‹ Le Japon; historie, religion, civilisationChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Secte de Nlthi-ren

Chaîne de la secte

Cette secte peut être considérée comme exclusivement japonaise. Sa doctrine est un développement du Lotus de la bonne loi (Hokké) différent de celui de la secte Tendaï, et qui a été élaboré et enseigné au Japon par Nithi-ren.

Afin de lui conquérir autorité, celui-ci s'est donné pour une incarnation de Vicishtacaritra, disciple de Cahyamouni mentionné dans le chapitre du Hokké sur la force transcendente du Tathagata, comme ayant reçu l'instruction spéciale de ce dernier.

Tout à l'opposé des maîtres qui enseignaient le chemin court (la voie facile et rapide), Nithi-ren s'appuya sur l'étude et les livres, comme on le voit par son acte de foi : « Gloire au livre de la Loi qui apporte le salut » ou bien « Saliit au véritable chemin de la délivrance, fleur de la doctrine ! »

Nithi-ren éleva un grand nombre de temples, prêchant avec une ardeur extrême et attaquant les autres sectes si violemment qu'il fut condamné à mort. Gracié, ilmourutàPkégami, prèsdeKasantaki station de la ligne ferrée de Yokahama à Tokio; on trouve encore aujourd'hui dans cette localité des temples

magnifiques ainsi que des bosquets et cimetières su^ perbes.

La secte s'appelle encore secte Hokké ou le Hokké (Lotus de la bonne loi) ; ses sutras fondamentaux et commentaires sont :

Le Lotus de la bonne loi traduit en chinois par Kumajariva vers l'an 400 ;

L'Amitârtha sutra; ou l'introduction au précédent, traduit en chinois vers l'an 480.

La Samantabhadra dyana-Sutra (contemplation de), conclusion du Hokké traduit à peu près vers la même époque.

Le commentaire sur le Hokké, en dix livres, par Nithi-Ren, et la décision orale, deux livres contenant la prédication de Nithi-ren recueillie par son disciple principal Nilhi-ko.

Doctrine

L'école distingue deux états de Bouddha, r antérieur et le terrestre. Le premier c'est la connaissance antérieure qu'avait de toute éternité le Bouddha avant sa venue en ce monde, le terrestre c'est la connaissance acquise de Bouddha vivant en ce monde.

Ainsi que nous l'avons vu (1) le Lotus de la bonne loi fait dire à Cahyamouni :

« Il n'y a que l'unique véhicule ; les Çravakas et les Pratyékabauddhas sont aussi du grand véhicule et peuvent tous devenir Bouddhas; il en est de même

(1) Voir rinde après le Bouddha, livre IV, chapitre V.

des Tchantis (infidèles) et des femmes. Tous les états des êtres vivants possèdent la natm^e de Bouddha et peuvent par conséquent obtenir l'éclairement. »

L'école explique qu'après avoir atteint dans sa vie l'état de Bouddha terrestre, Cakiamouni éclairé par la Bodhi a conçu qu'il a été antérieurement le Bouddha, le maître du Dharma (la doctrine) depuis des temps infinis. Tous les Bouddhas des dix pays et des trois temps n'en font qu'un, le Bouddha étemel et k maître de l'univers (1). On ajoute :

Lorsqu'il prêcha le Lotus de la bonne loi, c'est-àdire longtemps après sa vie terrestre, Cakiamouni manifesta son ce Illumination antérieure ^s» qui ne peut se révéler sans l'illumination terrestre. L'état terrestre est éclairé inversement par Pétat antérieur.

Ces deux états, quoique différents, ne font qu'un (2).

En voyant un seul Bouddha, nous voyons tous les Bouddhas et reconnaissons que nous sommes nousmêmes des Bouddhas.

Tous les Bouddhas terrestres sont comme des

(1) Cette qualification c Maître de Tunivers », rappelle TAdibouddha du Népaul.

(2) Cette identité de l'un et du multiple qui se conçoit ici, bien qu'elle ne puisse se démontrer, ressemble singulièrement aa Mystère de la Sainte-Trinité qu'on a aussi très bien expliqué. On peut en dire sinon autant, au moins quelque chose d'approchant, des mystères de la Bhuta Tathagata, du Mahaivairocana, des corps du Bouddha et des JNirvana, qui sont le fonds des doctrines du Madakyana et du Mabayana.

images d*une même personne réfléchies mille fois ; le Bouddha antérieur est cette personne.

On appelle Période du dernier jour de la Loi, le temps fixé pour la transmission spéciale de la doctrine définitive du Hokké ; cette doctrine montre la source première de tous les êtres vivants et Tétat réel d'illumination des Bouddhas qui ont paru, paraissent et paraîtront dans les trois temps ; elle fait voir aussi que tous les Dharmas (manières de formuler la loi) sont bons.

Les trois grandes lois ésotériques.

Le chapitre du Hokké sur la durée de la vie du Tathagata affirme la permanence des trois corps du Bouddha : le corps spirituel, le corps de la béatitude et celui de transformation.

Cette persistance est appelée : le pouvoir surnaturel du mystère du Tathagata.

Le Dharma-Kaya « corps de la loi » est une sorte d'essence éthérée, d'une nature au plus haut point subtile (presque spirituelle) et coextensive avec l'espace. On croyait cette essence éternelle et, après la mort du Bouddha, elle était représentée par la loi ou la doctrine (Darma) qu'il enseignait. L'idée paraît avoir été empruntée au Brahma, l'essence spirituelle universelle du Brahmanisme.

Le second corps, le Sambhoga Kaya « le corps de la béatitude qui a conscience d'elle-même » est d'une nature moins éthérée et plus matérielle que celle du précédent. Il correspond dans le Brahmanisme au corps intermédiaire (appartenant aux esprits séparés du corps) appelle Bogha-deha qui est d'une

i94 LE JAPON

nature éthérée, quoique composé de particules matérielles assez grosses pour être capables d'éprouver plaisir ou douleur (observons qu'uu point essentiel de la doctrine hindoue de la transmigration est qu'une âme <r sans corps » est incapable d'éprouver ni délices dans le ciel ni souffrances dans l'enfer).

Le troisième corps est le NirmâyaKaya, « corps des formes et transformations visibles » c'est-à-dire les différentes formes matérielles dans lesquelles chaque Bouddha qui existe comme essence invisible et éternelle, se manifeste sur la terre ou ailleurs pour la propagation de la vraie Doctrine. Il correspond dans le Brahmanisme au troisième corps terrestre grossier.

La permanence des trois corps de Bouddha est appelée « le pouvoir surnaturel du Mystère de Tathagata.

De là viennent les noms des trois grandes lois ésotériques « l'objet du Culte », « le titre du Sutra > et l'Estrade pour s'instruire des préceptes moraux », lesquels appartiennent tous au système relatif à l'état antérieur.

Le « Titre du Sutra » Le lotus de la bonne Loi, concentre en lui (contient implicitement) la substance de ces trois lois.

Nous rappelons à notre pensée Tobjet du culte; nous récitons le titre du Sutra et nous surveillons notre corps, comme étant l'estrade des préceptes moraux.

§ 1. L objet du culte

1° L'objet du culte de Tétat antérieur est le grand Mandala du corps mystique du Bouddha antérieur. Il comprend tout ce qui constitue les trois corps et les actions (1) de ce Bouddha.

La vertu et la science de tous les saints et les sages de tous les pays et de tous les temps sont le produit de son pouvoir surnaturel. Il réside en même temps dans toutes les régions des dix points (de l'univers). Délivré de la naissance et de la mort depuis des temps infinis, il est le Bouddha éternel ; en style bouddhique, le Bouddha antérieur des trois corps qui n'agit point (2).

(1) Le corps spirituel du Bouddha (antérieur) est constitué par les cinq éléments du Dharniadattu (la terre et autres) des dix points (de Tunivers) ; le corps de la Béatitude par les cinq agrégats du même ; le corps de transformation par les six organes de tous les êtres vivants.

Les trois actions du corps, de la parole, de la pensée et les quatre positions ou situations principales (de marche, de station, assise et couchée) communes aux êtres vivants, sont les actions du Bouddha antérieur.

(2) Nous sommes aussi ce Bouddha ; on en donne l'explication suivante qui est aussi le procédé de la méditation sur l'objet du culte : le Dharma-dhatu (état de manifestation) des dix points est tout entier la substance de notre corps ; nous sommes les facteurs ou la cause de tous les êtres vivants des trois mondes ; en dehors de notre pensée, il n'y a rien ; notre corps est l'origine de tous les dharmas.

Ceux-ci sont donc une image, reflet de notre pensée, et l'objet du culte des dix mondes est la forme de notre corps.

§ 2. Titre du Sutra

Les fidèles doivent croire (sans comprendre) qu'il contient : l'essence du Sutra entier et toutes les prédications du Bouddha, le principe de tous les Dharmas (énumérés plus haut) et tout ce qui vient d'être dit sur l'état antérieur du Bouddha et la vertu de son Illumination. Gela est inexplicable et inconcevable et n'est pas compris même par les Bouddhas terrestres.

En ajoutant deux mots au titre du Sutra on a la prière : « Adoration au Sutra du Lotus de la bonne Loi! y> par laquelle nous nous plions à la bonne Loi du cœur avec le cœur de la bonne Loi (phraséologie bouddhique).

§ 3. L'estrade

Estrade (pour recevoir le Çila) de la doctrine relative à l'état intérieur.

Dans cet enseignement, il y a le premier, Çila (1), vrai qui est observé constamment par le Bouddha. L'estrade est le trône de l'illumination où s'accomplit la cérémonie pour recevoir l'instruction du Çila. La substance de ce Çila est le titre « Sutra du Lotus de la bonne Loi. » Celui qui croit en ce titre et l'observe,

(1) Se reporter pour le Çila à la secte du Vinaia, où il est déjà question de la plate-forme ou estrade.

observe aussi cet excellent Çila. Le lieu où les fidèles Tobservent est « La terre pure de la lumière calme ».

La règle de la méditation est formulée ainsi :

Nous devons avoir toujours présent à l'esprit : que notre propre corps est le Bouddha intérieur, notre pensée la bonne Loi, notre demeure la Terre pure de la lumière calme, et que nous devons demeurer dans le Dharma-dhâtu (état spirituel) de notre pensée.

Les trois grandes lois ésotériques représentent dans le système Hokké les trois instructions qui sont la base commune de la pratique de toutes les sectes bouddhiques. L'estrade est l'Instruction de la moralité supérieure^ la méditation sur l'objet du culte et sur la bonne Loi est l'Instruction de la pensée (ou méditation) supérieure. La répétition du titre du Sutra, titre qui contient la science de tous les Bouddhas, est l'Instruction du sentier supérieur.

La secte Ho-Ké professe le recours (le credo) aux Trois Joyaux : Bouddha, Dharma (la loi ou doctrine) et la Sangha (pi). Dans les Mandaras (petits temples ou chapelles de la secte,) le Dharma (la Loi) qui est l'essence de cette trinité est représenté par une tablette portant la formule « Adoration au Lotus de la bonne Loi]i>, placée entre deux personnages assis, l'un à droite, le Bouddha éternel, et l'autre le Çakiamouni le Bouddha terrestre, personnification de la Sangha dont il est le chef; les Bouddhas humains ou terrestres ne sont que des précepteurs ou réformateurs des êtres.

Cette conception révèle dans Iç fondateur de la

secte et ses successeurs une grande hauteur de philosophie morale et religieuse. En langage moderne, elle pourrait se traduire par : Le devoir (l'impératif catégorique), correspondant au Dharma Loi;

Dieu couronnement de la morale (1);

Le corps des fidèles avec son chef spirituel actuel ou historique.

La secte représente d'ailleurs le terme de l'évolution qui pour tous les Bouddhistes éclairés du Nord, depuis le Nepaul jusqu'à la Corée, s'est faite dans les rôles attribués successivement à chacun des trois Joyaux du Rrefuge, évolution qu'Eitel nous explique ainsi :

Après qu'on eût imaginé au Nepaul et admis en Chine et au Thibet une triple forme d'existence pour chaque Bouddha, la terrestre (Manuchi Bouddha), la céleste (Dyani Bouddhas) et le reflet de cette dernière (Dyani Bodhisattvas), le Bouddhisme du Nord, se fondant sur ce que l'intelUgence, la Bodhi est le caractère fondamental du Bouddha, distingua en lui : l'essence, le reflet (rayonnement) et l'application pratique de son intelHgence. Alors |Çakyamouni fut considéré comme la personne intelligence; sa loi ou la religion établie par lui comme son reflet, et l'instrument d'application pratique des deux fut la Sangha, l'Assemblée, le corps religieux.

(1) Le Bouddha éternel de la compassion diffère très peu du Dieu personnel au moins des chrétiens, si ce n'est des sémites juifs et musulmans. Encore trouve-t-on dans la Bible constamment la qualification de miserator et justus appliquée à Dieu, et dans rislam, la fameuse formule : Dieu est grand et miséricordieux.

Plus tard, à chacun des trois Joyaux on attribua une personnalité et un nom; Bouddha garda celui de Çakyamouni, Dharma prit celui de Vairôtchana et TAssemblée celui de Lôchana. Mais ces trois personnes furent considérées comme ayant même essence et même substance de manière à ne former qu'une seule personne.

C'était là une transformation théistique très opposée à l'esprit primitif du Bouddhisme. Aussi elle provoqua une réaction qui donna la première place au Dharma (ou aux Dharmas, comme nous l'avons vu) et le posa comme une entité indépendante (un être absolu), principe spirituel et matériel de l'univers. De Dharma on fît émaner Bouddha, énergie créatrice qui, en conjonction avec Dharma, produisit le troisième Joyau, la Sangha, le Soleil ou foyer de toute vie ou existence actuelle.

Base impersonnelle de cette trinité (comme le Brahma impersonnel), le Dharma fut, par un progrès ultérieur, identifié avec Pradjna, c'est-à-dire la plus haute vertu dans le système moral du Bouddhisme et le moyen le plus puissant pour obtenir le Nirvana, et qui consiste à se séparer volontairement du monde du changement et du phénomène pour se concentrer dans l'abstraction.

Naturellement alors le Dharma tint la tête comme premier principe abstrait, Bouddha ne fut plus qu'un simple phénomène, et la Sangha seulement une idée.

Telle paraît être la doctrine dominante de la secte Hokké; elle pourrait s'allier à la philosophie de l'Occident,

SOO LE JAPON

La secte de Nithî-ren eut beaucoup de succès à cause de Tardeur et sans doute aussi de la valeur morale et philosophique de ses convictions; aussi parce qu'elle réclamait pour elle-même le monopole du patriotisme.

Elle fut très persécutrice et très persécutée; elle compte beaucoup de grands esprits et de martyrs.

Elle se prête évidemment à un grand développement de ferveur religieuse par une vie d'étude en même temps que d'activité bienfaisante et de prosélytisme.

Les rehgieux observent le célibat et l'abstinence de ce qui a eu vie. Ils pratiquent avec assiduité la confession (admise au moins en principe par tous les bouddhistes).

Ils ont à un haut degré l'orgueil sectaire. Ils sont passionnés pour la controverse, même injurieuse. C'est encore aujourd'hui la plus vivace parmi les sectes du chemin saint qui n'ont pas fait de sacrifices de doctrine à la faveur du peuple ou des grands ; c'est celle où le culte a lé plus de cérémonies.

La secte a beaucoup de livres qui lui sont propres; une partie est consacrée aux charmes et à des talismans ou amulettes; elle a aussi des pèlerinages très fréquentés et des adeptes exaltés. Ceux-ci, dans des fêtes bruyantes jusqu'à assourdir, se montent à un degré d'excitation qui va jusqu'au délire et à la mort, et se livrent à des actes sauvages. C'est sans doute une branche mystique comme les Aïssaoua en Algérie.

C'est à cette secte qu'appartenait Kito Kiyamasu, le sanglant persécuteur des chrétiens au xvi© siècle, la

vir ter detestandus des jésuites, que le Bouddhisme a canonisé.

Dans les campagnes, les adeptes se montrent toujours aussi violents contre les autres sectes et aussi exaltés; mais, dans les villes, ils sont plus tolérants et plus calmes. Le dernier grand prêtre du Nithi-ren a envoyé une instruction circulaire, sorte de mandement, pour recommander la modération.

Page 1