‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 13 sur 75 · Voir La Folie de Septembre, p · texte numérisé non relu

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LA Bn.WOURE JAPONAISE

sans un intérêt personnel, se sont sacrifiés à leur foii.

A Tokio, dans le faubourg de Takanawa, au petit cimetière où reposent les 47 ronins, viennent chaque année par centaines de mille s'émouvoir les dévots de ces traditions qui vibrent comme un éternel cliquetis de sabres dans le cœur de tous les Nippons. Le culte du loyalisme et du dévouement, le culte de la fidélité envers un chef, le culte de Ténergie, de la haine et de la vengeance, c'est devant la tombe des 47 ronins qu'il trouve sa

1. Ce sentiment est reste si tenace, qu'en 1907, la Rckislii danwi kwai ^Société des récits historiques) a entrepris une bizarre enquête. Soit aux vétérans de la politique qui ont naguère eu la chance de ne point succomber (piand les coups des assassins les accablaient, soit aux parents des hommes d'Etat qui périrent sous le poignard ou le sabre des conservateurs fanatiques, elle a demande si les auteurs de ces forfaits n'avaient point été guidés par un moiif noble, et si, par conséquent, leurs crimes ne devraient point être, jusqu'à un certain point, considérés comme excusables. « Celui qui a voulu vous assassiner a-t-il, par cela, démérite de la patrie? » Le comte Okuma qui a perdu une jambe dans l'une de ces bagarres sanglantes a chevaleresquement répondu à cette question que l'homme dont la bombe avait failli l'anéantir avait certainement une àme élevée, l'âme d'un vrai bushi. Les familles de l'ancien ministre Okubo et du comte Mori n'avaiont pas encore fait connaître leur opinion sur les meurtriers de ces fondateurs du Japon moderne quand les journaux les plus importants de Tokio ont blâme la Ui-kisln danwa kwtii et empêché la continuation de son enquête. La classe dirigeante sent trop le danger qu'il y aurait, encore aujourd'hui, à établir qu un assassinat politique peut être un acte admirable.

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plus touchante expression. C'est au cimetière de ïakanawa que nous voudrions donner rendez-vous aux persifleurs, à ceux qui remplacent les raisonnements par des sarcasmesetqui s'obstinent encore à ne point reconnaître ces vertus nationales de Japonais, vertus que les mémorables exploits de 1904 et de 1905 ont pourtant rendues évidentes. Vous connaissez l'histoire des 47 ronins. Vous savez commentées 47 hommes d'armes parvinrent à venger leur maître, Asano, seigneur d'Ako. Celui-ci, en avril 1701, avait été condamné à commettre leNarakiri pour avoir frappé un influent courtisan du nom de Kira dont il n'avait pas pu supporter l'insolence. Les 47 fidèles d'Asano, déjouant toutes les surveillances el recourant à des stratagèmes inouïs, parvenaient, le 30 janvier 1703, à surprendre la maison de Kira et à couper la tête du félon. A cette nouvelle, l'aristocratie de Tokio s'émerveilla et quand, suivant l'inflexible loi, les 47 héros reçurent l'ordre d'expier leur crime en s'ouvranl le ventre, les daïmios les plus illustres voulurent les assister à l'instant de leur trépas. ïls furent enterrés au temple de Sengakuji, à Takanawa, là où reposait déjà Asano. Or, depuis 205 années, l'encens, dont les spirales bleues tremblotent comme de légers fantômes dans l'atmosphère humide du cimetière, n'a jamais un seul instant cessé de fumer sur les 47 pierres tombales qui recouvrent les vengeurs d'Asano. Depuis 205 années, des fleurs

I A BRAVOIRE JAPONAISE

fraîches y sont chaque jour apportées par des fidèles qui viennent méditer longuement sur une terre imbibée d'un sang héroïque; chacun des mausolées que forment de petits monolithes non taillés, est couvert d'inscriptions, de cartes de visite, de poèmes et d'ex voto. Je suis allé trois fois à Sengakuji, et trois fois j'y ai vu des hommes graves, des étudiants au visage pâle, des enfants et des vieillards déposer sur les tombes des gages de leur foi et de leur enthousiasme. Que les locomotives sifflent, que les cornes des steamers en partance pour l'Amérique beuglent au lointain, que la spéculation fasse rage aux banques de Ginza, que le modernisme emplisse la capitale de chapeaux ronds et de jaquettes étriquées, toutes ces apparences, tous ces simulacres ont laissé jusqu'à présent intacte l'àme véhémente et héroïque du nouveau Japon, et rien n'altérera cette âme pure et dure comme une lame d'acier, tant que monteront, vers le ciel nippon, les volutes de l'encens de Takanawa.

(les insulaires sont peu portés à la méditation métaphysique, ou, dans l'action, aux hésitations pathétiques d'un Hamlet. Ils ont des idées courtes, mais fortes. C'est un peuplede néophytes, il manque de ce scepticisme par quoi se tempèrent, dans

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nos vieilles communautés européennes, tant de velléités excessives.

Les Japonais admettent plus volontiers que nous l'idée de donner la mort ou de la recevoir ; mais ils tuent pour servir une cause et non pour le plaisir de tuer. Vous dites que leur théâtre est une boucherie, que leurs acteurs jouent en dévidant des entrailles et en piétinant dans le sang. C'est vrai. Ils sont vraiment effrayants ces drames historiques où apparaissent les légendes, les épopées, les exploits inouïs qu'accomplirent, tout en forgeant l'âme nationale, les guerriers des grands clans. Mais les Japonais du xx" siècle, quand ils se pressent si nombreux à ces spectacles d'épouvante et de carnage, obéissent moins à un instinct sanguinaire qu'ils ne sacrifient au culte des héros.

Si les Japonais sont cruels, qui eût pu le savoir mieux que ces milliers de Russes tombés en leur pouvoir et amenés en captivité au Japon? Ces soldats chrétiens, pendant les batailles et après les batailles, eussent pu certainement faire, à ce sujet, de nombreuses et frappantes remarques ; ils eussent tôt ou tard proféré des plaintes et ces plaintes eussent été recueillies par l'homme qui se fit constamment leur interprète auprès du gouvernement japonais, M. de Lucy Fossarieu. Ce consul français élait officiellement chargé de leurs intérêts et il est juste d'attester ici qu'il s'elTorça d'améliorer leur sort, avec un dévouement admirable. Or, il

m'a déclaré formellement que jamais, à sa connaissance, aucun des Russes dont il eut, au Japon, la protection ne s'était plaint d'avoir été traité avec cruauté par les vainqueurs. Ce sont là des faits précis, plus probants, à mon sens, que certains réquisitoires. On nous dira que si le peuple japonais s'est conduit avec humanité, en celte circonstance, c'est que son élite l'y a obligé et que, si son élite l'y a obligé, c'est qu'elle avait compris la nécessité, pour le Japon, de paraître se conformer en tous points aux lois morales qui régissent les rapports des grandes nations à la guerre comme en temps de paix. J'attache moi-même une certaine valeur à ce dernier raisonnement. Toutefois, on admettra volontiers que si la masse du peuple et la masse des soldats japonais eussent été, en 1904 et en 1905, composées d'hommes féroces, il eût été bien difficile à la police et aux officiers d'empêcher de se produire au moins quelques cas isolés de cruauté. Or, ces cas isolés n'ont été signalés par personne.

Rien, en fin de compte, ne nous autorise à dire que les Japonais soient plus sanguinaires que ne le sont les Européens.

Et je conclus sans hésiter :

Les Japonais ne sont pas plus cruels que nous ne le sommes.

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