CHAPITRE II Arts libéraux
§ 4. L'Art Japonais
« Les Japonais, dit M. Louis Gonse, » sont les premiers décorateurs du monde. Ils ont un instinct suprême des harmonies, une subordination constante de Fart aux besoins de la vie, à la récréation des yeux ; et il ajoute :
« Nous avons perdu insensiblement le sentiment du décor et le sens de la couleur, tandis que les Japonais, jusqu'à ces derniers temps, les ont conservés intacts.
La gloire du Japon est d'avoir fixé des principes d'une valeur incomparable et de s'y être subordonné toujours et partout, même dans ses plus extrêmes fantaisies.
Malgré son talent pour la représentation des objets naturels et la décoration, et bien que son goût soit souvent exquis, le Japonais n'a point cependant ce que nous appelons le génie idéal des beaux-arts.
Il est nul pour l'architecture monumentale et l'harmonie des proportions et des ensembles; nul pour la sculpture et la statuaire à part quelques belles statues du Bouddha. Il n'a point l'idéal de la forme et ne vise point ii la beauté plastique. Dans la pein-
ture, il se préoccupe peu de la correction des contours et des proportions du corps humain. Toutefois, dans les tableaux bouddhiques, la figure du Bouddha (et aussi celle de ses assistants) est correcte et belle par son expression vénérable de bienveillance ou d'enseignement. C'est, dans un autre genre, le mérite des représentations des saints au moyen âge.
Il y a beaucoup d'imagination et de mouvement dans les tableaux japonais des enfers bouddhiques auxquels ne se mêle rien d'horrible ou de burlesque. Ceux que l'on voit au musée Guimet sont supérieurs à ceux d'un goût tout indien qu'on voit dans les temples bouddhiques de Ceylan.
Il y a aussi beaucoup de mouvement et de naturel dans les peintures des légendes historiques. (C'est par le mouvement que les tableaux ou bas-rehefs bouddhiques et brahmaniques compensent jusqu'à un certain point le manque de correction du dessin.)
L'art japonais comprend six genres :
io Le genre religieux bouddhique ;
2o Le genre soigné, élégant, très détaillé, représentant des scènes de l'histoire de Chine ;
3o Le genre rapide, à grand effet, représentant des scènes légendaires;
4o Le genre décoratif : fleurs, oiseaux, etc.
Tous quatre venus de la Chine ;
5o Le genre sobre, grave, shintoïste, pour les légendes japonaises ;
60 Enfin le genre gai tout à fait local, plein de hardiesse, d'habileté et d'esprit.
Les Japonais rendent avec une exactitude parfaite,
les moindres productions, comme la forme et l'allure d'un insecte, le port et les détails d'un végétal, ce qui ne les empêche pas de ne s'attacher, au besoin, qu'à un ensemble et de rendre en quelques touches du pinceau (ils ne dessinent guère qu'au pinceau) l'aspect d'un site.
L'artiste, saisit le caractère principal de l'aspect et, sans s'attacher aux détails, traduit l'impression dominante avec un sentiment exquis. On entend le choc des vagues, le crépitement des globules d'eau, le bruit du vent. En un mot on assiste à la scène.
Gonse nous trace ainsi le portrait d'un artiste japonais. « Sa qualité maîtresse, c'était l'expression de la vie dans toute la vigueur de la réalité, dans l'infmie variété de ses manifestations, le rendu du geste vrai, surpris, deviné, la comédie de l'attitude et de la physionomie. Le geste est merveilleux d'accent et de personnalité. Toujours et partout la vie ; le trait résumé et expressif, le sentiment du relief, le discernement admirable de ce qui doit émouvoir et charmer, une verve endiablée, inépuisable. Par ces côtés il égale les plus forts d'entre les nôtres. »
Il se fait au Japon une consommation énorme d'images et d'albums illustrés auxquels les plus grands artistes ont collaboré, abordant tous les sujets possibles.
Le premier échantillon du genre date de 1604. L'imagerie japonaise devint remarquable au commencement du XVIIIe siècle ; elle atteignit son apogée au milieu du XIXe.