À. — LES IDÉES
Avant d'aborder l'exposé des réformes accomplies il conyient de faire connaître et les idées donjt elles s'inspirèrent et les hommes qui les conçurent.
Ces idées avaient une double origine; les unes étaient japonaises et asiatiques, les autres européennes ou américaines.
Entre les idées japonaises nous devons encore distinguer celles qui se rattachaient à la tradition de celles qui étaient dues au mouvement réformiste.
Des idées se rattachant à la tradition, une seule
veut être traitée ici, le culte de l'empereur. Nous . avons étudié le patriotisme dans l'introduction et dans le cours du livre 1; en parlant de l'inûuence
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européenne nous montrerons comment les Japonais ont su le concilier avec cette influence. Les mœurs et les institutions du passé ont fait Tobjet des trois premiers volumes de cet ouvrage et du début du tome IV; nous n^avons plus besoin d*en tracer un tableau d^ensemble : c^est en examinant les inslitiitions du Japon moderne que nous rechercberons les vieilles institutions japonaises qui leur servent de base, que nous reconnaîtrons dans quelle mesure le Japon s'est vraiment renouvelé et dans quelle mesure le passé s'y conliuuo sous nue apparence différente. Quant à la restitution de certaines formes du passé comme les charges du huitième siècle, dans la mesure où elle ne fut pas éphémère, elle ii eut qu'un but, de contribuer à lapothéose impériale.
Nous verrons au cours de notre étude que. la part du Japon de l'ancien ré[jime est considérable dans les institutions du Japon moderne. Mais que Tœuvre des siècles n'avait pas péri tout entière, le temps seul permit de le reconnaître. Mal g; ré le décor romantique dont on se plaisait à entourer laRestauration, décor qui achevait de troubler le peuple parce qu'il se rapportait à un passé trop reculé, il semblait bien entre 1870 et 1885 que sous Tinfluence combinée de la Révolution et de l'Europe toutes les traditions du Japon eussent disparu avec le shôgunat et la féodalité, que la fin de son isolement séculaire eût entraîné celle de toutes les institutions qui s'étaient formées pendant cet isolement; que rien ne demeurât de ce qui pendant des siècles avait fait le Japon, pas même les principes
de la religion, car le bouddhisme était abhorre par les fondateurs du noureau régime ; pas même les principes de la morale, car nombreux élaient ceux qui tournaient le confucianisme en ridicule. Les daimiô avaient perdu leur trône, les samurai leur fortune et leur rang, les marchands leur monopole. On ne voulait plus des anciennes autorités, ni même des anciens usages.
Dans ce pays où un moment tout sembla s'écrouler^ une seule institution subsistait, grandie de récroulement de tout le reste, la monarchie, fortifiée par la haine de l'étranger, les passions révolutionnaires, qui avaient identifié sa cause avee celle des réformes démocratiques, le caractère mystique qu'avait pris la liestauration. Ces trente millions d'hommes, qui n'avaient plus de religion et qui en voulaient une, adoraient leur empereur; ces trente millions d honiiiics, à qui la morale enseignée avait appris deux devoirs seulement : la piété filiale et la fidélité du vassal, ces hommes, qui avaient perdu leurs souverains et qui crurent un moment la famille ébranlée, de même qu'ils adoraient leur empereur comme leur seul dieu dans la chute de tous leurs dieux, Taimaient comme leur seul père et lui obéissaient comme à leur seul maitre.
Les écrivains shintoïstes avaient toujours donné la continuité de la maison impériale comme la preuve tangible de Torigine divine du Japon, de la race et de la civilisation japonaises. Or devant rinvestissement de Tarchipel par les Hottes étrangères, les progrès des races blanches en Asie, Teffondrement de tout ce qui avait constitué la cul-
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ture japonaise) le nationaliste le plus ardent devait douter de la grandeur, douter même du salut de sa
pairie; dans son désespoir il pensait à Tempereur et se disait que le Japon ne pouvait être condamné puisque le tils des dieux le gouvernait encore. Le père qui avait exercé sur ses enfants une autorité lyranniqne, qui pour une faute contre Thonneur avait peut-être condamné un fils au suicide, se demandait anxieusement en lisant les nouveaux codes, en voyant les nouvelles mœurs si Tancienne constitution familiale n'était pas un reste de la barbarie, si en croyant agir comme un gentilhomme et comme un patriarche il n'avait pas a^^^î en cri* minel; saisi par le remords, il louniail ses yeux vers l'empereur : non, tout dans le passe n'était pas sauvagerie, puisque le Japon avait rétabli dans ses droits séculaires le divin représentant du passé. Et la mère qui avait perdu son bébé adoré, la mère à qui restait cette seule consolation de sentir la chère ombre flotter la nuit dans sa chambre et par moments se poser sur sa couche, la mère se prenait, pleine de confusion et de remords, ù se croire le jouet d'un songe, tant la poursuivaient les sar* casmes des Européens et de leurs partisans, mais le portrait du mikado suspendu dans la maison l'assurait qu'elle ne s était pas trompée, le doux fantôme qui l'effleurait la nuit était bien Tàme de son enfant.
Ainsi l'amour de l'empereur se fortiliait de tous ' les autres amours, l'adoration de l'empereur se fortifiait de toutes les autres adorations puisque son culte était le symbole, la synthèse, la justifica-
tion, puisqu^il était la condition même de tous les <;ulte8, de ceux qu^établit la raison comme de ceux
que suscitent rimagination, le cœur ou les sens.
Mais Tempereur ne représentait pas seulement le passé du Japon, il en représentait Tavenir. De même que les conservateurs adoraient en lui le gardien des traditions, les réformateurs le vénéraient comme le promoteur de la Révolution; et, si les nationalistes reconnaissaient dans la monarchie le symbole du vieux Japon, les admirateurs de 1 Europe remerciaient le tennôd'ea avoir introduit la civilisation dans rarchipel, enfin ouvert au commerce du monde. Et c'est ainsi qu'au milieu des déchirements et des haines suscités par les discordes et les guerres civiles, le culte de Tempereur devint le seul sentiment où pussent s'unir tous les Japonais.
Cette situation inouïe de l'empereur, nous ne devons iamais Toublier si nous voulons comprendre la Révolution japonaise. Seule même, elle suffirait à expliquer tant d'actes qui nous étonnent. Pourquoi le shôgun a-t-il. abdiqué? c est parce que l'empereur Ta voulu; pourquoi les daimia ont-ils abandonné leurs principautés? c'est parce que l'empereur l a voulu; pourquoi les samuiai ont-ils supporté leur déchéance et leur dépossession? c'est encore parce que l'empereur l'a voulu. Quand, en pénétrant pour la première fois à Tôkiô, Mutsuhito voulut consacrer la tombe des quarante-sept rùnin, il accomplit inconsciemment i un des grands actes politiques de son règne; au Japon, qui avait perdu ses anciens dieux, il donnait comme dieux nou-
LE JAPON MODERNE
yeauz^ après lui et ses ancêtres, des hommes qui
avaient sacrifié non seulement leur vie et leur honneur, mais la vie et l'honneur, de leurs femmes et de leurs enfants, qui ayaient violé toutes les lois et commis même des crimes parce que pour eux il n'existait qu'un devoir, leur fidélité à leur maître. Les ofticiers étrangers qui ont vu monter à Tassant les soldats de Nogi devant Port Arthur, les soldats d*Oku devant Liao yang se servent de la même expression : c était du fanatisme. Ces soldats pensaient à leur souverain consacrant la tombe des quarante-sept rônin comme les coolies japonais qui dans le tremblement de terre de San Francisco n avaient qu une pensée, sauver des flammes le portrait de Mutsuhito; depuis 1891 il est rendu, en effet, un culte à Fimage du tennô. L'amiral To^?[o attribuait à la vertu impériale sa victoire de Tsushima. Tous Iqs matins en se levant le général Kuroki revêt son uniforme, se rend dans son cabinet de travail pour y saluer le portrait de Mutsuhito et y lire à haute voix comme une prière lo rescrit impérial à Tarmée. Le ministre Mori fut tué en 1889 pour s'être tenu d'une manière peu convenable dans le temple d'Ise consacré à la divine aïeule du mikado et depuis lors la foule n'a cessé d'aller en pèlerinage sur la tombe du meurtrier. Quand le tsarévitch, aujourd'hui le tsar Nicolas II, manqua d é(ro assassiné au Japon par un officier de police, une toute jeune bile se rendit de Tôkiô à Kièto et s'y donna la mort pour laver dans son sanf; la honte que cet attentat avait fait rejaillir sur le Japon issu des dieux et montrer au tennô
combien elle avait souffert du déplaisir que cette honte lui avait causé. Lafcadio Hearn raconte
qu'ayant demandé à ses élèves d'exprimer dans une composition de style leur désir le plus cher, il reçut de tous la même réponse : a Mourir pour notre empereur, n
Toutes les lois, toutes les institutions japonaises n^ont qu'un fondement, Tautorité du Fils du ciel; en accordant à ses sujets une constitution le tennô n'a pris d*engagement qu^envers sa conscience et ses divins aïeux. Bien plus, la morale et la religion ont elles-mêmes pour fondement sa volonté souveraine. Dans toutes les écoles on lit aux enfants le rescrit impérial sur l'éducation; ce sera leur méditation et leur prière. Un célèbre homme d'État français, interrogeant un professeur japonais sur la morale civique, qui remplace dans les écoles japonaises renseignenicnt religieux interdit, lui demandait quelle base on donnait à cette morale; le professeur lui répondit : « La volonté de Tempereur. «
Le culte du mikado s'étant confondu avec celui de Mutsuhito, qui occupe le trùne depuis plus de quarante ans, nous essaierons de porter un juge« ment sur son caractère. La tâche est malaisée; à l'époque des grands événements que nous venons de raconter, c'était un enfant de quinze ans, qui, élevé dans le gosho, ne connaissait rien que le gosho. Homme fait, quoiqu'il ait exercé jusqu'en
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1890 un pouvoir sans contrôle et que depuis lors il sesoit réservé dans la Constitution le droit de g;ouverner comme celui de régner, Mutsuhîto s'est toujours volontairement effacé derrière ses ministres; il leur laisse la pleine responsabilité de leurs actes et ses discours officiels ne semblent exprimer (|uc leur pensée. Pareille réserve do la pari du souverain est conforme à la tradition japonaise; shogun, kambaku, daimio étaient considérés comme trop haut placés pour s'occuper direclement de radminislralion ; quant à l'empereur, dont le nom ne doit jamais être prononcé, dont le titre même Test rarement, sa personne est trop sacrée pour qu'on la mêle à aucune discussion.
(îependiint il est impossible d étudier l liislolre du Japon dans 1 ère do Meiji sans reconnaître que Tinfluence de Mutsuhito y a été considérable, on pourrait presque dire prépondérante. Sans doute un souverain mérite déjà Tadmiration s'il comprend le génie d'un homme d'État et le soutient contre tous, comme Louis XIII Ta fait pour Richelieu, Guillaume I*' pour Bismarck et Victor Emmanuel pour Cavour, mais à aucune période de rhistoire moderne du Japon n'apparaît une personnalité prédominante; toujours nous y rencontrons des houiines remarqualdes par leur intelligence et leur énoqrio, mais toujours ces hommes sont en conflit, dans la première période du nouveau réfjime leurs luîtes sont même si ardentes qu'eux ou leurs alliés ne rceuient ni devant la révolte, ni devant l'assassinat. Qui donc, sinon Tempereur, a imprimé à la politique géné-
LA TRAiSSFORMATION DU JAPON
raie cette eontiiuuté que nous admirons? Qui a su maintenir l'équilibre entre les résistances des réactionnaires adorateurs du passé et les violences des révolutionnaires désireux de tout détruire? entre les tendances nationalistes et celles des imitateurs serviles de l'Europe ? entre les aspirations des partisans du régime autocratique et celles des démagoj^ues? Qui a su concilier si heureusement les diplomates désireux de plaire à l'Europe, les militaires ardents à provoquer des conflits, les ânan^ cicrs et les hommes d'affaires préoccupés uniquement des intérêts économiques? La principale qualité de l'empereur Mutsuhito semble être cellelà même qu^on pourrait appeler la qualité essentielle d*un souverain : choisir avec discernement l'homme le plus apte à une mission déterminée et s'en remettre complètement à lui du succès de cette mission. A.ussi, même en s'efforçant de satisfoire tous ses conseillers éminents, d'accorder leurs tendances opposées, l'empereur a-t-il dans chaque période de son règne particulièrement écouté l'un ou l'autre d'entre eus : au début, il subissait l'influence de Sanjo et d'ôkubo, dont les qualités opposées se compensaient avantageusement, puis il rechercha de préférence les avis d'itô, depuis quelques années Ratsura semble tenir le premier rang dans les conseils de son maître. Peut-être pourrait-on aller plus loin et reconnaître en partie dans le développement de la politique japonaise des quarante dernières années le développement même du caractère de Mutsuhito. Jeune, il fut sympathique à la Révolution parce que la chute
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de rancien régime le faisait souverain maître et qu'il souliaitait de se rendre populaire en se montrant libéral; plus tard quand il comprit que la Révolution menaçait son trône même et qu*il chereha sa force et sa gloire dans de grandes victoireSy quand il se fut associé sou peuple dans le gouvernement en lui accordant une constitution, il résolut de fortifier son autorité en s'inspirant tout à la fois des vieilles traditions japonaises et des principes autocratiques de Tempire allemand.
Dans Tensemble Mutsuhito nousapparaitcomme un grand souverain. Toujours levé avant Taube, indifférent aux plaisirs, sa vie est celle d'un sage, il n'a pas d'autre pensée que le souci de son empire et le bien de son peuple. Ce qu'il est, Taspect même du tcnnô le révèle. De taille moyenne, plutôt mince autrefois, quelque peu allourdi maintenant par l'âge et la vie sédentaire, le front et le menton volontaires, les yeux réfléchis, il apparaît comme un homme sûr de lui, conscient de son origine céleste et de ses droits souverains, ayant la foi que les succès continus de son règne glorieux entre tous sont dus À la protection et aux vertus de ses divins ancêtres.
Sans doute le Japon a beaucoup conservé de son passé et les changements qui s'y sont produits sont
en grande partie les conséquences d^une évolution
séculaire, conséquences dont un régime factice avait réussi à retarder l'apparition. Encore est-il que le Japon s*est réformé plus brusquement et plus complètement qu^aucun autre [)etiple : orc^est de ses réformes que nous avons à nous occuper.
Aussi, après avoir indiqué le principe traditionaliste, qui a subsisté dans les nouyelles institutions, devons-nous mettre en relief le principe réformiste, qui les a proprement inspirées.
Toute œuvre de réforme est complexe ^ elle consiste d'abord à créer une organisation politique et sociale; ensuite à donner une direction différente aux anciens instincts sociaux ou à provoquer sinon de nouveaux instincts, du moins de nouveaux sentiments sociaux en remplacement de ceux qui avaient disparu ou qu'elle tend à faire disparaître. De plus, toute œuvre de réforme accomplie depuis un siècle et demi a tendu à créer ce que nous sommes convenus d'appeler l'État moderne avec ses services compliqués qui permettent à un peuple de s'accroître, de développer ses moyens de subsistance, de s'employer dans le commerce et dans l'industrie, de s'enrichir, d'augmenter son hygiène et son bien-être, de s instruire, d'assurer la défense des biens acquis contre les ennemis du dehors; elle a tendu aussi à donner à TÉtat, ainsi reconstitué, un caractère démocratique.
Ces diverses tendances se retrouvent dans l'œuvre accomplie par les réformateurs japonais. La partie la plus délicate de leur œuvre, la transformation des instincts sociaux, leur a été facilitée par les
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LE JAPON MODERNE
conditions intérieures et extérieures du Japon : le patriotisme et .le cuite de i empereur ont donné au nouvel État, à la nouvelle soeiété une cohésion supérieure à celle du vieux Japon, supérieure aussi à celle de la [)li]|)art des nations modernes.
Dans l'œuvre de réorganisation proprement dite nous ne signalerons pour Tinstant que les principes d'origine purement japonaise. Les réformateurs se sont en premier lieu inspirés de leurs théories philosophiques. Élevés dans le rationalisme et dans la croyance à la bonté naturelle de rhomme, ils se sont persuades, comme les révolutionnaires français, qu'on peut constituer un Etat d'après les seules données de la raison, qu'il existe des principes absolus valables pour toute société humaine; ces principes ont été pour eux : / la monarchie patriarcale, le sacritice de Tindividu à rÉtat, la suppression de toute association tendant à s'entremettre entre l'État et les citoyens, l'égalité de tous les sujets de Tempereur tout-puissant. Cette conception dogmatique, qu'ont produite deux siècles de culture chinoise, a^ malgré ses dangereux défauts, bien servi les révolutionnaires japonais puisqu'elle leur a permis de comprendre leurs réformes comme une œuvre d ensemble et qu'elle leur a fait saisir ce qu'il y a de général et de rigoureusement scientifique dans l'organisation de l Etat moderne. D'ailleurs elle n'a pas détruit ces qualités naturelles d'observation précise et de bon sens pratique qui rapprochent par de certains côtés la race japonaise de la race britannique. Aussi, tout en pensant à rhomuie type, tel que le révèle la
philosophie chinoise, les réformateurs, heureusement inspirés par le nationalisme romantique, n'oni-ils pas négligé de penser à cette forme particulière du type humain qui est la forme japonaise et, tout en légiférant a priori pour une société idéale, ont-ils cherché à satisfaire les besoins particuliers de leur époque, à réparer les erreurs commises par les gouvernements antérieurs, à combler les lacunes découvertes dans les anciennes institutions souvent conservées sous un nom différent, à satisfaire le^ aspirations qui se sont manifestées dans toutes les classes.
Ces aspirations sont pour la plupart démocratiques, car la création d'un État compliqué ne peut se comprendre sans la formation de nombreux agents destinés à en assurer Fautorité, sans la constitution d'un capital destiné à en permettre le fonctionnement; par suite, la création d'un pareil État ne peut se comprendre que chez un peuple qui t( lid à développer son instruction et ses richesses, mais tout peuple riche et instruit prétend d'abord être consulté sur ses destinées, puis se gouverner lui-même.
11 serait souhailable que les libertés d'un peuple se développassent avec ses aspirations vraiment démocratiques et que de pareilles aspirations se. produisissent progressivement chez lui avec la diffusion de l'instruction, de la richesse et du bien-être et ne fussent pas produites en quelque sorte facticement par des théories spéculatives ou le désir d^imiter d'autres peuples plus avancés.. M^is dans les sociétés humaines comme dans la.
LE JAPON MODEENB
nature révolution se présente rarement avec ce
caractère de continuité et de perfectionnemenL presque insensible qu'aimaient à lui attribuer Darwin et Spencer. Presque toujours au contraire les changements politiques et sociaux ont lieu brusquement, sous Taction du dehors, sous l'influence de systèmes a priori et au milieu de bouleversements. Tel a été le cas pour le Japon.
Aussi Fœuvre du nouveau gouvernement n*at-elle pu échapper à Tinfluence des violences et des haines suscitées par vingt ans de troubles, de luttes et de crimes. Mais nous devons nous borner ici à indiquer des tendances qui feront ailleurs 1 objet d'une étude spéciale.
Telle que nous Favons examinée jusqu'à présent,
la transformation politique, religieuse et sociale du Japon peut être considérée comme 1 aboutissement de son évolution morale et matérielle dans le cours du dix-huitième et du dix-neuvième siècle ; c'est en grande partie le résultat de son isolement séculaire, par suite le produit d'un procès de différenciation. Cependant le Japon, non plus qu'aucun pavs, ne pouvait se soustraire au procès de dissolution qui s accomplit constamment mais qui fut particulièrement actif au cours du dix-neuvième siècle; il lui fallait donc se créer des institutions qui lui permissent de participera la vie géné-
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raie de l'humanité, à ses eflforts scientifiques, littéraires, artistiques, philosophiques, de se mesurer avec les autres nations par les armes dans la guerre, et dans la paix par le commerce et Tindustrie. Or de pareilles institutions tendent à être les mêmes chez tous les peuples à une époque détermiiu e ; le peuple qui le premier a su donner à une institution le type propre à cette époque voit les autres peuples copier son œuvre, non seulement dans ce qu'elle peut renfermer d'humanité générale^ mais encore dans ce qu'elle a de plus particulièrement national. C'est ainsi que la constitution anglaise, produit original de l'évolution du peuple anglais, a servi de modèle aux peuples les plus différents; que le code civil français avec certaines de ces dis^ positions particulières non pas même à la France entière mais à la seule coutume de Paris a été copié par tant de pays dont le génie n'a rien de commun avec le génie français et que tous les États ont plus ou moins adopté l'organisation militaire de la Prusse et son système d'enseignement puhlic.
Plus qu'aucune autre nation le Japou éUiit forcé de faire de pareils emprunts à l'étranger, •parée qu^un isolement séculaire y avait arrêté le développement de toutes les institutions qui supposent des rapports internationaux, et chez aucune nation les institutions empruntées n'ont paru au premier abord plus étranges parce qu'il n'a point trouvé d'aide chez les peuples de l'Asie tombés passagèrement en décadence mais a dû s'inspirer de PAmérique et de PEurope.
Dans les emprunts complexes que le Japon a
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faits à la civilisation occidentale, ce quil a
cherché, souvent inconsciemment, ce sonf ces lois et ces découvertes qui appartiennent proprement à la civilisation universelle; sans cloute beaucoup nous apparaissent aujourd'hui comme européennes, mais seulement parce que l'Europe s'est trouvée au dix-neuvième siècle devancer TAsie, comme à d'autres époques TAsie avait devancé TEurope.
Ainsi nous devons considérer comme humaines et non comme européennes nos connaissances scientifiques, encore que plusieurs de nos hypothèses, la gravitation, Téther, la théorie atomique procèdent de nos idées philosophiques autant que de Tobscrvalion de la nature et qu'on puisse même supposer que si le mouvement scientifique se fût produit d'abord en Asie les sciences mathématiques et physiques eussent été fondées sur des hypothèses di£Férentes. Comme les sciences mathématiques, physiques et naturelles, nous devons tenir pour humaines les sciences économiques et sociales, bien que les hypothèses sur lesquelles ces sciences sont établies se rattachent encore plus étroitement à nos concepts philosophiques. Les peuples dé TAsie peuvent donc s'adapter nos connaissances scientifiques, mais c est à la condition de s'adapter aussi dans une certaine mesure la mentalité qui a produit nos hypothèses ; or pareille adaptation ne saurait être vraiment féconde et durable que si elle est précédée d'une certaine préparation de l'intelligence et du caractère : aussi bien a-t-il fallu quelque temps aux Asiatiques pour s'initier complètement aux sciences physiques
et dans les sciences mathématiques leurs progrès
sont-ils encore peu considérables.
Les applications pratiques des sciences appartiennent aussi à la civilisation générale et l'adoption en est plus facile. Mais on les sépare malaisément de rensemble do la civilisation malcrielle; c'est pourquoi les Asiatiques se sont assimilé, une partie de la civilisation matérielle de TEurope, même danè ce qu^elle a de purement européen, comme beaucoup de nos manières et de nos costumes.
Nous ne devons pas non plus oublier que le développement de la culture matérielle est la conséquence du développement de la culture morale, comme aucun progrès matériel ne saurait durer s*il n'amène un progrès moral. Nos usines, nos chemins de fer, nos machines agricoles, nos banques, nos maisons de commerce, qui s'engagent pour des sommes énormes et trafiquent dans le monde entier, ne supposent-ils pas Tinstruction donnée à tous? chez tous, cet effort continu de Tattention, qui dans certains métiers est la plus grande fatigue? Mais les progrès de l'éducation produisent de nouveaux besoins et donnent la conscience de nouveaux droits. Or la liberté de publier des livres el des journaux, de tenir des réunions, d'afficher, la gestion des affaires nationales, départementales et communales par les mandataires du suffrage universel, que deviennent ces droits sans le souci continuel du bien public, le désintéressement, le sentiment de la responsabilité de chacun dans les actes de l'État, par suite sans une
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nouvelle méthode d'éducation qui rende ces devoirs nouveaux toujours présents à Tesprit?
L adoptiou complète de nos îiciences et de leurs applications pratiques, Tadoption partielle de notre civilisation matérielle n^étaientdonc possibles pour le Japon que s'il s assimilait dans une certaine mesure autre civilisation morale, mais dans celte dernière il est difficile de distinguer ce qui est proprement européen de ce qui est vraiment humain.
Tous les peuples de rOccident, Grecs, Latins, Celtes, Germains, Slaves, Finno-Uongrois, ont aujourd'hui des principes communs : le christianisme d^abord ; puis la culture méditerranéenne, qui, originaire de la Bahvlonie et de l Efjvpte, a reçu sa dernière forme dans la Grèce et dans l'Italie; l'administra tion et le droit romains; les sentiments (^germaniques du respect de la femme et de l'égalité des droits chez les hommes libres; la tradition féodale de Thonncur; enfin Tart de la Renaissance, les idées générales répandues par la littérature française au dix-septième et au dixhuitième siècle, les déclarations de liberté et d*égalité formulées dans l'acte de l'indépendance américaine et la Constitution de 1789, les doctrines économiques et parlementaires des Anglo- Saxons, Tesprit de discipline et de méthode qui ont fait la force de l'Allemagne. De ces principes, dont Tensemble constitue la civilisation morale de riùirope moderne, certains appartiennent indis-r cutablement à l'humanité, d'autres portent indis* entablement la marque du génie européen, la plupart sont complexes et si étroitement unis que
nous serions incapables d'y faire la part des éléments qui nous paraissent strictement européens et des éléments qui nous paraissent vraiment humains.
Comment donc les hommes d'État japonais, Ignorants de Tbistoire universelle, auraient-ils pu faire un choix, judicieux entre nos idées, nos coutumes et nos institutions? Sur quelles données se seraient-ils appuyés pour adopter les unes et repousser les autres? Sans doute la raison n'a pu les guider, mais dans bien des cas l'instinct sert mieux que la raison, et, si Tinslinct individuel se trompe souvent, Tinstinct collectif est tout autrement sùr. Dans ses grandes lignes d'ailleurs l'évolution do la civilisation n'a-t-ollc pas été la même en Asie et en Europe? Les réformateurs n avaient donc qu'à prendre dans notre civilisation morale ce qui répondait à leurs sentiments ou à leurs besoins. Là où ils se sont mépris, le peuple ne lésa pas suivis ; trente ans se sont écoulés déjà depuis les grands emprunts faits à la culture occidentale;
des institutions alors adoptées, beaucoup ont été de droit on de fait abolies; parmi celles qui subsistent nous distinguons déjà celles dont Texistence semble précaire de celles dont l'existence est assurée.
11 n'en est pas moins vrai que cette adoption précipitée d'institutions appartenant à la civilisation humaine et d'institutions proprement européennes, d'institutions destinées à s'établir au
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Japon et d'institutions qui ne pouvaient s*y établir, devait y créer une grande confusion, des révoltes,
des déchircniciils. Et cette confusion, ces révoltes, des causes multiples les ont encore aggravées.
La première et la plus importante est que le Japon, en pleine révolution en 1868, se crut un moment forcé de détruire tout ce qui uvail fait sa force et sa gloire dans le passé.
Ensuite l'opposition qui existe entre la civilisalion européenne et la civilisation japonaise s est trouvée exagérée par l'ignorance et la légèreté de beaucoup d'Ëuropéens, leur manque de compréhension et de sympathie; ils ont tourné en ridicule ou- traité d'immorales toutes les institutions asiatiques et japonaises, alors que toutes ont eu et que la plupart ont encore leur raison d'être et que plusieurs, malgré leur forme asiatique, difiFèrent peu de nos institutions. Et dans les premières années les Japonais, cédant au prestige de l'Europe, puissante et riche, jusqu'à douter de la valeur de leurs propres traditions, désireux de se faire leur place clans le concert des nations, d'obtenir la revision des traités et des alliances, ont a£fecté de copier servilement la civilisation.de l'Europe, surtout même dans ce qu'elle a de plus visiblement européen.
D'ailleurs au cours de ces quarante années où les Japonais se sont instruits à T école de TOccident, l'Europe a subi Tune des crises les plus graves de son évolution : non seulement les na- .tions qui la composent ont lutté Àprement les unes contre les autres, cherchant à faire triompher dans
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la paix ou dans la guerre leur culture propre, leur
langue, les produits de leur arl et de leur industrie mais encore au cours de la révolution générale qui a marqué le passage de Tancien régime au régime moderne elles ont prétendu remettre en question toutes les solutions qu'elles avaient jusqu'alors adoptées au sujet de la religion, de TÉtat, de l'ordre social, de la famille et même de la morale vulgaire.
De plus, [jràce à Thumeur de nombre d'Européens qui se sont établis au Japon ou qui ont accueilli en Europe les immigrés japonais; grâce surtout à la violence des passions et des appétits déchaînés au Japon par la Révolution, plusieurs des livres européens qu'on y a tout d'abord traduits et répandus ont été les plus hardis, les plus destructeurs et nul n'a pris soin de donner au lecteur oiienlal aucune indication sur les auteurs, leur situation sociale, leur patrie et même leur époque; aussi une extrême confusion s^est-elle produite dans l'esprit des jeunes ^ens qui ont ainsi lu péle-niêle les ouvrages les plus dissemblables par les tendances, les plus inégaux par la valeur et Tinlluence.
Et le Japon n*a connu TEurope que par ses livres ; la seule société d'origine occidentale avec laquelle il ait entretenu des rapports réguliers est la société américaine. Sans doute le peuple des États-Unis possède des qualités du premier ordre ; cïiQz nul autre l'initiative individuelle n'est plus développée, chez nul autre on ne rencontre une lelle maîtrise, un' tel respect de soi-même, une pratique aussi quotidienne du courage inconnu.
LE JAPON MODERNE
pareil goût du travail» pareil mépris des conventions
inutiles, une aussi grande faculté d'assimilation, un amour aussi sincère, une compréhension aussi nette de la démocratie et la connaissance de ces qualités est particulièrement utile aux Japonais, chez qui le ré^jimedu shôgunata longtemps affaibli le senlimeut de la personnalité, aux Japonais, qui, ayant tout à créer sous le rapport de la civilisation matérielle, se trouvent par de certains côtés dans des conditions sensiblement analo^jucs à celles des Américains. Cependant l'Amérique du Nord, qui reçoit chaque année plus d'un million et demi d'immigrants pauvrets et sans instruction, est une nation en formation, cela est surtout vrai des États de rOuest, les seuls qui entretiennent avec le Japon des relations suivies. Au lieu de voir dans beaucoup de particularités de la vie américaine les accidents d'une société qui cherche à se constituer, les Japonais, à l'exemple d'ailleurs de beaucoup d'Ëuropéens, les ont prises pour Taboutisse* ment fatal de la civilisation occidentale, ainsi de l'amour de l argenU du nombre énorme des di* vorces, de l'abaissement de la natalité, de l'ignorance où trop souvent les enfants devenus (grands vivent de leurs parents et de leurs frères et sœurs, de la lutte pour la vie comprise de telle sorte que l'homme semblerait fréquemment ramené à l'état de nature; ainsi encore du mépris de la science théorique et de la spécialisation; ces défauts, nous les voyons d'ailleurs s'atténuer tous les jours dans l'ensemble de l'Union; déjà dans les États du Nord-Est ils ont presque disparu.
Après avoir déterminé les caractères généraux de l'influence européenne au Japon, nous en résumerons rhîstoire. Nous ne reriendrons sur ce que nous avons dit des pro^^rès accomplis dans les sciences aTanl 1854 que pour bien montrer que la volonté de s'assimiler la civilisation occidentale ne fut pas un brusque engouement, comme on se piait à le dire, mais la continuation d'un effort raisonné, d'un effort séculaire. Après l'arrivée de Tescadre américaine, les tentatives un peu désordonnées se chanjjèrent en œuvre systématique; le bakufu avait acheté des bateaux, fait venir une mission militaire française, créé de grandes écoles, envové des officiers et des fonctionnaires en Eu* rope et en Amérique pour y compléter leurs études techniques, ainsi Uchida, Enomoto, Akamatsu (1841) (aujourd'hui baron et vice-amiral); sur presque tous les points, le nouveau gouvernement impérial ne fit d'abord qu'imiter le bakufu. Mais quand Iwakura revint de sa grande mission autour du monde, les réformateurs conçurent un plan plus vaste de rénovation du Japon sous Tinfluence de TKurope; Tadoption du calendier grégorien en 1872 pour prendre date du 1" janvier 1873 était significative, car en Orient Tadoption d'un calendrier est considérée comme une sorte de profession de foi politique et religieuse; dans TExtrème Asie on admit que le Japon renonçait officiellement à la civilisation chinoise pour adopter la civilisation européenne.
LE JAPON MODERNE
£n effet, comme au seizième et au dix-septième siècle les Japonais avaient voulu par patriotisme
copier la Chine et connue au dix-huiliènie ils avaient voulu par patriotisme se soustraire à Tinfluence chinoise, redevenir purement japonais, à la fin du dix-neuvième siècle ils ont jugé que le véritable piilriotisme leur commandait de se rendre les égaux des plus grands peuples du monde en les imitant. Dans le fait leur tempérament ne change pas; toujours on retrouve ciicz eux le même amour de leur pays, la même conscience orgueilleuse de leur valeur, mais les circonstances impriment à leur tempérament des tendances diverses; au début du dix-septième siècle, redevejAUS barbares pendant Tanarchie du moyen âge, ils eurent honte d^eux-mèmes dès qu'ils reprirent leurs anciennes relations avec la Chine plus civilisée; isolés du monde sous les Tokugawa, ils con- 4;urent l'idée que le monde valait peu près du Japon; quand ils connurent enfin TAmérique et l'Europe, ils comprirent leur folie et du coup, avec la faculté de décision, l'ardeur à mieux faire qui leur sont naturelles, ils résolurent de s'adapter d'un seul coup tous les progrès de la civilisation générale que leur isolement les avait empêchés de connaître. Mais ce qu'ils voulurent alors, à quelque moment de leur histoire tous les grands peuples ne Tont-ils pas voulu? Il n'en est pas un dont la civilisation ne soit laite des civilisations de tous les autres. Seuls les peuples en .décédence ont peur d'imiter, c'est-à-dire d'apprendre, ils se sentent trop faibles pour rien s^assi-
Digitizeu ^jQOgle
LA TAANSFORMATIOSf DU JAPON
mîler; le culte exclusif de la tradition n'est pas
une force et ee n'est pas non plus La preuve d'un caractère original, ce serait plutôt le signe d une originalité si pauvre que le moindre emprunt risquerait de la faire disparaître. La seule dififérence que nous puissions noter entre révolution du Japon et celle des autres grands peuples provient de sa situation insulaire qui pendant des siècles ne lui a permis que des relations intermittentes avec le monde et (jui par suite l a forcé, Tisolement rompu, à tout apprendre à la fois.
La transformation du Japon sous Finfluence de l'Europe fut surtout l'œuvre du gouvernement, qui promulgua des codes, créa une armée nationale et fixa de nouveaux buts à Tinstruction publique. Dans cette œuvre il faut distinguer trois périodes dont il serait d'ailleurs difficile de déterminer exactement les limites. Au cours de la première les hommes du Meiji, dans leur enthousiasme de rénovateurs, se flattèrent de prendre à chaque peuple ce qu'il avait de nueux; la France dut rédiger leurs lois et leur créer une armée, l'Angleterre leur donner une marine, rAmérique organiser leur enseignement public et leur apprendre la politique financière hardie qui convient aux pays nouveaux. Dans la seconde période les idées des ministres responsables commencèrent à se fixer, l'influence anglaise prévalut : le régime constitutionnel de la Grande-Bretagne ne semblait-il pas s'imposer à un peuple qui venait de faire simultanément une révolution démocratique et une restauration impériale? Mais un
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régime proprement constitutionnel fut bientôt jugé dangereux et dans la troisième période le Japon imita surtout rAllema^jnc, dont le (^énie lui parut plus proche du sien. Le Japon n'est-il pas comme TAUemagne un pays de traditions féodales, comme elle un empire autocratique et militaire? Les lois et les institutions de rAllemagne lui conviennent donc mieux que celles de pays démocratiques. Et par d'autres côtés le Japon ressemble encore à TAllemagne : Fun et l'autre sont de très vieux pays mais de très jeunes nations, l'un et Tautre possèdent une culture ancienne mais ne se sont enrichis et développés matériellement que dans les dernières années; le Japon, qui avait tout à créer, était donc porté naturellement à s inspirer d'un peuple qui lui-même se donnait de nouvelles institutions et un nouveau système économique. Dans cette troisième période se manifestèrent d'ailleurs un retour marqué vers les traditions japonaises et le désir chaque jour plus vif de faire oeuvre originale; depuis quinze ans ces deux tendances sont devenues prépondérantes.
L'étude des réformes devant faire Tubjct de ce livre, nous ne toucherons que deux points dans cette introduction.
D'une part le gouvernement envoya des jeunes gens à l'étranger pour y étudier aux frais du trésor; le nombre n'en fut jamais élevé; il y en avait 80 en 1877, dont 12 dépendaient de la guerre et 40 de
la marine; les difficultés budgétaires firent réduire ce nombre à 36 en 1885; en 1887 nous trouvons
Gl étudiants, dont 26 pour la guerre et 10 pour la marine : 28 habitaient rAllemagne, 19 la France, 9 l'Angleterre et 3 les États-Unis.
L^exemple donné par le gouvernement ne tarda pas à être suivi par les samurai, par les marchands et même par des hommes du peuple. Nombre de jeunes gens se rendirent en Europe et en Amérique pour y compléter leur éducation : entre 1880 et 1883 on en comptait en moyenne de deux à trois cents, dont une vingtaine de femmes ; en 1885 le nombre des Japonais établis à Tétrangcr pour s'instruire à leurs frais était de 896 : 454 se trouvaient aux États-Unis, 75 en Allemagne, 57 en Angleterre, 31 en France. Le mouvement d'émigration n'a commencé que beaucoup plus tard puisqu*en 1885 on ne comptait encore que 11 580 émigrés, dont 4521 en Corée, 2112 en Chine, 1949 aux Uawai; nous étudierons ce mouvement dans le dernier livre de cet ouvrage. Sous Timpulsion des Japonais revenus de l'étranger, les classes éduquées montrèrent une grande ardeur à s'assimiler la civilisation occidentale ; à côté des industries de TEtat se créèrent des industries privées; combien de livres anglais, français, allemands furent alors traduits! combien de journaux se fondèrent pour répandre au Japon la culture de TEurope! ces eÉforts seront exposés dans rintroduclion du Livre Jll, qui est consacrée au mouvement démocratique.
D'autre part le gouvernement impérial, pour-
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suivant la politique adoptée par le bakufu , prit des étrangers à son service. En 1874 il en employait
52i, soit 280 anglais, 110 français, 48 américains (58 on 1873), au allemands, 14 hollandais (19 en 1873) etc., dont 151 professeurs, 213 spécialistes, 68 fonctionnaires, 27 ouvriers, 65 personnes exerçant des professions diverses. Les embarras du trésor firent qu*en 1883 on comptait seulement 44 professeurs, 29 spécialistes, 46 fonctionnaires; mais en 1887 le nombre des employés étrangers était remonté à 195, dont 76 anglais, 37 américains, 1 1 français, 43 allemands et 9 italiens.
Gomme on peut le penser, la valeur de ces employés était fort inégale; au début surtout le gouvernement se laissa prendre aux mensonges de quelques aventuriers, qu'il dut bientôt congédier, mais il sut aussi s^assurer les services d'hommes du protnier ordre, dont nous relaterons les travaux en traitant de la réorganisation des différents services. Disons cependant ici que Tœuvre de ces serviteurs étrangers du gouvernement "japonais est au-dessus de tout éloge; ils n'ont pas fait le Japon comme on Fa dit souvent; le Japon s'est fait luimême : aussi bien aucun peuple ne peut-il devoir ses succès qu'à sa propre énergie et à sa propre intelligence. Mais en initiant le Japon à la culture générale, en hâtant ses efforts, en lui évitant des fautes qui auraient pu retarder son développement pondant trente ou quarante ans les conseillers étrangers ont aidé à sa transformation et à celle de TAsie, ils ont contribué aux progrès de la civilisation humaine et montré que malgré leurs
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luttes tous les peuples sont solidaires les uns des autres. Le Japon a pu eu vouloir aux puissances européennes de lui avoir si longtemps refusé la revision des traités, encore qu^il doive reconnaître aujourd hui que, pour avoir été quel(|ue peu égoïste, leur politique ne manquait pas de prudence : n'a-tril pas lui-même exigé pour ses nationaux la juridiction consulaire en Corée et en Chine? Mais le Japon ne doit jamais oublier les services que les Européens lui ont rendus, le talent, Tardeur au travail, le véritable dévouement que lui ont consacrés ses conseillers français, américains, anglais, italiens, raffecliou et l'admiration que, revenus dans leurs pays, ces conseillers lui ont toujours témoignées.
Il ne nous reste plus qu^à écarter certaines critiques qui pourraient nuire dans Tesprit du lecteur à rintelligence de Texposé que nous ferons des réformes. Ces critiques, nous les trouvons résumées dans le jugement que portait en 1890 un écrivain japonais, M. Masujinia :
« Voici notrn histoire pendauL les vin^t dernières années : d'abord détruire le passé; ensuite nous adapter de toutes pièces tics institutions étrangères; enfin détruire en partie ce que nous venions d'achever. »
On pareil blâme semblerait trop sévère; mêlé
aux événements, 1 auteur ne peut bien les juger. L'on n'a jamais accompli de grande^ réformes sans
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quelque hésitation ou quelque entraînement; c est après plusieurs siècles que les caractères distinctifs d'une époque peuvent nettement apparaître. Mais Téloignement, la différence des mœurs et des croyances permeUcnt pevil-rlic de juger des événements récents comme s'ils étaient déjà anciens. Aussi comprenons^nous qu^en dépit de fautes de détail, le Japon a su mener à bien Tune des réformes les plus remarquables dont Thistoire de rhumanité doive garder le souvenir.
Nous relèverons donc les erreurs que renferme le jugement de M. Masujima.
Le passé n a pas été détruit, il s'était détruit de lui-même; le régime factice créé par leyasu et maintenu pendant deux siècles et demi par ses continuateurs a disparu quand le Japon est sorti de son isolement.
Le Japon ne s*est pas adapté de toutes pièces des institutions étrangères. Nous avons déjà vu que le fondement même de l ÉLat et de la société nouvelle était japonais; nous verrons que dans la plupart des institutions qui paraîtraient entière^*, ment empruntées la base est japonaise et très anciennement japonaise, que Tesprit est japonais, que la forme seule est européenne et qu'au cours des trente dernières années Tesprita fini par modifier la forme.
Enlia il est également incxacl de dire que les Japonais ont détruit en partie ce qu'ils venaient d'achever. Deux choses sont vraies : à la période ou le Ja|)ou, ébloui par la civilisation occidentale, a voulu en imiter tout ce qui en paraissait imi*
table, a succédé la période où, se ressaisissant, il a compris que, s'il veut marquer sa place dans l'histoire de rhumanité, il doit, même en se modifiant, conserver son type particulier; d'autre part vingt années d'expérience lui ont permis de distinguer parmi les emprunts faits ceux qui lui servent et ceux qui ne peuvent lui servir.