tomes I (Japon ancicnj et lit (Tohu- <jaivn) et le dictionnaire de Papixot pour les litres. Je remercie M.jllokota, juge à la Cour de cassation, d'avoir bien voulu relire ces pages consacrées à la société et à la famille. Les jurisconsultes japonais ont publié un assez grand nombre d'ouvrages de droit et de sociologie dans les langues européennes, principalement en allemand; je ne puis en citer ici que quelques-uns : Iwasaki KÔJIBÔ, Dus Japanische Eherecht; Ikeda Kuiohi, Die Ilauserhfolge in Japon ; llozuMi ^^obusuige, AnceslOi' loorship and Japanese laiv.

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ganisation chinoise, entraînait celle de cette orga*

nisation ; la chiilc de la féodalilc, celle des devoirs, des vertus et des piéju^rés féodaux. L'ouverture du Japon au commerce du monde changeait les conditions de la vie. Aussi dans nui autre domaine l'œuvre de dcslniclion ne fut-elle plus complète, l'œuvre de reconstruction plus délicate.

Pour comprendre la portée de Tune et de Tautre, il importe de résumer Thistoire des réformes sociales accomplies par le nouveau régime. Gomme nous Tavons dit en parlant de Tabolition de la féodalité, le succès de la Révolution produisit tout d'abord un grand mouvement de ferveur démocratique. A re.\emple de 1 empereur, qui jurait d^accorder toutes les places au talent et à la vertu et annonçait rétablissement d'une armée nationale, à l'exemple du gouvernement, qui abolissait les clans, les classes, les corporations, tous les citoyens, de gré ou de force renonçant à leurs privilèges, se fondaient dans un seul peuple; plusieurs daimiô détruisaient les temples où étaient adorés leurs ancêtres; dans beaucoup de clans les samurai déposaient leurs sabres, les médecins leurs vêtements à longues manches, les marchands leurs costumes ti aditionnels ; c'était la même ferveur qu'en France dans la nuit du 4 août. Et c'est ainsi que sous l'effort de tous la vieille société périt ou plutôt sembla périr tout entière.

Ce n'était rien de détruire; ce qu'il importait, c'était de reconstruire une société nouvelle et la tâche élait malaisée, car les passions suscitées par

la Révolution nuisuicnt à rapplicalion des idées qui Tavaient inspirée; les sociétés européennes, dont on voulait s'inspirer, di£Féraient sur bien des points de la société japonaise, enfin les traditions du passé survivaient à ses institutions. 11 n'y avait plus de clan mais Tesprit de clan subsistait; les «amurai avaient perdu leur rang et leurs armes, ils n'avaient perdu ni leurs préjugés, ni leur énergie; la caste des marchands avait disparu, mais les marchands restaient, et leurs maisons de commerce, et leurs richesses; de serfs les paysans étaient devenus propriétaires, mais leur imprévoyance et la grave crise économique, qui résultait des bouleversements politiques et sociaux, eurent vite fait de les déposséder au profit d'usuriers et de marchands de hiens plus avides que les seigneurs d'autrefois. Dans un moment d'ivresse, on avait eu le rêve de l'égalité, le réve s'était évanoui. Force était au gouvernement .de travaillera reconstituer une société nouvelle où se con- •ciliassent les besoins du présent et les souvenirs -du passé.

Par ce que nous avons dit de l'État et de la législation on peut déjà saisir les grandes lignes de cette reconstitution. La Révolution terminée, ses chefs morts ou disgraciés, Tempereur arrivé à Tâge d'homme et devenu conscient de ses droits, il y eut un retour vers les idées d'ordre, de hiérarchie, d'autorité, voire d'autocratie, retour qui s*est assez curieusement mais en fait assez naturellement marqué tout ensemble par la reprise des anciennes traditions japonaises et Timitation de l'Allemagne,

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