‹ Le Japon histoire et civilisationChapitre 3 sur 22 · B. — LES HOMMES · texte numérisé non relu

B. — LES HOMMES

Si nous cherchions seulement à déterminer l'évo-

lution générale de la civilisation japon«isc nous pourrions écrire Thistoire de la Révolution sans étudier particulièrement la vie et les qualités des hommes qui Tout faite, car, si le régime qu ils ont créé j)ortc encore la inarque de leurs tempéraments, avec le temps il la perdra pour conserver seulement celle des passions et des besoins de leur époque. Mais puisque nous voulons étudier la formation progressive des nouvelles institutions du Japon et le développement de sa politique, nous devons chercher à comprendre les caractères des hommes d'État qui l'ont tour à tour dirigée, car le système et les procédés du gouvernement se sont transformés quand la mort d'Ôkubo, doctrinaire, autoritaire, révolutionnaire a permis ravènenient d'Ito, Hn, pratique, souple, patient et prudent, et le changement a été plus grand encore quand Tinlluence dltè, Tauteur de la Constitution, a cédé peu à peu devant celle du maréchal

LE JAPO£< MOD£R^Ë

Yamagala cl du (général ^KaUura, les fondateurs de l'empire militaire.

Les promoteurs de la llévolution appartenaient aux milieux les plus divers; d'aeeord devant Tennemi commun, ils se divisèrent, la victoire obtenue. L'histoire du Japon entre 18(>9 et 1890 est surtout celle de leurs luttes comme le caractère du régime fondé alors ne -peut s*expliquer que par Topposition, puis la conciliation un peu factice de leurs aspirations diverses.

Nous tâcherons de faire connaître et les différents partis et les hommes les plus éminents de chaque parti.

Depuis des siècles, le rêve des kuge avait été de rétablir le régime du huitième siècle, où ils occupaient toutes les charges: par instinct et par intérêt ils étaient donc partisans d un empire autocratique et d'un État fortement centralisé, comme aussi, mal(];ré Talliancedes deux noblesses, hostiles à la féodalité, qui les avait dépossédés. C'est ainsi que ces hommes d'esprit rétrograde se trouvèrent portés à prendre l'initiative de toutes les réformes^ (|ue ces représentants du pouvoir civil s'efforcèrent de créer une monarchie militaire (|ui les protégeât contre les clans, leurs alliés ; que ces admirateurs

L;iyiiiztjo by LiOOgle

LA TRA24$FOKMATiON DU JAPON

de l'anliquile japonaise en arrivèrent à s^inspircr de TEurope, dont le système politique était seul capable de faire disparaître les traditions féodales et d'établir la centralisation; ils en subirent crantant plus 1 influence que, tenus à l'écart depuis des siècles, ils n'avaient pas de traditions politiques.

Au début le nouveau gouvernement se composa presque exclusivement de princes du sang et de kuge; comme les charges des premiers étaient honorifiques, ce furent les kuge qui eurent la direction des affaires. Non seulement ils obtinrent la présidence des principaux conseils ministériels mais encore tous les postes de l'administration dans les provinces que t armée du châtiment enlevait aux représentants du bakufu.

Parmi ceux qui occupèrent alors de hautes situations, il faut citer Nakayama, Nakamikado, Konoe, Kujô (1840-1906), le président du conseil des censeurs aboli en 1871; Saga, membre du daijùkan; Savva, quelque temps ministre des affaires étrangères : M. de Hûbner, qui connut ce dernier en 1871, lui trouvait à cinquante ans Tair d'un vieillard, mais il écrit de lui :

Savva est un esprit éclairé, aimant^ les réformes et le prorjrès, quoicpie trop sa(;epour .ipprouver cette course au ( loclier qui est aujourd'hui le mot d'ordre dans les régions du pouvoir.

Sawa dut démissionner, M. de Uùbner ajoute :

Ce grand seîfpieur de vieille roche, ami et protecteur des belles-lettres, connaisseur en objets d'art et pratiquant lui-même la peinture. . . porte sa disgrâce avec

tt LE JAPON iMODERISË

une noble aisance. II nous disait en parlant de sa retraite : a Eli bien, je m'en vais retournera mes livres. »

Plusieurs des kujije qui furent alors ministres sont encore vivants. Higashikuze Michitomo ou Michiyoshi, né en 1833 (comte depuis 1884), a été successiyement sangi, président du ministère du Ilokkaîilo, vice-président de la chambre des pairs (1890-1891); depuis 1891 il exerce les fonctions de vice-président du conseil privé; c*est un homme fin et charmant, connu pour son talent poétique. Tokudaiji Sanenori, né en 1839 (marquis en 1884), a été depuis des années Tami et le confident de Tempereur, d'abord comme ministre de la maison impériale, puis comme {jrand chambellan et gardien du sceau privé, il a le grand ordre depuis 1907; c'est le frère aîné du marquis Saionji. Kuga, né en I84fl (marquis en 1884), qui a commandé une armée en 18G8, a depuis occupé divers postes, dont celui de préfet de Tôkiô en 1896-97; les Japonais admirent beaucoup son exquise politesse aux formes archaïques.

Entre les kuge, deux se signalent à Thistorien :

Sanjôet Iwakura ; grâce à leur naissance, à leur éducation, à leur habitude de la cour, ils firent trouver naturelles à l'empereur les réformes qui, proposées par leurs rudes collègues des clans, Teussent choqué. Il semblerait pas qu'ils fussent ennemis ni même adversaires; tout au contraire, ils unirent leurs efforts pour la réalisation de Toeuvre commune; ils

n'en représentent pas moins des tendances opposées : Saiijô conserva du vieux Japon tout ce qui pouvait en être conservé; Iwakura fit aux idées révolutionnaires et à rinfluence européenne une part que beaucoup ont trouvée exaf^érée.

Sanjô Sanetomi ou Saneyoshi (1837-91) appartenait à l'une des f amitiés pures issues de la maison Fujiwara. Son père avait été udaijin. rs'ourri do rensei^^nement des romantiques, enthousiaste, hardi à vingt-cinq ans sous Taspect de gravité précoce que lui donnaient ses {grandes manières, Sanjô souhaitait sur toutes choses la restauralion impériale et le rétablissement du gouvernement des kuge. Nous avons déjà raconté ses épreuves, ses conspirations, son exil. Le coup d^État de 1868 l'ayant fait rentrera Kioto, il prit aussitôt un grand ascendant sur Tespritdu jeune souverain. Quoiqu'il eût de peu dépassé la trentaine, il devint le véritable chef du nouveau gouvernement, d'abord comme fukusosai (18G8), puis comme udaijin (180^), euHn comme daijôdaijin (1871-85). Tout en restant fidèle à ses principes, il sut profiter de Texpérionce acquise et se plier aux circonstances; tout en n'abdiquant jamais son autorité de premier ministre, il ne repoussa pas les conseils de ses collègues plus directement en contact avec le peuple et mieux formés à la politique extérieure par leurs voyages à létrani^er : malgré son admiration du passé il signa toutes les lois qui ont créé le Japon moderne; après avoir été Tennemi juré desétran- {^ers il leur ouvrit son pays et s'inspira de leur civilisation. Mais Sanjd subit plutôt qu'il ne suggéra

LE JAPOM MODERNE

ces chan(T;cmcnts; son rôle fut âc conserver la tradition, de relier le présent au passé, d'empêcher que Tœuvre révolutionnaire 8*accomplit d'une manière révolutionnaire et ne dépassât trop les bornes qu'il aurait voulu lui tracer.

Quand, en 1885, le daijôkan tit place à un ministère, Sanjô ju^ea que son rôle était terminé; il obtint de se retirer, mais reçut, avec le tilre de duc (1884), la charge honoraire de naidaijin (1885); depuis il n'intervint plus directement dans les affaires qu'en octobre 1889, où, pour céder aux vo'ux tle Tcmpereur, il exerça la [)résidence du conseil par intérim entre la démission du cabinet Ruroda et l'avènement du cabinet Yamagata (décembre 1889).

Les portraits faits de Sanjô dans sa vieillesse nous le représentent petit et maigre, le front dégarni, la tète ronde, les sourcils écartés, les yeux au regard fin sous les paupières bridées, le nez régulier, les lèvres fortes avec la moustache clairsemée, le menton avançant dans un bas de visage fuyant. Mrs Fraser le peint en 1889 comme d^une santé délicate, très ennuyé de la politique, aimable et de belles manières.

Dans sa dernière maladie, Sanjô reçut la visite de Tempereur, qui lui dit : « Pendant les premières années de mon règne, quand je n'étais qu'un enfant, vous avez été mon principal soutien. Vous n'avez pas craint d'assumer les plus lourdes responsabilités ; vous m'avez constamment prêté une aide prompte et sûre, vous avez été mon maître et mon père. Vous n'avez jamais commis de faute

dans l'accomplissement de vos graves devoirs. Tous mes sujets devraient vous choisir comme leur modèle. En reconnaissance de vos senrioes et de

votre fidélité je vous ronfèro le ranj^ do s/ioic/n'i. » C'est la 1" classe du I*' rang de likai, le u liin japonais; cet honneur réservé aux morts n'a élé encore accordé qu*à Sanjô.

Le rôle d'Iwakura ïomomi (18:25-83) a été plus complexe que celui de Sanjô. D une famille de kuge issue de Tempereur Murakami (947-67), il sè mêla dès son enfance aux conspirations du (Tosho. Tandis que Sanjô attaquait ouvertement le shôgunat, Iwakura ourdissait dans Tombre des intrigues compliquées, que Ton n'a pas encore exposées clairement : ce fut le principal auteur de ia réconciliation des deux noblesses et de l'alliance de la cour avec les clans du Sud. Quelques précautions qu'il prit, il n'échappa pas aux soupçons du bakufu, qui le punit en 1862. Plus tard, il feignit de se rallier à la politique de Yedo, mais il continua de préparer le complot qui devait amener la chute du shôgunat.

En 1868 hvakura fut l un des principaux auteurs du coup d'État. Nous avons vu avec quelle violence il intervint dans les conciliabules tenus au gosho. Fukusôsai en 1868, démissionnaire en février 1869, dainagon en 1870, udaijin cbargé des afFaires étrangères en 1871, il fut ensuite nommé chef de la grande ambassade aux États-Unis et en

LE JAPON MODERNE

Europe (!87l-7:i) et reprit à son retour (1873) ses fonctions d'ndaijin, qu'il conserva jusqu'à sa mort (1883). Cet homme de cour fut Tun des plus ardents promoteurs de la Révolution. En trois ans, disait-il à M. de Uùbner, nous transformerons le Japon. Il ajoutait que la suppression du shègunat avait rendu les grands daimiô presque indépendants. (iGela, déclarait-il, n'était pas tolérable » et l'on était en 1871, à l'époque où l'influence des Shimazu semblait prépondérante. Iwakura se défendait d'être Tennemi du bouddhisme, la religion du peuple, tout en se reconnaissant décidé à puri' fier les temples shintô; il était résolu à exiger le paiement régulier de l'impôt mais voulait en diminuer les charges pour les cultivateurs en y soumettant les habitants des villes.

Si nous nous demandons maintenant quels motifs déterminèrent ce grand seigneur à se faire le représentant de la démocratie, nous serons sans doute embarrassés pour répondre : il haïssait la féodalité, qui avait abaissé ses ancêtres, et son voyage autour du monde lui inspira Tadmiration de la culture occidentale; impérialiste et patriote, il ht tout ce qu'il put pour affranchir sa patrie et consolider le trône. Mais qu'aristocrate convaincu, il ait ruiné l'aristocratie, même celle des kuge à laquelle il était tier d appartenir, voilà qui est pour étonner; sans doute il dut céder aux événements, à la pression de ses allié» et préférer sacrifier ses pil'jngcs à ses ambitions.

£n 187 1 Iwakura était un homme dans la force de l'âge, plutôt grand, le visage ovale, le front haut,

une ride droite entre les sourcils; son aspect respire Forgueil surtout dans les portraits et les photographies que notis avons de lui en costume japonais.

Sa parole^ écrit M. de Hiibner, est brève et un peu sècbe; ses manières sont celles d'un homme du grand monde : simples, aisées, naturelles.

Sa physionomie n'a rien qui frappe, si ce n'est la vivacité des yeux quand il parle, et sur la boucbc une expression ti'ès mar(^uée de causticité.

Dans les dernières photographies, oi> il porte le costume européen, Iwakura nous apparaît comme ▼ieilli avant Vd^e ; les yeux sont moins vifs et plus perçants; la houche n*est plus caustique, elle est presque méchante; le visage a quelque chose de troublant, presque de faux; il semble bien qu'à connaître les hommes Iwakura n'eût pas appris à les . ai mer.

Les kuge gou vernaien t parce qu'ils représen taien t l'empereur et qu'au début ils étaient les seuls partisans convaincus d'un frouvernement centralisé. Mais, comme ils ne possédaient ni sujets, ni soldats, ni revenus d'aucune sorte, leur gouvernement eût été purement nominal sans Tappui que leur prêtaient les clans ralliés à la cause impériale.

De ces clans la plupart perdirent bientôt toute influence. Matsudaira Shungaku d'Ëchizen (1829- 90) et son fils adoptif Mochiaki abandonnèrent

biyiiized

LE JAPON MODERNE

leurs fonctions; leur vassal Yuri (1820), qui avait rédigé le serment impérial de 18<>8, ne joua dans la suite qu'un rôle e£hcé. Date Muneki (1817-82), daimiô retiré d'Uwajima, conserva un poste important jusqu'en 1871; Owari, Aki, Ghikuzen, Chikugo etc. produisirent quelques hommes remar quables; comme clans, ils n'occupèrent plus qu'une position subordonnée.

Finalement quatre clans seulement se partagèrent le pouvoir : Satsuma, Chôshù, Hizen et Tosa. Ces clans se jalousaient, d'abord parce qu'ils étaient rivaux depuis des siècles, ensuite parce qu'ils avaient des conceptions différentes de 1 État et de la société, conceptions dues à leurs pays, à leurs mœurs, à leur constitution, à leur histoire, à leurs traditions, comme aussi au caractère des hommes qui en avaient pris la direction. De plus les accidents de la Révolution amenèrent ces clans et ces hommes à représenter plus particulièrement les différentes tendances qui se manifestent constamment dans tous les pays mais principalement aux époques de bouleversements. D'une manière générale on peut dire que Satsuma clail particulariste et conservateur, Chôshù nationaliste et militaire, Hizen libéral, Tosa révolutionnaire et radical.

Entre ces clans il y avait une autre cause d'antagonisme : leur plus ou moins de sympathie pour la culture occidentale. Satsuma et Tosa étaient dans leur erTsemble hostiles à l'Ëurope, Hizen et Chôshù lui étaient plutôt favorables. Leurs divergences se trouvaient fortifiées par celles des hommes qui les dirigeaient. Ceux qui n'étaient pas

sortis du Japon conseaLaient bien à créer une armée et une marine nationales, à faire des réformes dans les finances parce que les événements

leur avaient montré l'utilité de ces mesures; ils repoussaient 1 ensemble de la civilisation étrangère. Ceux-là au contraire qui avaient visité r£urope ou TAmérique avaient dans leur admiration de voyageurs perdu quelque peu du sang-froid nécessaire à Thomme d'État. Dans leur désir de rendre le Japon semblable aux nations de TOccidtMit il y avait du courage, une saine ardeur, une part de génie, mais aussi une grande naïveté. Les romantiques qui, comme Shimazu et Saigo, ont cultivé les vertus du samurai, ont autant fait pour les victoires militaires du Japon et même pour ses victoires économiques que les révolutionnaires, qui voulaient tout emprunter à TEurope, même le costume, et se moquaient du vieux Shimazu avec sa petite perruque et ses deux sabres. Il n est personne qui puisse représenter toute la vérité d'une époque ou d'un pays ; les mœurs et les institutions se créent par le choc de sentiments contraires; le Japon que nous admirons a autant de Tàme de Saigd que de 1 ame de Kido et d'Iwakura, peutêtre en a-t-il plus; mais il y a des époques où les polémiques des écrivains, les débats des parlements, les luttes des partis politiques suffisent à créer cette mentalité moyenne qui concilie les opinions extrêmes; il en est d'autres où Taccord ne se fait que par la défaite des uns, la victoire des autres et par l'effusion du sang. Beaucoup de saug devait encore couler au Japon.

LE JAPON MOD£a^£

Ce n élait pas assez des haines de clan à clan, it y avait dans chaque clan les haines individuelles des chefs. L'opposition élait surtout vive entre les samurai qui, restés inféodés à leurs han. en défendaient les intérêts particuliers, et ces hommes hardis qui, poussés au premier rang par leur au* dace et les hasards de la Révolution, s*cn étaient détachés pour devenir les aj^enls du pouvoir central; ceux-là mettaient les intérêts du Japon audessus des intérêts de telle ou telle province ; grisés d'ailleurs par leurs succès, ils ambitionnaient de devenir les maîtres du ^j;ouvernement; bien plus, comme dans les han la hiérarchie était si étroite, le principe de Thérédité si rigoureusement observé que, mal{;ré leurs nouvelles (ii[^nités, ils v restaient de petites gens devant le dainiio, les karô, les fonctionnaires, ce qu'ils voulaient, c'était détruire les han, réduire leur seigneur et ses principaux vassaux au rang de simples particuliers, d'où leur ardeur révolutionnaire, d'où la haine contre eux des samurai qui les avaient portés au pouvoir. Odieux à leurs clans, qu'ils méprisaionl, les chefs de la Révolution se détestaient entre eux, tous également ambitieux, également endurcis par la lutte jusqu'à ne plus connaître de scrupules.

M. de lliihner, qui en vil plusieurs à Tôkiô, s'exprime ainsi sur leur compte.

Leur nouvelle (jrandcur n'a pas poli leurs manières. Mais ce sont des tètes intéressantes, plus intéressantes môme que celles de leurs nobles collègues. On y lit Fintelligence et la hardiesse et aussi l'assurance du joueur qui, se sentant en veine, est décidé à jouer son

LA TRANSFORMATION DU JAPOiN

va-tout. Certes leurs on^^Ios ne sont pas soi{;nés et leurs mouvements un peu brus(|ues, un peu [jauclies, manquent de la {gracieuse noncbalance du Japonais de haut ran{j. Mais ils n^en sont pas moins les maîtres de la situation. C'est d'eux que dépend en grande partie l'issue finale de la lutte, sourde encore en ce moment, entre ceux qui profitent de la réforme et ceux qui en paient les frais.

Au début de la Hestauration, Satsuma était incontestablement le clan le plus puissant, d'abord par son étendue, ses ressources, son armée, qui aurait été de plus de 30 000 hommes, ensuite par le rôle prépondérant qu'avaient joué dans les derniers événements le daimiô, Tex-régent Saburô, et plus encore Sai{TÔ et Okubo. Mais Satsuma était affaibli par la discorde; dans aucun clan Tanimosité n'était plus grande entre les particularistes et les centralisateurs, les partisans et les adversaires de la civilisation occidentale et des réformes.

Shimazu 8abur6 (1820-87), d'abord sangi, puis sadaijin (1B74-75) ne s'intéressait qu'à Satsuma et à la maison de Shimazu; il haïssait Tinfluence étrangère et la Révolution. Nous ne referons [)as ici son portrait, que nous avons tracé dans le Livre précédent. D'ailleurs son influence sur le Japon et sur son clan disparut rapidement devant la fortune grandissante de ses conseillers. Komatsu Tatewaki, qui, comme karè du clan, avait pris part au coup

LF JAPOiN MODEaNB

d Liât de 186H et peu après était devenu vice-ministre des aiïaires étrangères, mourut prématurément en 1870. Terashima se consacra aux négociations (liplonialiqucs. OkuboetSaigù se partagèrent le premier rang.

Malgré leurs remarquables idiosyncrasies, ces deux hommes personnifient bien les deux tendances de Satsnina, Ton pourrait même dire les deux tendances du Japon; le premier révolutionnaire et partisan de la civilisation occidentale, le second romantique jusqu'à défendre ce qui subsistait de 1 ancien ré^jinic, qu'il avait détruit.

Nous avons déjà raconté la vie de Saigô Takamori ou Kichinosuke (1827-77) jusqu'à la Restau • ration de 18G8, dit ses conspirations, sa tentative de suicide, ses exils, ses luttes contre Ghushù, puis sa réconciliation avec ce clan, enfin la part glorieuse qu^il prit au coup d^État et à la guerre du châtiment. 8a carrière postérieure à 18G8 est si courte et tellement mêlée à l'histoire de son pays que nous devons réserver pour les chapitres consacrés à cette histoire son intervention dans Fabolition des clans et dans la formation d\ine armée nationale, sa nomination au grade de général, sa retraite dans le Satsuma, sa révolte et sa mort tragique (1877). Ce que nous voulons dire ici, c'est son prestige si grand que la mémoire du rebelle a été réhabilitée par Tempereur en 1890, qu*en 1899 on lui a élevé une statue dans le parc d Ueno et que son fils a reçu le titre de marquis (1902) . Depuis Yoshitsune aucun héros ne fut aussi cher à la foule.

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LA TBAMSFORMATIOM DU lAPON 49

Grand, fort, le masque lourd et puissant, brave, énergique, intelligent et borné, ambitieux et désintéressé, révolutionnaire et plein de j)r( jii{jcs féodaux, Sai(^ô avait conservé le pur type du Japonais d'autrefois, et le Japon, qui a retiré tout le profit possible de la civilisation étran^^ère et de la Révolution, se retourne aujourd hui avec amour vers son passé disparu ; puis comment les victoires des dernières g;n erres n'auraient-elles pas rendu cbère la mémoire du premier qui voulu l les tenter? En effet, sentant Satsuma menacé, les samurai menacés, se sentant menacé lui-même, qui dans le fond de son cœur était tout Satsuma et tout samurai, Sai^ô voyait dans de grandes conquêtes son salut et leur salut. Le peuple, dont le patriotisme avait été surexcité par la guerre sainte prèchée contre les Européens, puis par les accords subitement conclus avec les Européens, demandait que pour sauver 1 honneur national on imposât du moins le respect du Japon aux puissances asiatiques. Comprenant ce désir, Saigô voulait prendre ces samurai qu'il avait menés contre le shôgun, les mener contre la Corée, contre la Chine, pour les préparer à combattre un jour TEurope; à ses yeux, le samurai était toujours l'âme du Japon et 1 épée, Tâme du samurai; les ennemis des samurai les appelaient des hommes d'armes qui ne faisaient pas la guerre, mais ces hommes d*armes ne demandaient qu'à faire la guerre; avec Saigù, ils étaient sûrs de la victoire, et Saigô se disait que, rentré vainqueur à leur téte, il serait, lui comme eux, sacré.

Puissant, populaire, Saigô n'imaginait pas qu'aur, A

LE JAPON MODEBNE

cun homme eût Taudace de lui résister. Un homme Fosa pourtant, son camarade d^enfance, son ami

le plus fidèle, Okubo, qui maintenant se faisait son adversaire, qui bientôt devait se faire son ennemi, ôkubo, qui, tenace et artificieux autant que l'autre était violent et brave, avait pendant des années joué avec le géant et qui ne pouvait supporter que le géant prétendit maintenant le dominer, ôkubo, qui devait acculer Saigô à la révolte, au suicide, périr lui-même assassiné par les veng^eurs de Saigù, tout en portant, dit-on, sur son cœur une dernière lettre de Saigô.

Ôkubo, n'étant pas un soldat, ne pouvait supporter la gloire militaire de son rival, il ne voulait pas qu'à ses triomphes de la guerre civile Saigô ajoutât ceux d'une guerre étrangère. £t Ôkubo était aussi un réformateur qui avait condamné les clans et les samurai; comment aurait-il souffert que des victoires les rendissent intangibles? Enfin Ôkubo avait quelques-unes des grandes qualités de riiommc d Etat; il comprenait qu avant d'entreprendre une politique de conquêtes le Japon devait reconstituer son gouvernement et sa société, refaire son éducation et se créer son régime économique.

Nous avons déjà parlé maintes fois d'Okubo Toshimichi (1830-78), ici nous ne ferons que résumer sa carrière. Il appartenait à une famille bien placée de samurai de Satsuma; son père occupait une charge officielle et lui-même entra dans 1 administration après la mort de son père. Son aïeul maternel, Minayoshi, était médecin, savait le hollandais et connaissait assez bien la civilisation oc-

cideiitaie. L époque de la jeunesse d Okubo était celle où les écoles de Kai^oshima réunissaient des centaines d'étudiants désireux d'apprendre, épris de démocratie et passionnés pour la philosophie humanitaire tlOvonici. Okubo se fit remarquer entre tous : il devint Tun des hommes les plus instruits du Japon et l*un des plus ardents partisans d'un changement politique. Nous avons vu comment, à peine arrivé à 1 âge d homme, il fut mêlé à toutes les intrigues, à toutes les luttes du clan de Satsuma et à tous les com|)loi.s (jui préparèrent la Révolution. Encore que simple sainurai, il assista aux conseils où s'accomplit le coup d'Etat de janvier 1868. Le nouveau régime le fit d abord sanyo (1868), puis sangi (1869), puis ministre des finances en 1871, membre de la grande ambassade (1871-73), ambassadeur à Péking en 1874; Ôkubo, redevenu sangi, prit à son retour le portefeuille de l'intérieur, dont il était titulaire depuis novembre 1873, ce fut dès lors le membre le plus influent du cabinet; il fut assassiné en 1878.

D'un aspect imposant mais nerveux, trop ardent, impressionna]>le à l excès, Okubo avait un large front, qui se dessinait bien sous les cheveux presque ondulés, le menton fort et opiniâtre.

M. Griffis écrit de lui :

ôkuboétaft (j^rand et svelte, il portait les fovoris lon(;s

et abondants, ses grands yeux étaient ph^ns d'expression; sa physionomie attentive et coninie passionnée, tout en lui rappelait plutôt l'Européen que l'Asiatique.

Quand en juillet 1874 M. Griffis lui annonça son

SS LE JAPON MODEANK

intention d'écrire un ouvra (];e sur le Japon pour faire comprendre ce pays aux Américains, « les yeux noirs cl perçants d'Okubo brillèrent un moment de plaisir, mais aussitôt comme une ombre passa sur son beau visa(]c, il dit : u Votre idée est excellente, je suis heureux, reconnaissant que vous vous proposiez d expliquer nos altaires à vos compatriotes, mais je voudrais que quelqu'un pût écrire un livre, de suite populaire, pour expliquer à notre propre peuple les intentions du gouvernement. Trop nombreux sont ceux qui se refusent à les comprendre. »

Le plus hardi de tous les hommes du Meiji, Okubo fut aussi le plus proprement révolutionnaire. Sans ddute des rancœurs du passé, l'intérêt personnel, Texaspérationdelalutte peuvent Tavoir poussé, mais il obéit surtout aux dispositions naturelles de son esprit. Nourri de la philosophie chinoise, principalement de celle d'Ôyômei, il croyait que, rhomme étant naturellement bon, les vices et les maux se produisent seulement par la corruption du gouvernement; pour lui tout ce qu'il réprouvait au Japon était le fait de Tancien régime, il suflisait de détruire ce réfjime pour faire reparaître la vertu et la prospérité. Comme tous les philosophes chinois, comme aussi tous les révolu» tionnaires de tous les pays, ôkubo tenait le droit de l'État pour absolu; vivant dans un milieu de ferveur impérialiste, il ne se préoccupait que d'obtenir le consentement de son maître ; peu lui importaient les protestations des intéressés. Malfçré son tour d'esprit pratique, c etail un de ces génies

amoureux de généralisations qui ne comprennent

pas que les institutions et les mœurs, étant choses concrètes, ne peuvent se jwgcr d'après un critérium abstrait. D'une mentalité exclusive, Ôkubo n'avait confiance en personne, il voulait lui-même achever son œuvre, et c'est pourquoi, sentant ses jours menacés, il se bâtait, précipitant réforme sur réforme et faisant en quelques années Tœuvre d'un demi-siècle, ôkubo a rendu à son pays d'incontestables services, mais, s'il n'était mort prématurément, il aurait pu lui causer de plus grands maux, et beaucoup des désordres dont souffrit le Japon provinrent de son ardeur à tout détruire,

Le duel de Sai^ô et d'Ôkubo, la révolte de 1877, qui en fut la conséquence, la mort des deux ennemis enlevèrent au clan de Satsuma la prépondérance qu'il avait exercée au début du Mclji ; quelques hommes cependant surent lui conserver une légitime influence : Kuroda, Matsukata, Saigô Tsugumichi, Mon et Ôyama.

Tous appartenaient plus ou moins au parti d'Okubo, les amis de Saigô ayant péri à ses côtés durant la rébellion.

Kuroda Kiyotaka naquit en 1840; il combattit dans l'armée du châtiment, se signala devant Hakodate, puis dans l'armée impériale qui vainquit Satsuma révolté; il fut le chef militaire et diplomatique de rexpédition qui ouvrit la Corée au com-

LE JAPOJN MODEEISE

merce international (i87Gj. Lieutenant-général, comte (1S84), on Ta considéré longtemps comme le représentant le plus qualifié de son clan ; ministre du Hokkiiidc) ( I Hi:\-H2; , puis deragriculture (1885-88) , il devint président du conseil en 1888 mais démissionna Tannée suivante. Ën 1890 il reçut la présidence du conseil privé, qu'il conserva jusqu*à sa mort (1900);! empereur le consulta toujours comme Tun des anciens^ c'est-à-dire de ses vieux conseillers.

La famille du comte Kuroda n*a aucune parenté avec celle des daimiô de Ghikuzen, dont le chef, le marquis Kuroda (1867) est vice-président de la Chambre des pairs.

Aprt's 1 cchec du comte Kuroda comme premier minisire, le comte (1884), aujourd'hui marquis (1907) Matsukata Masayoshi devint la personnalité la plus éminente du clan de Satsuma; mais, homme d'État remarquable, Hnancier du premier ordre, Matsukata n'a ni l'ambition, ni l'esprit d'intrigue qui lui auraient permis de rétablir la fortune de son clan. Né en 1840 à Kagoshima, il favorisa la Restauration sans prendre une part directe aux conspirations et aux luttes qui la précédèrent. Connu pour sa compétence en matière économique, il fut dès le début du nouveau gouvernement nommé fonctionnaire, puis viceministre des finances; ministre de l'intérieur en 1880, il remplaça en 1881 Ôkuma aux finances et ré- * tablitle crédit public ébranlé par la politique aventureuse de son prédécesseur. Il demeura onze ans ministre des finances (1881-92); en 1889 il fit l'in-

térim de rintérieur, de 1^91 à 1892 il eut la présidence du conseil. De nouveau ministre des finances

en 1894-1)5, puis premier ministre avec le portefeuille des finances de 1896 à 1898, une dernière fois ministre des finances de 1898 à 1900, Matsukata est l'un des anciens; il a reçu le grand ordre pour les services rendus pendant la 'guerre de 1904-05.

Chauve, Tair bourru, avec une grosse moustache blanche et des sourcils hirsutes, on Ta souvent comparé à Bismarck et sans (jioute il se plait à exagérer une ressemblance qui parait le flatter.

" Un vrai représentant du tvpe de Satsuma, écrit en 1891 M. Ratligen, qui a été protesseur d'économie politique à l'Université de ïokiô, Matsukata unit à la dignité de Tattitudc la franchise d'un brave homme. 11 n'a pas l'ombre d'idées géniales et créatrices, mais il possède une énergie tranquille, qui pourrait facilement passer pour de l'opiniâtreté. »

Nous verrons que cet homme, qui au début semblait borné, se forma par l'exercice du pouvoir jusqu'à rédiger un programme politique digne des plus grands hommes d'État.

Saigô Tsugumichi (1843-1902), le frère de Saigo Takamori, combattit avec lui dans les guerres de la Restauration, et se signala dans la bande de Hirano en 1862. Lieutenant général dans la nouvelle armée impériale, Tsugumichi conduisit l'expédition de Formose (1874) prit parti contre son frère en 187 7 et remplit les fonctions de ministre de la guerre à la place de Yamagata envoyé en

LE JAPON MODERNE

Kiùshù. Mais ensuite il abandonna Tarmée pour fonder la nouvelle marine où il arriva au grade

d'amiral. Il obtint la suprême dignité inihlaire de gensui. Il fut ministre de 1 instruction publique (1878), de la guerre (1881), de la marine de 1882 à 1890, puis de \%Mk 1898, enfin de Tintérieur de 1898 à 1900. 11 fut fait comte en 1884, marquis en 1895, et c'était l'un des anciens,

Mori Arinori, né en 1847, ne joua qu'un rôle

effacé dans les événements de 18(i8-70, mais malgré sa jeunesse il fut nommé chargé d'affaires à Washington en 1871 ; ministre dans la même ville en 1873, puis employé aux affaires étranffères de 1874 à 1878, il fut envoyé comme ministre à Londres (1879-84); vicomte en 1884, il occupa le secrétariat d'État de Tinstruction publique de 1885 à 1889. D'un physique agréable avec son front ouvert, ses yeux intelligents, sa barbe taillée en carré, l'un des esprits les plus libéraux, les plus cultivés et les plus hardis du Japon, il affectait trop de dédain pour les croyances et les usa[i;es de son pays ; ayant osé soulever de sa canne le voile qui cache la porte du Geku à Yamada en Ise, il fut assassiné à Tôkiô par un fanatique sbintôiste, Nishino Buntarô, le jour de la proclamation de la Constitution (11 février 1889).

Depuis 1878, c'est surtout vers Tarmée et vers la marine que se sont tournés les anciens samurai

L;iyiiiztjo by LiOOgle

LE M AH KG If AL Dl G ÔYAMA

des Shimazu. Je ne puis que mentionner Tami-

ral comte Kawamiira ff 1904) et l'amiral comte Kabayama fl837), qui a été successivement ministre de la marine (1890-1892), de Tintérieur (1896-1898) , de Tinstruction publique (1898-1900) . Et c'est ailleurs que je parlerai du maréchal Nozu, des généraux Kuroki, Kawamura, des amiraux Itô, Tôgô, Yamamoto, etc.

Il est un homme cependant dont il convient de donner ici la biographie pour la part qu il a prise à la Restauration comme pour son grand rôle politique et militaire; c'est le maréchal Ôyama (comte en 1884, marquis en 1895, duc en 1907).

Le neveu des deux Saigô, le frère d' Ôyama Tsunayoshi, le préfet de Ragoshima, qui, après avoir pris [)art à tous les complots de la Révolution, fut exécuté pour avoir favorisé la révolte de 1877, Ôyama Iwao (né en 1842) se mêla d'abord aux intrigues de son clan et aux révoltes des rônin, il fit dans l'armée de Satsunia toutes les campagues de la Restauration, suivit avec l'état major prussien la guerre de 1870-71 et commanda une brigade contre les révoltés de 1877. Lieutenant général en 1878, général en 1891, il fut ministre de la guerre de 1882 à 1891, puis de 1892 à 1894. Il prit en 1894 le commandement de la seconde armée envoyée contre la Chine, s'empara de Port Arthur et de Wei bai wei (1895). De nouveau ministre de la guerre en 1895 et 1896, maréchal en 1898, chef de TÉtat major général de 1896 à 1898, puis de 1899 à 1904, il conduisit comme

LK JAPON MODERNE

généralissime les opérations contre la Russie, gagna les batailles de Liao yang, du Sha ho et de Muk

den et, dijà possesseur du j^rand Ordre depuis 190i, il reçut, avec le Milan d'or de première classe, le collier du Chrysanthème. C'est Tun des Anciens.

Grand et gros, le front têtu sous les cheveux drus, le visage glabre et ravagé par la variole, les yeux intelligents et moqueurs sous les paupières bridées que surmontent de rares sourcils plantes droit, le maréchal, dont la bonne humeur est passée en proverbe, a le calme d'un homme résolu^ se plaisant aux responsabilités; tout dans son aspect révèle le soldat : lui qui fut ministre si souvent, il hait la politique; s'il se rend aux réunions des anciens, c'est qu'on doit y parler de l'armée. Comme général, Oyama vaut surtout par le caractère; c'est à ses chefs d'État-major que revient principalement rhonneur des succès de 181)4-95 et de 1904- 05; cependant il est fort injuste de représenter rhonimo qui à vingt-huit ans suivait la campagne de 1870-7 i et qui depuis n'a cessé de se perfectionner dans son métier comme un samurai du vieux temps incapable de diriger une guerre moderne. Ses aides faisaient les plans de ses campagnes mais ils les lui soumettaient et les grandes décisions dont a dépendu la vie de son armée et de son pays, c'est toujours lui qui les a prises.

Après la chute des Toku^awa, Ghôshû était devenu le grand rival de Satsuma. J^a politique du clan avait changé. Mûri Motonori (1839-9() paraissait se désintéresser des affaires; les chefe du parti des idées élevées avaient tous péri au cours des troubles; Omura Masujirô fut assassine le 8 novembre 1809, Uirosawa le 20 février 1871. D'autre part le clan avait échappé k Tinfluence des aventuriers qui de 18(î2 ù 1808 lui avaient imposé leur politique révolutionnaire. Le véritable esprit de Chèshù avait reparu, tout de sagesse et de sens pratique, tout de ruse au besoin et le plus ennemi qu il se puisse des (généralisations hâtives.

Kido Takayosbi ou Kôin (1834-77) était le chef du clan; on peut même dire que de 1808 à 1874, époque où commença le f;rand duel entre ôkubo et Saigô, ce fut le véritable chef du gouvernement. M. de Uùbner le considère comme a le plus actif et le mieux doué des hommes du Meiji. « Rido était d'une ori^jine modeste bien que sa famille se rattache aux Ôe, les ancêtres de la maison de Môri. Le père de Kido était médecin, lui-même mena dans, sa jeunesse la vie d'un bohème, tour à tour maître d'armes, porteur de bajifa^jcs, de nouveau maître d'armes, agent révolutionnaire, soldat, puis officier dans Tarmée de Ghôshû ; ce fut l'un de ceux qui en 1804 montèrent à Tassant du palais impé-

60 LE JAPON MODEREE

liai. Après le coup d'État, il fut sanyo (1868), puis sangi (1869-71); membre de la grande ambassade (le 1871-73, il devint ensuite sangi et ministre de rinstmetioa publique (1837) mais ne tarda pas à se brouiller avec ses collègues (1874) ; rentré dans le ministère en 1875, il dut bientôt se retirer pour raison de santé (1870), il mourut d'épuisement en 1877.

Sur ses portraits et ses photo£;raphies, Kido, le visage entièrement rasé, nous apparaît comme un bon représentant du type japonais commun, d une physionomie très jeune et très douce.

Kido, écrit M. de Hiibncr, a l'air et les manières d'un homme du peuple. Mais je n'ai pas rencontré dans ce payS'Ci de physionomie plus spirituelle. Quand il parle, ses traits s'animent singulièrement. 11 s'exprime avec facilité; l'on voit que c'est un homme hors ligne. Et M. de Hubner ajoute : « Lui aussi déclare que trois ans suffiront pour déplacer tous les droits acquis, changer les mœurs et transformer les idées. »

Malgré son humble ori{çinc et sa jeunesse aventureuse, Kido était trop de Chùshû, par suite trop prudent et trop discipliné pour s'abandonner aux violences et aux utopies révolutionnaires. Ce fut lui qui persuada aux daimiô vainqueurs d'abdiquer et qui rédigea même leur lettre d'abdication, mais il n'était point d'avis que l'on établit brusquement un régime centralisé; sur presque toutes les questions, il se rangea du parti des modérés. Encore qu'il sentit chaque jour ses forces diminuer, Kido n'éprouvait point de hâte, •conseillant toujours la patience et comptant sur

le temps plus que sur les mesures législatives pour amener des chanj'^cmcnts durables. Sa suj;csse a épargné au Japon de grands maux et lui en eût épargné davantage si sa mauvaise santé ne Teùt forcé à s'effocer devant ôkubo.

De 1874 à 1878 la mort de ses principaux chefo

et la débile santé du dernier, Kido, n'avaient pas permis à Gbôshù de prendre le premier rang, il en fut autrement après la fin tragique d'Ôkubo et de Saigô; le nouveau Japon est par le fait l'œuvre de Ghùshù. Depuis la formation du premier ministère homogène en 1885, c'est-à-dire en vingt-cinq années, le Japon a été gouverné pendant dixhuit ans par Glioshù, quatre ans par Satsuma, six mois par llizcu et Tosa, deux ans par un ministère d'affaires présidé par un kuge.

Les principaux hommes d^État sortis de Gh6shû pendant cette période sont Itô, Inoue, Yamagata et Katsura (dont le portrait sera tracé ailleurs). Leurs figures sont moins tragiques et aussi moins mystérieuses que celles des grands chefs de la Révolution, tous morts jeunes et de mort violente; les hommes d'État dont nous devons parler ont vécu jusqu'à la vieillesse, rempli les missions les plus diverses, reçu les plus grands honneurs et leur longue carrière leur a permis de développer librement toutes leurs qualités.

Malgré la réconciliation générale opérée par Mûri en 1867, le clan de Ghôshù était resté pro-

LE JAPON MODERKB

fandément divisé; quand la Restauration lui eut

donné l un des premiers rùles, puis le premier rôle, il s^y forma deux nouveaux partis : l'un réactionnaire et de tendances nationalistes, qui devint le parli mililalre; Tautre d'idées libérales, favorable à 1 Europe eL désireux de la paix. Le premier de ces partis a été représenté pendant trente ans par le maréchal duc Yama^^ata, le second par le duc Itô et le marquis Inoue; nous parlerons d abord de ce second parti, qui exerça une influence prépondérante jusqu'à la guerre contre la Chine.

Itô (Shunsuke, plus tard Hirohumi), né le â septembre 1S4I, était le fils d un petit saniurai de Chôshû. Le seul épisode intéressant de sa jeunesse est celui de sa fuite en Europe (1863) et de sa négociation de 186i que nous avons raconté ailleurs. Rentré en grâce auprès des Mûri quand le clan résolut de traiter avec les Européens, itô fut mêlé aux intrigues qui amenèrent la Restauration; en I8()8, sa connaissance des langues étrangères le fit nommer interprète de la cour, puis gouverneur de Uiôgo (Kôbe). En 1869, il exerça les fonctions de second vice-ministre des finances, de second vice-ministre des travaux publics et de commissaire du conseil de colonisation du Uokkaidô; en 1870, il étudia aux Étais- Unis le système des Banques Nationales, que l'on introduisit peu après au Japon. Premier viceministre des Travaux publics en 1871, lté décida la construction du chemin de fer de Tôkiô à Yokohama; il signa le traité de Tien tsin du 13 septembre 187 1, fit partie de la grande am-

bassade (187i-7S) et reprit à son retour son siège

dans le conseil comme vice-ministre, puis comme ministre des Travaux publics; à lu mort d Okubo il eut rintérieur, qu'il échangea contre le rang de sangi sans portefeuille en 1880. En 1875 Itô était eiilrë dans la commission des réformes constitutionnelles; resté seul membre de cette commission après la mort ou la retraite de ses collègues, il fit un f[rand voyage d'études en 188:2 et rédigea la Constitution, Tempereur le nomma ministre do sa maison en 188â. Itô représenta le Japon au couronnement d* Alexandre III (1883) et signa le traité de Tien Tsin en 1885. Cette même année, il forma le premier cabinet mais démissionna en 1888 pour prendre la présidence du conseil privé, puis en 1890 celle de la Chambre des Pairs. Une seconde fois premier ministre de 1892 à 189G, il fit quelque peu malgré lui la guerre de Chine et signa la paix de Shimonoseki. Itô forma deux autres cabinets, Tun en 1898, l'autre en 1900-01. 11 présida le conseil privé de 1903 à 1905; comme résident général (1905>09), il organisa la Corée nouvellement annexée. Ayant démissionné en 1909 et repris la présidence du conseil privé, lté fut envoyé dans 1 automne de cette même année à Kharbin pour y négocier avec le ministre des finances de Russie; il y fut assassiné le 26 octobre par An, un fanatique coréen. Comte en 1884, marquis en 1895, duc en 1907, il avait le grand Ordre avec le collier du Chrysanthème ; son second fils a reçu le titre de baron en novembre 1909.

Le front dépouillé, les sourcils droits, plutôt

64 LE JAPON MODERNE

rapprochés» les yeux petits, bridés, perçants, le nez assez régulier avec les plis latéraux très marqués, la moustache tombaule et le menton caché sous la barbe dure, Itô, sagement ami du plaisir, très adroit, très souple, très prudent donnait Timpression d un lioiiuue politique du premier ordre.

£ii 1889, Mrs Fraser disait de lui avec beaucoup de finesse :

J'ai le sentiment qu'il possède admirablement l'art des effets dramatiques, qu'il comprend toute la sagesse de rinactivité lorsque d'autres s'appliquent à un travail dan^reux ou sont sur le point de hire une sottise.

De là sa répugnance à prendre le pouvoir... Le ministère sera-t-il déchiré par les discordes, désespéré de la résistance de la Grande Bretaj^^ne, les sôshi feront-ils du désordre, faudra-t-il supprimer des journaux par vin(;taines. tout le monde dira : Où est le comte Itô? Où est Thomme qui a rédigé la Constitution et amené les étran((ers? Le comte Ito sera sûrement dans sa belle villa d'Odawara occupé à préparer les nouveaux codes ou simplement à surveiller ses rhododendrons... On le supplie de revenir, de conseiller son souverain, de fortifier son parti, de rassurer le public; il paraît, tout est déjà fait... Les autres se sont donné tout le mal, lui recueille toute la gloire. Ou bien il y a quelque mesure impopulaire à prendre, un mauvais moment à passer, le comte Itô éprouve un besoin invincible de repos, de retraite, ses collè^^ues devront passer sans lui le mauvais moment, et lui reviendra quand l'heure lui semblera propice. C'est un rusé diplomate mais c'est aussi un ferme penseur; il est résolu, insensible, maître de ses émotions.

D'esprit libéral, lté s'efforça de préparer le

Japon à rintroduction d'un véritable régime par-

LA TRArfSFORMATlON DU JAPON

lemcutaire ; s'il n'y réussit pas — et cela sans doute pour le plus grand bien de sou pays — on doit cependant lui rendre cette justice qu*il 8ut par sa souplesse et son habileté arracher aux conservateurs d'indispensables concessions et calmer par ces concessions la f ureu r des radicaux prêts à recommencer la Révolution. D'humeur pacifique et plein d*admiration pour TEurope, il s'efforça d'empêcher les conflits que Yamagata et Katsura recherchèrent; les succès de ce dernier mirent fin au rôle politique d'itô; depuis 1901, rempereur, tout en lui confiant des missions importantes, s'efforça constamment de l'empêcher d'intervenir dans le gouvernement.

On peut faire deux reproches au duc Itô. Trop habile, trop ondoyant, sans précision dans l'esprit, sans décision dans le caractère, il a reculé devant les responsabilités que recherchent les véritables hommes d'État. Arrivé aux affaires alors que le Japon cherchait sa voie et avait tout à craindre, il n'a pas compris plus tard que le Japon pouvait et devait agir comme une grande puissance. Voilà pourquoi cet homme, qui a obtenu tant d'honneurs et que les étrangers ont longtemps regardé comme le guide incontesté du Japon, n'a pas eu la carrière d'un Bismarck ou d'un Cavour. Bien qu'il ait rédigé la Constitution et beaucoup des lois organiques les plus importantes, bien qu'on lui doive reconnaître un véritable talent d'organisateur, il ne laissera pas de trace profonde dans le caractère et les institutions de son pays et les plus grandes choses (|ue son pays aura faites de son vivant, c'est sans lui qu il les aura faites.

LE JAPON MOOERNK

Si par le caractère Inoue diffère beaucoup dltô,

sa carrière politique se confond presque avec celle d^un homme dont il fut toujours i ami. Né eu 1835, Inoue (Bunda, puis Kaoru) suivit Itô en Europe, à Yokohama et à la cour de Hôri, mais, moins heureux que son collègue rentré bientôt en faveur, il fut attaqué par des samurai xénophobes et blessé grièvement. En 18G6, il reçut cependant avec ômura le commandement de Tarmée qui battit les troupes shôjjunaies. Vice-ministre des finances de 18G8 à mai 1873, il démissionna en condamnant Tabus des dépenses et des émissions de papier-monnaie dans un mémoire que nous analyserons. 11 rentra bientôt dans le cabinet et fut envoyé en Corée avec Kuroda en février 1876. 11 suivit Kido dans la retraite en mars de la même année mais accepta peu après un siège de sénateur; depuis il a été ministre des travaux publics, des affaires étrangères (1879-86), de TagricultuFe (1888-89), de Tintérieur (1892-93), de Tinstruction publique (1895) plénipotentiaire en Corée (1895), ministre des finances (1898). Inoue a continué dans sa vieillesse à se mêler à la politique par ses intrigues et les conseils qu'il donne à l'empereur ; c'est Tun des anciens; sa compétence comme financier et comme diplomate est reconnue par tous. Comte en 1884, marquis en 1907, il a le grand ordre. Le front haut, le visage tassé, les yeuK étroits, la bouche large accusée par la moustache,

Inouc paiail plus souple encore et plus ruse qu'Itô mais plus ardent, plus en dehors, trop sûr de luimême pour être mailre de lui-même.

L'homme qui a le plus contribué à tirer du Japon féodal la monarchie militaire d'aujourd'hui est le

maréchal duc Yama^ata (Aritomo). Né en 18»^8 et l'un des samurai les plus ardents du parti des idées élevées, Yamagata se signala dans la campagne de 1866 à la téte des troupes qui battirent Kokura en Kiûshû. Il eut sa part dans les succès de Tarmée du châtiment et dirigea les opérations contre Aizu comme chef d'état-major; en récompense, il fut nommé major-général dans la nouvelle armée impériale et second vice-ministre de la guerre. Lieutenant-général en 1872, ministre de la guerre de 1873 à 1881, chef de Téta t-major dans la campagne de 1877 et nommé ensuite général, il dirigea le grand état-major nouvellement fondé de 1881 à 1885, c'est le créateur de l'armée japonaise, dont il est resté le véritable directeur. Ministre de Tintérieur dans les cabinets Itô (1885-88J et Kuroda (1888-89), Yamagata visita TËurope et l'Amérique avec une mission officielle (1888-89), dont le but était d'orj^aniser les assemblées départementales et municipales, il devint premier ministre (1889-91) à Tépoque de l'établissement du régime constitutionnel. Ministre de la justice (189:2-93), puis de la guerre (1894-95) dans le deuxième cabinet Itô, il organisa la campagne de

Digitizeu Lj ^jQOgle

LE JAPON MODKHME

Chine et prit le commandement de larmée de Mandchourie, que la maladie le força bientôt è

quitter; il rerut en récompense de ses services le bâton de maréchal. Ambassadeur extraordinaire au couronnement du tsar f^icolas II, Yamagata signa la convention de 1896 relative à la Corée. Il fut de nouveau premier ministre de 1898 à 1900 et soutint de 1901 à 1905 le cabinet de son allié, le comte Katsura; pendant la guerre contre la Russie il fut chef d'état-major au Japon. 11 a été président du conseil privé de 1905 à 1909 et Test redevenu à la mort d'Itô. Le maréchal, créé comte en 1884, marquis en 1895, duc en 1907, a le grand ordre avec le collier du Chrysanthème et le Milan d'or de première classe. Le chef du parti militaire, il a été pendant des années Tadversaire du duc Itô et put sembler à un moment l'homme le plus influent du Japon. A l'étranger on a généralement mal compris le rôle de Yamagata; en véritable japonais, il aime à diriger les autres plutôt qu'à se mettre lui-même en avant : c'est le général Katsura qui a recueilli comme homme d'État les fruits de la politique du maréchal; ce sont ôyama, Nozu^ Kuroki et Nogi qui ont con* duit au fou l'armée qu'il a créée.

Avec son visage très long, sa mince moustache relevée sur les lèvres avançantes, son nez régulier, ses yeux intelligents aux paupières légèrement bridées, son front un peu bas, ses pommettes saillantes, Yamagata nous apparait malgré sa santé délicate comme un homme très énergique mais en même temps très habile. Formé par la Révo-

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lutîon, il est peu scrupuleux sur le choix des moyens qui lui assurent Tinfluence : que de fois

ne lui a-t-on pas reproché ses intrigues, son système organisé de corruption, comme aussi de 8*étre fait une clientèle dévouée, qui combine

curieusement les sentiments intéresses des partis américains et la iidclilé aveugle des anciens vassaux féodaux !

Clan de beaux parleurs aux idées libérales, Hizen parut un moment jouer un rôle prépondérant; son daimio et quatre de ses membres siégeaient dans les conseils impériaux : c étaient Ûkuma, Ôki, Soejima, Ëtô Shimpei (1835-74). La révolte et l'exéculion de ce dernier affaiblirent le clan, qui, se voyant supplanté par Satsuma et par Chôshù, se transforma en parti d'opposition.

ôki Takato (comte) (f juin 1899) n*a joué qu^un rôle secondaire encore qu'il ait occupé des postes importants : ministre de 1 intérieur . 1870i, de l'instruction publique (1871), des cultes (187:2), de la justice (1873-78; , président du sénat, ministre de rinslru(*llon pul>li([ue (l801-9!2). Soejmia Taneumi, (comte) (f janvi( r 11)05), ministre des affaires étrangères en 1871, se rendit en 1873 à Pe king, ou il fut reçu le 29 juin par Tempereur. Il donna sa démission au mois de novembre de 4a mém

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70 LE JAPON MODERISE

année et sï^na. en 1874 la pétition où le parti avancé réclamait une constitution; il fui attaché à la maison impériale en 1879 et ministre

de rintcrieur dans le premier cabinet MatsukuLa (1891 -92 k

Ôkuma Shigenobu (né en 1838, comte depuis 1887), le chef incontesté du clan de Hizen et du

parti progressiste qui s y fonda, était le plus brillant de ces hommes aventureux qui ont fait le Japon moderne; sur le visage glabre et ridé de rhomme d Etal vieilli nous retrouvons ce regard et ce sourire qui jadis séduisaient les foules. C'était et c'est encore un grand orateur. Né à Saga, où la douceur du climat et la fréquentation des étrangers de Nagasaki avaient crée des maairs aimables, une ûne culture et des dispositions libérales, Ôkuma apprit de bonne heure le hollandais et Fanglais; c'est cependant le seul des hommes d'Elatmarquants qui n'ait jamais quitté le Japon, ce qui explique bien des défaillances de sa carrière.

M. Ualhgen a tracé de lui ce portrait :

Habile mais superficiel, intelligent mais sans connaissances techniques, ôkuma, qui possédait quelque talent d'organisation, était un grand ambitieux; l'ami de ses

amis, il cherchait son intérêt personnel, mais pas plus (jue la majorité do ses collègues; audacieux et léger, pourvu (ju'il se tirât des embarras du moment, il n(; tenait suffisamment compte ni des difficultés pratiques, ni des conséquences de ses actes. Tout aux échappatoires et aux petits moyens, plus encore qu'aucun autre oriental, c'était un homme politique, non un homme d'État (p. 439).

Digilizea by CoOglc

M. Ralhgen serait sans doute, le premier à reconnaitre qu'il s'est montré trop sévère sinon pourôkumaau moins pour beaucoup des hommes du Mciji, comme d'ailleurs la plupart des Européens qui furent alors au service du gouvernement japonais. Si les chefs de la Révolution devenus les fondateurs du nouveau régime manquaient au début de connaissances techniques et de culture générale, avec le temps ils se sont formés. Plusieurs des ministres qui accomplirent les réformes que nous allons étudier n'étaient pas seulement des hommes politiques mais de véritables hommes d'État.

Mêlé à toutes les intrif^ues qui préparèrent la Restauration, Okuma fui l'un des premiers samurai admis dans le ministère. Sanyo et sous-secrétaire d'État aux a£Baires étrangères en 1868, secrétaire d'État à l'intérieur et aux finances en 1869, sangi (1870-80j, chargé de réprimer l'insurrection d'Etô en 1874, vice-ministre, puis ministre des finances de 1873 à 1880, sangi sans portefeuille en 1880, il quitta eu 1881 le pouvoir avec les membres de son parti, qui devint le parti progressiste. Et dès lors commença sa lutte acharnée contre les clans devenus prépondérants de Satsuma et de Ghôshû.

Cependant Ôkuma entra le 1" février 1888 dans le cabinet comme ministre des a£Faires étrangères, c'était pour négocier la révision des traités; les concessions qu'il dut faire aux représentants des puissances soulevèrent les samurai patriotes; Kurushima Tsuneki jeta une bombe sous la voiture d'Ôkuma, qui subit l'amputation d'une jambe

LE JAPO» MODEREE

cl donna sa dcinisslon (octobre 188Î)J. De nouveau ministre des affaires élraagcres en 1896} il iorma en 1898 un cabinet qui ne dura que six mois. En 1907, il a renoncé à conduire le parti progressiste, qu'il avait créé et dirigé pendant plus de vingt ans, pour se dévouer à l'Université libre de Waseda (Tôkiô), qu'il a fondée en 1882. Le comte Ôkuma est surtout connu en Europe pour sa verve oratoire : un jour il montre les Japonais marchant à la conquête de TËurope par la Sibérie ou prêts à se jeter sur Tlnde; un autre jour il annonce leur conversion prochaine au christianisme. L'Europe s'inquiète ou se réjouit, les Japonais sourient, ils savent qu'Okuma est du Hizen et un grand orateur.

Nous avons déjà parlé longuement du clan de Tosa, étudié la mentalité particulière que lui

avaient faite son isolement, sa constitution spéciale et son école de philosophie; nous avons montré le rôle qu'il avait joué dans les événements de 18G8. Âpres la mort de Tex-daimio Yôdô en 1872, Tosa, d'esprit particulariste. trouva r|u on ne lui faisait pas la part suffisante dans le nouveau régime et se mit à la téte des mécontents qui prétendaient appliquer jusque dans leurs conséquences extrêmes les idées de la Révolution.

Né à Kôchi en 1837, Itagaki Taisuke (comte

LA TBAKSFORMâTIOK DU JAPOK

depuis 1887), à la fois tribun et général, avait conduit son clan au combat, puis, après avoir rempli divers postes, était entré en 1871 comme sangi daus les conseils de l'empereur. La Restauration ne le satisfit pas; il voulait à la fois la guerre contre la Corée et la Chine et rétablissement d'un régime franchement démocratique. Il quitta le ministère en 1873, y rentra en 1875, en sortit de nouveau à l'automne de la même année, se retira dans son clan, dont il devint le dictateur, et le prépara pour la guerre, mais il ne soutint pas Saigô, dont les idées réactionnaires l'effrayaient. Exaspéré par les persécutions que ses anciens colK^^nes infligèrent à ses partisans, Itagaki fonda en IS8I le parti radical (ou libéral) et lutta pendant vingt ans contre le gouvernement de Ghôshù et de Satsuma et la prérogative impériale; il manque d'être assasiné en 1882 par un réactionnaire fanatique. Ministre de Tintéricur en 18d6 dans le second cabinet Itô et en 18U8 dans le cabinet d'ôkuma, il s'est retiré de la vie politique quand il a compris que son opposition systématique devenait un danger pour sa patrie (1900). Grand et maigre, avec une tète énergique, que ses longs favoris font sembler européenne, Itagaki rappelle au phvsifjuc et au moral ceux que ous appelons les révolutionnaires de 1848, bomuics généreux et braves, mais trop exaltés pour mener à bien aucun projet.

Quelques autres membres du clan de Tosa méritent une mention spéciale : ainsi Furuza\va Urô, qui est surtout connu pour sa proclamation

LE JAPUIH MODERNE

démocratique de 1874 et Sasaki, qui, plusieurs fois sangi, jouit pendant quelque temps d^une grande influence. Goiô Shôjirô (1837-97), Tauteur de la fameuse lettre adressée par Yamaiioiiehi au shogun, sanyo en i8(i8, puis ministre des travaux publics, se retira en 1873 et devint peu après viceprésident du sénat; il fut ministre des eommunicalions de 1888 à 1803, ministre de 1 ajjrieulture et du commerce de 1892 à 181)5, et reçut le titre de comte. Kôno Togama (1844-95), (vicomte depuis I80;i), l'un des lieutenants d'Okuma et des adversaires d'itagaki, fut tour à tour fonelionnaire, juge, sénateur (1875-80), ministre de Tinstruction publique, de Taf^riculture et du commerce en 1881 et de nouveau en 1891, derinlérieur et de la iuslice (1892), de l'instruction publique (1892-93). Le lieutenant général vicomte Tani (1837) est connu par la belle défense qu^il fit de Kumamoto contre Saigo en 1877; il a longtemps exercé une grande influence dans la Chambre des pairs. Fukuoka (1835), ministre de Tinstruction publique de 1881 à 1882, fut fait vicomte en 1884 et conseiller privé en 1888.

l^armi les membres des autres clans, trois seulement ont joué un rôle important à l'époque qui nousi occupe.

Mutsu Munemitsu (1844-97), de Kii, fut Tud des promoteurs de la Restauration. Nommé préfet de

Kanagawa, il proposa en 187:2 la réforme de 1 impôt foncier el fut mis à la telc de la direction chargée de la mener à bien ; il entra au Sénat en 1875. Brouillé avec Ôkubo, qu'il aurait tenté d'assassiner en 1S77, impliqué dans les conspirations révolutionnaires de 1878, il fut condamné à sept ans de prison mais gràcié en 1883. Ministre à Washington de 1888 à 1890, il eut le portefenille de l'agriculture de décembre 1881) à la fin de 189/1 et celui des affaires étrangères de 1892 à 1896. La révision des traités lui valut le titre de vicomle el la paix de àShimonoseki celui de comte.

Nous avons déjà exposé le rôle capital que joua en 1868 Katsu Yoshikuni ou Tasuyoshi (Awa no Kami) (1823-1900). Il fut préfet de Yedo, viceministre (187:2), puis ministre de la marine (I87i5 >, sénateur (1875) et se retira peu après dans la vie privée; il reçut le titre de comte en 1884.

Enomoto Takeaki (1836-1908), de Tôkiô, dont nous avons dit la conduite an cours de la guerre civile, tit, après la reddition de Hakodatc, deux ans de prison, puis, gràcié, et réintégré dans la marine, où il devint vice-amiral (1874), il fut envoyé en 1874 à Saint-Pétersbourg, oii il échanga maladroitement Sakhalin contre les Kuriles (1875) et resta comme ministre jusqu'en 1878. Il iuL ministre de la marine (1878-81), attaché à la maison impériale (1881), ministre plénipotentiaire à Pe king (1882), ministre des communications de 1885 à 1888, de Tinstruction pu-

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LE JAPON MODERNE

blique en 1889^ des afiFaiies étrangères (1891-92), du commerce (1894-96), de l agriculture (1896).

Par le tableau que nous venons de tracer on

peut voir combien les hommes r|iii devaient transformer le Japon différaient par la situation sociale les idées, le caractère. Pour détruire, la plupart réussirent à se mettre d'accord, mais pour édifier il en fut différemment et Tteuvre de reconstitution ne commença véritablement que lorsque les plus violents eurent péri et que la guerre civile eut donné la victoire à un parti. Alors même les dissensions restèrent grandes entre les sujets des Tokugawa et de la plupart des daimiats d'une part et les quatre clans privilégiés d'autre part, entre Mizen et Tosa réduits an second ranj; et Satsunia et Chôsliû en possession du premier, entre Satsuma et Ghôshû, et dans ce dernier clan entre les libéraux et les militaristes, principalement entre It6 et Yamagata. Mais ce conflit d'idées cl de sentiments, qui en d'autres circonstances aurait pu devenir fatal, ne produisit que de bons résultats grâce à l'autorité, à la sagesse de Fempereur; ces hommes aux tempéraments si divers, il sut les employer tous, chacun à Theure voulue, dans la place qui convenait, de telle sorte que leurs qualités pussent se développer complètement et que leurs défauts fussent tenus en échec par les qualités ou les défauts de leurs adversaires.

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