PREMIÈRE PARTIE
L'GËUVAË DE DESTRUCTION
Tant qn avait duré la guerre civile on avait pu se faire illusion sur la portée des événements qui s'accomplissaient; la cour de Kiôto et les clans du Sud-Ouest étaient restés libres de s'imaginer que la révolution se bornerait à la ruine des Tokugawra et à la restauration de Tempereur dans ses droits souverains. Mais, quand la confédération du Nord fut vaincue, un grand mouvement emporta le pays tout entier : comme la France de 1789 le Japon de 1869 était ivre de liberté, d'égalité, de frater* ni té, comme la France aussi persuadé que pour réaliser son rêve il lui suffirait de détruire tout ce qui subsistait du passé; beaucoup des privilégiés étaient les premiers à demander Tabolition de leurs privilèges : des daimiô fermaient les temples consacrés au culte de leurs ancêtres; dans certains clans les samurai proclamaient Tabolition de leur caste et se confondaient avec le peuple; les gildes, les classes sociales disparaissaient d'elles-mêmes.
M*: JAPON MODERNE
Tous répétaient avec enthousiasme le serment solennel prononcé par Fempercur le 6 avril 1868
devant rassemblée des kôshi : u L'on foi nierait, jurait-il, une assemblée délibérante, rien ne serait décidé qu'après consultation de Topinion pu* blîque. Le gouvernement et le peuple devaient a{»ir dans le même esprit. L'administration eivile (des kuge) et l'administration militaire (des bukc) ne seraient plus séparées. Les coutumes contraires à la civilisation seraient abolies. La politique aurait pour base la justice et 1 impartialité (que nous trouvons dans les œuvres de la nature (?). L^on rechercherait dans le monde entier le savoir et rintelli(];ence nécessaires pour assurer les fondements de l'Etat» (1).
L'œuvre de destruction accomplie par les chefs de la Révolution, devenus les ministres du nouveau réj;inie, fut la plus complète que mentionne l'histoire; de fait, sauf le rang de 1 empereur, il prétendaient ne rien laisser subsister des anciennes institutions politiques, relif^ieuses, sociales et économiques, et ce qui eu a subsisté malgré eux parut un moment avoir disparu pour toujours.
Il importait de mettre en relief cette universalité de l'œuvre de destruclion alors accomplie mais les luttes, les révoltes qui ont accompagné chaque partie de cette œuvre empêche que nous puissions Tétudier toute à la fois et d'une manière systéma-
(1) Quelques auteurs comme Stead placent ce serment le 14- mars; d'autres le placent en 1869, ce qui est une erreur. Ce serment comme toutes les proclamations impériales étant rédigé en caractères très généraux, les traductions varient.
LA TttANSPORMATION DU JAPON
tique comme nous étudierons TœuvTe de reconstruction.
Lnc partie de l'œuvre de destruction a déjà été signalée dans le récit des événements qui amenèrent la chute des Toku^awa; nous avons mentionué le décret impérial de janvier 1808, qui suj)primait et la constitution préshôgunale, conservée au gosho, et la constitution shègunale, qui régissait Fempire; nous avons dit la déchéance des Tokugawa, réduits à un Hef de 700 000 koku, et des principaux clans impliqués dans la rébellion.
Pour une autre part, l'œuvre de destruction sera plus avantageusement décrite quand nous traiterons de Tœuvre de reconstruction car bien des institutions n'ont disparu que par la création d'institu lions nouvelles, tel fut principalement le cas pour les réformes intéressant la famille et la société. Aiin de montrer toute la portée de la Révolution de 1868-76 nous citerons cependant les réformes suivantes : abolition des castes et des corporations, liberté du commerce, séparation de rÉtat et de l'Église bouddhiste et confiscation des biens du clergé, suppression de l'organisation patriarcale de la famille. A ces réformes d inspiration pu rement japonaise il faudrait ajouter la diffusion des idées, des mœurs et des modes européennes, l'introduction de nouvelles industries et l'établissement d'institutions empruntées à l'Occident, ce qui entraînait la disparition de nombre de coutumes, de croyances, de charges et de métiers japonais.
LË JAPON MODEENE
Ici nous étudierons spécialement rabolition des clans et la loi agraire parce que ce senties réformes fondamentales dont sont sorties toutes les autres,
celles aussi qui ont suscité les révoltes les plus sanglantes.
CHAPITRË PREMIER l'abolition des clans (1)
En prenant Tinitiative (Fattaquer le shùgunat, les clans du midi avaient cru assurer leur indépendance, ils rayaient de fait condamnée comme ils avaient condamné la féodalité. Au début du dixseptième siècle leyasu avait réussi à faire d'un pays féodal une monarchie absolue ; pour mener à bien cette transformation, il avait dû conserver le principe même de la féodalité, tout en la réorganisant et en la rendant inoffensive. Son reiivre ayant été heureuse et durable, ce qu'il avait maintenu de la féodalité avait subsisté deux siècles; c'est ainsi que la constitution de l'empire indien et de l'empire allemand a sauvegardé, eu les fondant
(i)Cf« ootre let ouvrages cités dan? le tome IV (particulièrement âdams, L&trlb, M. Goubast, Rathokn), les souvenirs de M. DE Branot; Promenade autour rlu inonde de M. dk HiÏBVBBy qui séjourna à Tôkiô en 1871 ; la Biographie d'Iwakura, traduite par L. VAV de PoLosa; la collection des journaux anglais de Yokohama; Black's Voun^ Japon. Les Japonais ont encore peu publié sur cette époque en dehors de biographies (Okubo, Saigô etc.) et ce qu'ils ont publié est trop inspiré par l'esprit de parti pour avoir une réelle valeur historique. — Adams (II, iSâ) donne la traduction de la pétition des daimid par Mitfobd.
LE JAPON MODEnNR
dans un organisme moderne, de petites principautés qui scnil)laicnt condaniuces à hlonlot disparaître; la ruine de ces empires eiUrainerail celle de ces principautés. Le régime fondé par leyasu une fois détruit, la chute des daimiats ne pouvait tarder. La puissance que l'anarchie révolutionnaire donna aux clans du Sud-Ouest leur Fit illusion et fit illusion aux Européens. Les illusions des uns et des autres ne devaient pas être de longue durée.
La féodalité était odieuse à ceux qui désiraient un régime centralisé : loyalistes irrités du moindre
obstacle mis à la volonté de 1 empereur, patriotes voyant dans Tunité du gouvernement leur dcfénse contre l'étranger, démocrates à qui l'autocratie impériale apparaissait comme le seul moyen de réaliser les réformes. Tous les jours dans 1 exercice de leurs nouvelles tondions les uns et les autres sentaient la nécessité de T unification puisque le nouveau gouvernement impérial n^avaitni armée, ni ressources financières cl que ses fonctionnaires, recrutés pour la plupart dans les clans vainqueurs, hésitaient entre leurs devoirs envers Tempereur et leurs devoirs envers leur clan. Et chaque classe Rivait aussi contre la féodalitc ses griefs particuliers; les paysans réclamaient la suppression des droits féodaux et de la taxe foncière; les bourgeois protestaient contre les privilèges des samurai; les samurai voulaient être affranchis de Tautorité de leurs daimiô et de leurs karô, ils demandaient qu'on les enrôlât dans une armée nationale, qu'on leur distribuât les places du nouveau gouverne-
LA TRA^SF0RMAT10.N DU JAl»OiN
ment, qu on levât les défenses qui leur rendaient impossible de gagner leur vie; enfin les daimiôdes clans vainqueurs exigeaient le remaniement de
la carte féodale, l'extension de leurs territoires au détriment des clans vaincus.
L'abolition des clans s'est accomplie en deux fois et par des mesures de caractères différents.
Dès le 11 juin 1868, au milieu de la grande ferveur produite par la marche victorieuse de l'armée du châtiment, tandis que les villes appartenant aux Tokugawa. étaient transformées en préfectures et que Ton organisait pour le Kantô un gouvernement civil, qui fut aboli quand l'empereur transporta sa résidence à Tôkiô, un décret limita les pouvoirs des daimiô, leur interdit de conférer des titres de noblesse, de battre monnaie, de prendre des étrangers à leur service, de conclure des traités avec d'autres daimiù ou des puissances. Un autre décret supprima l'obligation pour le peuple de se prosterner devant eux. Le 11 décembre il leur fut ordonné de cboisir leurs fonctionnaires parmi les samurai les plus capables sans tenir compte des droits héréditaires, de faire connaître au daijokan les nominations et les changements de personnel, de réformer leur administration pour la rendre identique à celle des pro-
LE JAPON MODKBNE
vinces régies par Fempereur, enfin d'établir une distiaction iicUc entre les inlendants de leurs domaines privés et les fonctionnaires des clans.
Le 5 mars 1869 la Gazette publia la pétition suivante que le daimiô de Satsuma, qui avait déjà offert au tennù 100 000 koku de ses revenus pour les dépenses de Tarmée, et les daimiô de Ghôshùf de Tosa et de Hizen adressaient au gouvernement impérial :
Dans rbumble opinion de certains ministres (les daimiô eux-mêmes) le Grand Corps ne doit pas perdre un seul jour, la Grande Force ne doit pas délé(];uerun seul
j OUI* sa puissance. Depuis que les divins ancêtres ont fondé ce pays, la famille impériale n'a pas fait défaut un seul jour pendant dix mille àj-es. Le ciel et la terre appartiennent à Tempereur : il n'est pas un homme qui ne soit son vassal. C'est là ce qui constitue le Grand Corps. En conférant des titres et des biens l'empereur Ofouveme son peuple. A lui seul il appartient de donner^ à lui seul de retirer, de nous-mêmes nous ne pouvons tenir un pied de terre, de nous-mêmes en prendre aucun ; c'est ce qui constitue la Grande Force. Aux temps anciens l'empereur (^^ouvernait la terre ceinte de mer; confiante dans le Grand Corps et la Grande Force, la sagesse impériale ré(jnait d'elle-même sur tout; ainsi, la sincérité et les rites étant maintenus, il y avait prospérité sous le ciel. Au moyen âg^e les mailles du filet se relâchèrent, si bien que des hommes, jouant avec la Grande Force et se combattant pour s'emparer pouvoir, se pressèrent en foule autour de l'empereur, la moitié du monde s'efforça de s'approprier le peuple et de voler le sol. Battre et ronj^er, voler et piller étaient à l'ordre du jour. Quand eurent disparu le Grand Corps, que i on devait préserver, la Grande Force, que l'on
Oigitized by
devait maintenir, aucun moyen ne resta de réprimer ces maux.
Des traîtres s'encou ra(]^èrent mutuellement, si bien que le fort se rua sur le faible et le dévora. Les grands traîtres annexèrent des dizaines de provinces, les moindres eurent des milliers de vassaux. Alors s^éleva
le bakufu, qui partagea territoires et sujets entre des iiidividas de la manière qui lui parut la plus avantageuse pour 1 établissement et le maintien de son autorité. Et le rang de Tempereur fut un mot, et, l'ordre des choses étant renversé, lui-même dut s'adresser au bakufu comme au dispensateur des joies et des peines. Pour plus de six siècles les eaux, détournées de leur course^ ont inondé la terre et se sont élevées jusqu'au ciel. Cependant le bakufu empruntait le nom et Tautorité de l'empereur pour cacher les traces de ces vols de terres et d'hommes, forcé d'user le nom impérial comme un écran parce qu'après dix mille ans le sujet ne peut mettre de coté ses relations et ses devoirs envers son maître. Aujourd'hui le Grand Gouvernement vient d'être rétabli et lempereur a pris luimême la direction des affaires. Voilà sûrement un rare, un sublime événement. Mais de ce gouvernement direct, dont nous avons déjà le nom, il nous faut aussi la réalité. Notre premier devoir est de témoigner de notre sincérité, de prouver notre loyalisme. Quand la maison de Toku(;awa s'éleva, elle partagea le pays entre ses parents et beaucoup fondèrent sur elle la fortune de leurs fijimilles sans attendre de s enquérir si les terres et les sujets reçus étaient un don de l'empereur; pendant des siècles ils ont continué d'hériter de ces terres jusqu'à aujourd'hui. D'autres déclarèrent que leurs possessions étaient le prix de leurs lances et de leuVs flèches; ainsi de gens qui pénétreraient dans un magasin, voleraient les trésors qu'on y a mis et s'en vanteraient ensuite auprès des soudards (jui les entoureraient pour 1 avoir fait au péril de leur vie. Ceux
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qui pillLMit des iiia(;asiiis sont tenus par tous pour i\os voleurs, niais ceux qui pillent des terres et des hommes n'encourent aucune réprobation. C'est là que dan$ la confusion générale en sont tombées la bonne foi et la fidélité !
Aujourd'hui que tous veulent un gouvernement entièrement nouveau le Grand Corps et la Grande Force ne doivent plus être ni prêtés, ni empruntés. Le pays où nous vivons est la terre de Tenipereur, la nouri itun-! (jue nous prenons (^st le fruit du travail des sujets de Fenipcreur. De (piel droit nous Tapproprierious-nous? Aussi présentons-nous humblement la liste de nos possessions et de nos sujets en suppliant l'empereur de prendre les mesures nécessaires pour récompenser ceux qui méritent d'être récompensés et pour châtier ceux qui méritent d'ôtre châtiés. Que des décrets impériaux changent et remodèlent les territoires des divers clans! Oue désormais procèdent de Tempereur et les lois civiles et criminelles, et les rè{;lements militaires, v eoinpi is iiiènie le choix des uniiornies et la construrtiou des enjjins de (juerre! Oue toutes les affaires de 1 empire, (jurandes et petites, lui soient rapportées! Quand les relations intérieures de ce pays seront fondées sur une base solide, Tempîre sera capable de prendre sa place à côté des autres États du monde. C'est là le plus pressant devoir de l'empereur comme c'est celui de ses sujets, ({ui sont ses enfants. Aussi, malgré notre folie et notre bassesse, osons-nous drposer Thumbh^ ex[)ressioii de notre fidélité, prier ([ue le soleil divin daigne nous éclairer, et, courbant la tète avec crainte et respect, rendre hommage en nous déclarant prêts à offrir notre vie en témoignage de notre fidélité.
Cette pétition avait été rédij;ée par Kido; il la porta lui-même à son dauuio, Mcui ^^otonon, cl, 80 jetant à genoux, le supplia de lu signer ^ Môri s'y
LA TEAlNSFOilMATlOM DU JAPON
refusa d'abord; Kîdo insista, versant des larmes; enfin Môri céda et, les yeux baignés de pleurs» marqua de son sceau ce document qui devait emporter la disparition de son clan et la déchéance de sa maison.
De même Shimazu, Yamanouchi et Nabeshima obéirent à la respectueuse insistance de leurs conseillers.
La lecture de ce document nous est d'ailleurs fort instructive, nous y voyons comment les mêmes besoins inspirèrent aux Européens et aux AsiatKjucs les mêmes idées, les mômes sentiments, mais aussi comment idées et sentiments se reflétèrent différemment dans des intelligences façonnées par des civilisations qui différaient profondément, bien que, d'une commune origine, elles eussent suivi des évolutions parallèles.
L'empereur, qui se trouvait en mars 1869àKiôto, répondit aux quatre daimiô quUl s^occuperait de leur demande des son retour à Ycdo. Tous les daimiô y furent convoqués.
Poussés par leurs conseils, poussés surtout par le mouvement général du pays, 241 daimiô sur 276 s associèrent à la pétition tics cjualre grands clans du Sud; parmi les abstentionnistes il faut compter plusieurs daimiô mineurs ou déposés; par le fait 1 7 princes seulement refusèrent de se prononcer, on ne tint pas compte de leur protestation silencieuse.
Le 25 juillet 18G9 la proposition des 241 daimiô fut acceptée. Au premier abord il put sembler que
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de ranciennc organisation les noms seulenicnt fussent changés : les termes de daimiô et de kuge étaient supprimés, seigneurs féodaux et nobles de cour confondus formaient la première classe sociale, celle des kazoku (2(i juillet); les saniurai formaient la seconde sous le nom de shizoku, hes anciens daimiô conservaient le gouvernement de leurs clans mais sous le nom de chihanji (chiji) ou [gouverneurs impériaux : ils furent persuadés que c'était à titre héréditaire; on ne louchait pas à leurs droits, ni à Torganisation des clans. Des faveurs furent en même temps prodiguées aux princes qui avaient pris l'initiative de la pétition; Satsuma vit augmenter son revenu de 100 000 koku. Cependant un second décret, paru aussi le 25 juillet, soumettait à Tapprobation du gouvernement toutes les nominations faites parles chihanji; ce décret ne fut guère appliqué dans les grands clans du sud, il ne le fut pas à Satsuma. En août et septembre la plupart des chihanji réunis à Yedo retournèrent dans leurs clans. Par la persuasion ou par la force le gouvernement s'efforça de leur faire adopter ses principes d administration et de répartition des revenus : un dizième seulement devait en être réservé au chihanji; on régularisa, comme nous Texpliqucrons plus loin, les salaires des fonctionnaires, les revenus et les pensions des samurai ; enfin Ton obligea la plupart des clans à verser leurs excédents de recettes au trésor impérial. Un décret du 4 octobre 1870 soumit aux mêmes lois les han, les daimiats, et les ken, les préfectures.
Ces mesures ne laissèrent pas que de mécontenter les clans, niais les uns, vaincus ou suspccls, n'osaient protester, et les auties craigaaient d'ébranler le régime qu^ils ayaient eux-mêmes établi. La révolte de Yezo ne s^était terminée qu'en juin 18()î) et, pour petit qu'il fût, ce danger avait suffi à réunir les hommes qui avaient fait la Révolution. Mais, les rebelles du nord désarmés, il n'en fut plus de même, d'autant que leur tentative d'établir une république de samurai était pour émouvoir tous les samurai du Japon. L'assemblée des kôshi ou samurai délégués des clans avait été exceptionnellement^ convoquée en 1868, puis déclarée l'un des corps de TEtal et réunie le 18 avril 1869; elle le fut de nouveau le 26 juin 1870. Cette assemblée représentait l'opinion moyenne de la classe militaire; tous les samurai qui avaient Tesprit ouvert ou le ( aractère aventureux étaient entrés dans la nouvelle administration. Aussi les kôshi témoignèrent-ils d'une grande répugnance pour les réformes, principalement pour celles qui s'inspiraient de l'Europe ; ils se déclarèrent à 1 unanlmitc (213 voix pour le maintien du port des deux sabres et par 200 oui contre 3 non et 6 abstentions pour le maintien du harakiri; Ono Seigorô, qui proposa l'abandon de cette coutume, fut assassiné (18(>0). Les kôshi ne furent plus convoqués après
LE JAPON MOD£R
Aussi bien les chefs du nouveau gouvernement n'avaîent-ils jamais beaucoup compté sur le secours d*une assemblée ainsi composée ; leur force,
ils la tiraient des comilés révoluLionnaires qui dirij^eaieiit les principaux clans.
M. de Uùbner écrit pendant son séjour à Tôkiô en 1871 :
La vérité, c'est que les meneurs du centre donnent le mot d'ordre aux meneurs des clans et se servent des pétitions écrites sous leur dictée comme si elles émanaient de la libre initiative des clans. Qui n'est frappé de la ressemblance de ces procédés avec les moyens employés par nos radicaux d'Europe?
M. de Hùbner veut trouver Tune des causes de cette ressemblance dans « Taction d'influences
européennes et américaines. » Sans doute il ne peut se persuader que des Européens ou des Américains interviennent, mime indirectement, dans le travail qui se fait à Yedo. » Il conclut donc : « Ce sont là, je pense, les premiers fruits des voyages que les Japonais font à T étranger. »
Voilà sans doute un bon exemple de cette obsession desétran^^ers à voir dans les Japonais de purs imitateurs et à chercher des modèles européens à toutes les institutions de Tarchipel. La vérité est que, les mêmes causes produisant partout les mêmes effets, la Révolution du Japon a ressemblé aux révolutions européennes sans que les Japonais aient imité TEurope ou aient même connu les faits et les institutions dont on voudrait qu'ils se fussent inspirés.
D ailleurs la puissance des comités révolution-
LA TRANSFOUMATION DU jAl»ON 91
naires provenait surloiil de la silualiuii lausse où la loi de 1809 avait mis les ex-daim iô et les karô appelés alors daisanji; comme la chute du shôgunat avait pendant un temps ^donnë aux daîmiô une indépendance souveraine, leur desuiulion déjà faite, leur départ reconnu inévitable avaient transformé les clans en républiques de samurai, où les clubs révolutionnaires imposaient leur volonté à la masse restée réaclionaaire mais d'esprit hésitant.
La suppression du titre de daimiô élait peu de chose; ce que. voulaient les chefs de la Révolution, c*était Tabolition des clans.
Le duc Itù s exprime ainsi dans ses Mémoires :
J'étais l'un des principaux partisans de la suppression des anciens clans. Ceux qui la proposaient n'cUiient pas popuUiiies. A cette époque ni la cour impériale, ni les clans d'aucune partie de l'Empire n avaient la moindre idée d aljolir le systcnie des clans. Les samurai tenaient à recevoir comme par le passé leurs revenus iiéréditaires d'un million ou d'un demi-million de koku. J'abordai le sujet dans une conversation avec Kido, nous le discutâmes ensemble et j'eus le plaisir de voir que nous étions du même avis, que Kido me soutenait même avec enthousiasme. Encouia^^é par cet appui, je soumis le projet aux clans de Satsuma et de Ghôshû, puis à ceux de Tosa et de Ilizen. lV)ur Sanjô et Iwakura, ils étaient d accord avec nous dès le dé])nt. Ce lut même cette question qui me valut leur estime et leur faveur (1).
(1) Fur East d'août 1908, reproduit dans le Japan wcclJy mail du %^ aoveiuhre 1908.
LK JAPOK MODERNE
On peut 80 demander si le due Ito n'exagère pas quelque peu sou rôle. C'était alors un jeune homme sans grande influence et les Kido, les ôkubo ne semblent guère avoir été d'humeur à demander les conseils de [)ersonne.
Pour tenter la réforme désirée il fallait aux ministres impériaux des troupes indépendantes des clans; ils voulaient donc créer une armée impe~ riale et pour en former les cadres demandaient aux chihanji du Sud-Ouest de leur céder quelques régiments. Leurs négociations n'aboutissaient pas; même ils ne réussissaient ni à constituer un pouvoir central véritablement homogène, ni à s'en partager équitablement les charges.
L'étude des différentes constitutions établies au cours de ces années troublées fera l'objet d'un chapitre spécial, nous nous bornerons ici à signaler les principales. En août 18G9 on avait créé sur le modèle de la constitution du huitième siècle deux grands conseils : le jingikan pour les afiaires religieuses et le daijôkan pour les affaires politiques; ce dernier conseil comprenait un udaijin^ trois dainagon^ plusieurs nagon et sangi,
L'assassiuatd'Ômura '8octobre 1869), des révoltes de samurai dans TEchigo et l'Omi amenèrent une nouvelle répa^rtition des postes les plus importants; le daijôkan formé en juin 1870 comprenait trois kuge : Sanjô, udaijin; hvakura el Tokudaiji, dai' nagon; un daimiô, celui de Hizen, également dainagon; six sangi^ dont deux de Ghôshù : Hirozawa et Kido; deux de Hizen : Soejima et Ûkuma; un de Tosa : Sasaki; un de Satsuma : Okubo.
Irrités de ne 8e yoir représentés dans le gouvernement que parôkubo, qu'ils considéraient eom me
un transfuge, les samurai de Satsuma abandonnèrent en masse Tôkiô et se retirèrent dans leur province. Saigô y vivait déjà en chasseur, brouillé avec Tôkiô, brouillé aussi avec Saburô, bien que celui-ci lui eût confié deux fuis le gouvernement du clan en avril 18(i9 et en août 1870; au mois de novembre de cette même année 1870, Saburô, qui n'avait fait qu'un court séjour à Tôkiô au printemps de 18G9, rappela ses troupes à Kagoshima. On craignit la défection complète de Satsuma, et la situation se faisait grave; il y avait des révoltes de paysans un peu partout; des kiheitai avaient ourdi un complot dans le Kurume etle Higo. L'empereur envoya en février 1871 Iwakura et Ôkubo à Kagoshima pour y déposer en son nom un sabre sacré dans le temple du défunt daimiô de Satsuaia, déifié .sous le nom de Shôkoku daimiôjin; les 8himazu venaient de supprimer le bouddhisme et d'établir le culte exclusif de leurs ancêtres. L'empereur adressait cgalenicnt à Saburô une lellre flatteuse à laquelle celui-ci répondit par des protestations de reconnaissance mais aussi par des conseils qui trahissaient son mécontentement.
Cependant laccord put être établi; Satsuma, flatté de la démarche, céda une partie de ses troupes pour en former le noyau de la nouvelle garde impériale créée le 2 avril 1871, Ghôshû et Tosa suivirent son exemple. Un décret rendit, au grand mécontentement des samurai, le service militaire obligatoire pour tous les citoyens, mais on ne Tap-
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pHqua dl^bord que dans le Gokinai. L^assassinat
de llirozawa f:2() février IHTI), les doléances de SaLsumar et de Tosa, la conspiration des kuge Toyama'el Olagi, qui durent faire harakiri (avril, mai 1871), avant rendu un remaniement minis* tériel indispensable, le 11 août 1871 Sanjo fut nommé président du daijôkan, Ivvakura, ministre des affaires étrangères, Saigô enfin revenu, Kido, Ita[];aki, Ôkuma reçurent le titre de sangi; Ôkubo obtint le 13 août le ministère des finances, Gotô celui des travaux publics.
Les quatre sangi Saigô, Kido, ôkuma, Itagaki étaient les véritables maîtres et parmi eux Saigô tenait ineontestabiemcnt le premier rang. Cependant les Mémoires du duc Itô nous montrent assez clairement ce qu^il était facile de soupçonner; l'autorité du grand condottiere romantique, véritable Garibaldi japonais mais Garibaldi à tendances réactionnaires, était plus apparente que réelle. On le ménageait parce qu'on craignait qu'il ne soulevât la masse des samurai restée eonservatrice comme le prouvaient les votes de rassemblée des kôshi, mais on agissait en dehors de lui; ses collègues le considéraient déjà comme le principal adversaire de leurs projets et sans doute quelques uns travaillaient-ils à sa perte.
M. de Hùbner écrit de lui en septembre :
Sai{;o est d'une stature herculéenne. Ses yeux accusent de r intelligence, ses traits de Ténergie. Sa tenue est négligée mais martiale; ses manières, celles du gentilhomme campagnard. On dit qu'il s'ennuie à la cour et brûle d'impatience de retourner dans ses terres.
Malgré tant de difficultés les chefs du gouvcr» nement n'avaient cessé de préparer Topinion publique à la grande réfonnc; en juin 1871 ils fondèrent dans ce but le journal Shimbun zaslii^ dont les articles inspirés étaient violemment révolutionnaires dans le fond et dans la forme.
Déjà I on avajl amené plusieurs ehiiianjià se démettre de leurs fonctions : ainsi Morioka (^îalubu) et Yamagata (Mizuno) vers la fin de 1870; Higo et Awa en Shikoku demandaient à se retirer; Kii abandonna son ebâleau, emporta les tablettes de ses ancêtres dans sa maison et démolit leur temple» après avoir fondu dans une même classe samurai, paysans, artisans et commerçants; à Tosa cette union des classes s'accomplit d'elle-même. Des manifestations analogues se produisaient dans les autres clans d'opinions avancées.
Le 17 août Kuroda, le chijî de Chikuzen, fut destitué parce que les karô de son claji avaient fabriqué de faux billets de banque : cinq samurai furent condamnés à mort, quatre à dix ans de travaux forcés, trente-huit à des peines diverses. Le gouvernement de Chikuzen fut confie au prince impérial Arisugawa; pour la première fois un clan était régi par un étranger au clan. Le 24 août, par une nuit d'ora(T;e, les chefs de la Révolution se réunirent chez Kido : Okubo et Kido décidèrent la suppression des clans, Saigô promit de les soutenir.
Dès le 29 août (1871) l'empereur adressa aux chihanji le message suivant :
Voici notre opinion. Dans un temps de réformes
LE JAPON MOOBRNË
radicales comme l'est celui-ci, si aous désirons donner par ces réformes protection et tranquillité à notre peuple dans notre empire et à Tétranger lui assurer l'égalité avec les autres nations, il faut que les mots correspondent à des choses et ne soient pas des paroles vides, le (gouvernement de ce pays doit se centraliser et former un tout.
Il y a (juclque temps nous avons accordé notre sanction à un projet par lequel tous les clans devaient nous remettre leurs registres; nous avons pour la première fois nommé des chi ji, dont cbacun devait accomplir les devoirs de son poste.
Mais la durée séculaire du vieux système a fait que dans bien des cas il y a eu un mot nouveau et point de réalité. Dans ces conditions comment nous est-il possible de donner protection et tranquillité à notre peuple et d'assurer notre égalité à Tégard des autres nations?
Uejjrettant profondément un pareil état de choses, nous abolissons complètement les han et les transformons en ken (départements) dans le but de mettre fin à des dépenses inutiles, de faciliter le travail, de nous débarrasser de Tinconvénient d'employer des mots sans sens et de faire cesser le malaise causé par un gouvernement procédant de centres multiples.
Que vous, nos serviteurs assemblés, preniez à cœur d'accomplir notre volonté !
Les ex-daimiô convoqués à Yedo, où tous étaient arrivés à la fin de novembre, furent aussitôt relevés
de leurs fonctions : ils devaient résider, eux et leurs familles, dans la capitale à moins qu'ils ne préférassent voyager à l'étranger, comme Tempereur les y engajjea par un message du 24 décembre 1871. On leur accorda des pensions égales au dixième du revenu de leurs iiefs, c'était
la part que leur avait attribuée le décret de 1869.
Le gouvernement chargea d'abord les vice-{;oiiveriicurs de l'administration, avec le temps il nomma des chiji pris parmi les saraurai. Quand il le put, il choisit des fonctionnaires étrangers aux anciens clans, cependant il n'osa le faire pour les grands ciaus, notamment pour Satsuma, où Tabsence de gouverneur et la présence d'un vice* g^ouverncur a[)partenant au clan devaient amener six ans plus tard une (jrave insurrection.
Il V eut seulement quelques troubles dans le Geishù (Aki), à Matsuyama de Shikoku et des menaces de troubles dans le Kaga.
L'ex-daimiô d'Awa se charj»ea de liquider la dette de son clan sur sa fortune privée.
Le pays fut divisé en 75 départements, soit 3 fu (Tokiô, Riôto, Ôsaka) et 72 ken de 200 000 à GOO 000 koku en moyenne. Tout d ai>or(i on n'osa guère toucher à raneieune division en provinces et même aux grands clans. Ainsi toutes les possessions de la famille Môri restèrent unies formant le plus grand ken du Japon (Yamagucbi : 890 000 koku). Mais, toutes les fois que les circonstances le permirent, on n'hésita pas à changer Tancienne division tant pour diminuer le nombre des provinces et rendre ainsi l'administrai ion moins coûteuse que pour faire disparaître le souvenir des anciens clans; aussi dès le 21 août 1876 put-on réduire le nombre des ken à 38; en 1883 on le reporta à 43; il est aujourd'hui de 46, y compris les Ri II kiù et non compris le Hokkaidô. Les frontières de vingt-deux ken correspondent aux fron-
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ticrcs d aïK'ioiiiics provinces avec rctto différence cependant que bien peu ne contiennent qu'une province, la plupart en coniienaent deux ou trois ; vingt-trois sont formés de fragments de provinces; quinze anciennes provinces ont été partagées de la sorte, la plupart dans le Kantô propre. En punition de leur révolte, les deux provinces du Nord, Dewa et Mutsu, avaient déjà été morcelées en 1869.
La médiatisation des princes féodaux produisit
d'abord chez les Japonais, épris de romantisme, comme un retour mystique vers le passé. Partout les adieux des chefs à leurs vassaux s'accomplirent avec solennité; partout la population se montra respectueuse et même atlendrieen voyant se retirer ses anciens maîtres*
M. Griffis, alors professeur à Fukui, raconte dans son journal le départ du prince d'Echizen.
Ce i*' octobre. — De bonne heure, ce matin, les samurai en habit de cour se sont assemblés au château pour les adieux. A neuf lieures je me rendis moi-même dans la grande salle. Jamais je n'oublierai pai^eilh^ scène. L'on, avait retiré les écrans et toutes les pièces ne formaient qu'un grand espace couvert de nattes. Placés d'après leur rang, tous vêtus de leur robe empesée, la tête rasée, la queue des cheveux ramenée en avant, le sab^e au fourreau droit entre leurs mains serrées, les trqis mille samurai du clan de Fukui se tenaient la tête baissée, absorbés par les émotions de cette grande scène. C'était plus pour eux qu'un dernier adieu à leur chef, c'était la mise au tombeau de toutes les institu-
tions pour lesquelles leurs aïeux avaient vécu pendant sept cents ans... Matsudaira Mochiake, qui de seigneur d'Echizen, chef du clan de Fukui, devient un simple gentilhomme, suivit le lon{^ corridor qui conduisait à
la salle. C'est un liomme de trente-cinq ans, au visaf^c sévère : il portait le laq^e pantalon trainaut de satin pourpre, une robe de satin blanc, un manteau de crêpe de soie couleur ardoise, sur les manches, le dos et la poitrine i'écusson des Toku^awa, dans sa ceinture une da(jue, dont la poi(]^née ciselée était d'or massif. Ses pieds chaussés de hlanc glissaient sans bruit sur les nattes. Devant lui, toutes les têtes se baissaient, tous les sabres s'inclinaient à droite. Sans trahir son émotion, Matsndaira s'avança entre les rangs de ses vassaux jusqu'au centre de la salle. Le premier ministre lut alors une courte et noble adresse, où il retraçait l'histoire du clan, les relations du suzerain et des vassaux, les causes de la révolution de 18(58, <jui avait amené la Restauration, enfin les raisons pour lesquelles le mikado demaadait aux daimiô de rendre leurs fiefs... Puis le prince fit à ses sujets de solennels adieux.
2 octobre. — La cité est en mouvement, les rues sont pleines de monde. Les bouqjeois dans leurs meilleurs habits, des milliers de paysans venus de la caiiipa[jne veulent voir leur maitre une dernière fois. Des centaines de gens pleurent : vieillards, femmes et enfants. Un régiment de mille hommes escortera le prince pendant douze milles ; quelques amis seulement et quelques domestiques l'accompagneront à Tdkiô.
Mais, les daimiô partis, ce fut partout comme une explosion de soulagement et de joie longtemps contenue; dans beaucoup d'endroits iJ,.^«Y""*^
joignit même le besoin révolutionnaire de to^îltfde-- \^
truire : on démolit les shiro, dont quelqu^s-it^aî v^'!]]^'^^' d'une belle architecture, renfermaient des! irë^l^ /
LE JAPON MOhEKNK
d'art; on arracha les cryplonieria sccuiaires des grandes routes.
M. Griftis écrit à Fukui :
décembre» — Que de cbangfcments depuis le départ du prince! La plupart des fonctionnaires sont dé* placés, le fîouvemement les envoie servir au loin pour
détruire Tesprit de clan. Trois compaf(nies de troupes impériales en uniforme français occupent les casernes. Les privilc{;es féodaux sont abolis; le clan est devenu une préfecture; l école bouddhiste esl sup|)riiuée; on purifie les temples sliintô. L'on a rasé les fortidcations du château, comblé les fossés, vendu b^s pierres des poternes, détruit les yashiki des meilleures familles pour faire des boutiques. Le peuple est plein de joie à Tidée qu'il peut se promener dans le quartier réservé aux samurai. Les vieilles armes se vendent pour rien. On a démoli la maison du prince, vendu tout ce qui s*y trou» vait, mis aux enchères les cbevaux du clan.
Dix ans pins tard, voici le spectacle dont fut témoin Lafcadio Hearn. C'est dans Tarchipel d^Oki. Les samurai y avaient pour coutume de porter à de certains jours de fête le miya du daimlô devant la poterne du château. Après tant d'années, ils veulent restaurer Tancienne tradition ; le château est en ruines, le clan dispersé.
Mais voilà, écrit l'auteur, qu'au devant du fantôme du seigneur se meut une longue procession de fantômes ^ des formes, comme il s*en élève de la poussière des tombeaux : guerriers au casque surmonté d'un
cimier, au masque de fer, à la cuirasse d'acier. Ce n'étaient pas des fantômes, c'étaient les derniers samurai du daimio, (jui venaient prendre leur place dans la procession funèbre... Et moi je savais 1 histoire de ces
vieillards, leur pauvreté, leurs belles maisons rasées, leurs jardins transformés en champs de riz, leurs trésors vendus pour rien aux étrangers. Mais pauvres, mais
humiliés, jamais ils n'avaient consenti à se défaire de leui" iiriuuio et de leur .siijrc.
On a beaucoup discuté sur les motifs qui poussèrent les daimiô à se dépouiller de leur souveraineté. Encore que les analogies soient de médiocre valeur en histoire, comme il s a^^it ici dépeuples arrivés au même degré de leur développement social et national, nous comparerons l'acte des daimiô à ceux qu'accomplirent les princes allemands en 1871 et en I80().
Sans doute les princes allemands qui proclamèrent Tempire en 1871 ne renoncèrent pas à leur souveraineté et Ton peut même penser que, peu sûrs de leurs sujets, beaucoup agirent comme ils Font fait pour raffermir leurs trônes ébranlés. Encore est-il que les États du Sud éprouvaient une grande répugnance à se mettre sous Thégémonie de la Prusse; ils furent entraînés par la volonté de la nation tout entière. Mais tel n'était pas le cas des princes qui en 1806 provoquèrent ou acceptèrent la dissolution de l'empire germanique, la création de la Confédération du Rhin et la médiatisation « des seigneuries. Encore que ce fût là une œuvre toute démocratique et que Fexclusion de l'Autriche
LE JAFUM MOIIEIINE
fût la condition forcée de runité de rAllcniaji^ne, l'opinion y était hostile à la réforme de Napoléon; ces princes n'étaient donc pas poussés par un sentiment palrioliqui' ; obéissaient-ils à leur intérêt privé? La plupart furent (lé]>ouinés sans être consultés et se turent, trop faibles. Des seize qui signèrent Tacte de juillet 180(), seuls les [)ius puissants agirent par ambition; les autres devaient prévoir le sort qui leur était réservé en 1810, mais le gouvernement de Paris parlait en maître et pour ordonner ce ([ui lo^jicjucuient devait être ordonné.
Patriotisme, entraînement (général et. pression 'du gouvernement central, telles furent aussi les principales causes de la décision des princes japonais; il taudiait y ajouter le prestige de Tidée mpériale, qui seul aurait suffi à les déterminer.
Avec ces raisons principales il en est aussi de secondaires que nous ne devons pas néglig;er. Parmi les daimiô bien peu étaient des hommes n)ûrs et des hommes capables; déshabitués de rien faire par eux-mêmes» la plupart furent terrifiés par les violences révolutionnaires de leurs samurai, par la présence de bandes armées de ronin, qui soulevaient ici les samurai et là les paysans, par les attentats commis sur les Européens, surli, sur Andô et sur tant d'hommes politiques, enfin par la crainte d être déclarés des chôteki et d'être punis comme Aizu, Nambu, Sendai. Aussi furentils satisfaits de voir disparaître le régime de terreur où ils vivaient, de recouvrer leur pleine liberté, d'obtenir, au moins dans le principe, des indemnités supérieures aux sommes qu'ils pouvaient
prélever dans le budget de leurs États pour leurs dépenses personnelles.
Les chefs de la Révolution poursuivirent d'ailleurs leur plan avec une grande habileté comme aussi avec une grande fausseté. Toute ron fédération de dainiiô fut rendue impossible. Les clans fidèles aux Tokugawa avaient été ou dépossédés^ ou frappés de suspicion : ils étaient vaincus et Topinion publique était contre eux; la politique d'ieyasu se retournait contre sa maison; il avait dispersé les clans alliés pour surveiller'ses ennemis et voilà que ces clans dispersés ne pouvaient rien à l'heure du danger. Quant aux petits clans, ils étaient impuissants. Restaient donc les grands clans qui avaient fait la Révolution. Ceux-là, on les rendit jaloux et soupçonneux les uns des autres, leur rivalité devait pendant quarante ans dominer la politique intérieure* On jeta le trouble dans leur sein; on réussit à rendre la cause des samurai distincte de celle de leurs inaitrcs; sans doute ce furent les samurai qui dans la suite eurent le plus vivement à s*en repentir et cependant en 1871 les samurai étaient persuadés que le Japon serait exclusivement gouverné par les samurai et pour les samurai. De plus les chefs de la Révolution, samurai pour la plupart brouillés avec leurs clans, mirent la division parmi les samurai en appelant au gouvernement, dans l'armée, dans la marine, en comblant d'honneurs et de présents les membres les plus distingués des ban, dont les intérêts devinrent contraires aux leurs. Enfin on trompa tout le monde. 11 suffit de lire la pétition
LE JAPOM MOD£KjSK
des daiiniù rédigée par Kido pour voir qu'ils ne croyaient pas abdiquer : ils cédaient leurs États à Tempereur pour que Tempereur les leur rendit agrandis aux dc'ptîus de leurs ennemis. Quand Tempercur leur demanda de renoncer à leur rang pour prendre celui de chihanii, ils furent étonnés mais crurent, la plupart du moins, que c^ëlait là une simple quesLion de forme. Comment Salsiiina se serait-il meiié puisqu'on lui laissait toute son indépendance et qu^on augmentait ses revenus de 100000 koku? Quand arriva la solution définitive, la création de la };arde impériale, les mesures prises contre certains clans, les réformes générales, rezcitation populaire avaient changé la situation et les princes cédèrent parce qu^ils ne purent faire autrement.
Il faut bien remarquer que depuis des siècles le gouvernement et le peuple japonais aspiraient à rétablir Tunîté nationale détruite par la féodalité; leyasu avait accompli la moitié de la tache; le Japon des Tokugawa n'était pas une confédération de principautés indépendantes où se conservaient les mœurs du moyen «{«e, comme Font cru et répété tant d'auteurs européens. IVrsonno ne dira de l'Allemagne de Frédéric 11 et de Joseph 11 que c'était un pays médiéval parce qu'elle comptait une centaine d'États, de villes libres et de petits fiefs relevant directement de l'empire. Or le Japon des Tokugawa était tout autrement centralisé que rAUemagne du dix-huitième siècle; de fait il * l'était sinon autant que la France du moins presque autant que l'Espagne. Oa ne peut parler des
daimiô du dix-septième et du dix-huitième siècle comme de princes souverains alors que le bakufu
forçait à abdiquer les plus {j;ran(ls, même Kaga, même Satsuma, alors que les neuf dixièmes changèrent plusieurs fois de fiefs et que beaucoup furent dépossédés. La puissance que se créèrent au dix-neuvième siècle les daimiô du Sud-Ouesl, ils la durent à la décadence du shôgunat, à la Révolution, à Tanarchie générale.
CUAPITRË II