CHAPITRE IX Le tempérament frénétique
Je questionnais, sur la psychologie des Japonais, le comte Okuma qui voulait bien me recevoir dans sa belle résidence de Waseda. Il me répondit : « Les Japonais ne sont pas cruels, mais ils sont turbulents, vindicatifs, irascibles. «
Je crois que le vieil homme d'Etat parlait sincèrement et avec sagesse. Dans leur état normal, les Japonais paraissent dociles et mièvres ; ils n'agissent guère, en politique, que quand une passion les enflamme. Il leur faut, pour les déterminera sortir de leur souriante indifférence, une exaltation due à un concours de circonstances particulières. Mais, si une idée fixe collective s'empare de la nation ou d'une partie de la nation, des événements terribles sont à redouter. Les Japonais ont le tempérament frénétique, et on a justement comparé leurs explosions subites aux éruptions volcani(}ues qui surviennent tout à coup, après de
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longues périodes pendant lesquelles la matière avait paru endormie.
Un subtil et profond observateur des mœurs japonaises, M. Sydney L. (iunick, missionnaire américain, a écrit:
u Le courage des Japonais se manifeste d'une manière très particulière. En tout cas, il semble différer beaucoup de celui des Anglo-Saxons. Un Japonais semble perdre toute domination de soimême quand vient le moment suprême. Il se jette dans la mêlée avec une passion frénétique, une intrépide furie, qui a toutes les apparences de la folie. »
M. Sydney L. Gunick a raison quand il parle de la passion frénétique des Japonais ; il se trompe (juand il semble croire que cette passion les affole et les rend incapables de se dominer. Nous touchons ici au grand mystère de l'âme japonaise. Les Japonais sont frénétiques et même ils ne semblent guère capables d'agir politiquement que sous l'empire d'une certaine frénésie, mais alors ils restent toujours maîtres de leurs impulsions, de leurs réflexes. A la guerre, on les a vus aussi calmes, disciplinés et impassibles dans la défensive qu'ils sont impétueux dans l'offensive.
Irascibles, vindicatifs, frénétiques ! Voilà des caractéristiques qui expliquent suffisamment la
longue série des attentats poliliques dont je parlais plus haut.
Quoi que ce peuple fasse, il le fait avec une sorte de fougue et d'exorbilance ; il le fait avec outrance, avec rage, avec frénésie. Le Japonais est naturellement frénétique, comme l'Anglais est ilcgmatique. El il mot de la frénésie dans des actions, dans des idées qui semblent tout d'abord ne pouvoir exister que grâce à des qualités absolument contraires à la frénésie.
S'agit-il de dissimuler? Le Japonais dissimule avec frénésie et va jusqu'à éviter de donner son avis sur la couleur du ciel, sur la probabilité de la pluie ou sur le retard d'une pendule. Pour être plus sûr d'atteindre son but, il le dépasse : tous les Européens qui ont été en contact avec les autorités militaires et navales japonaises pendant la guerre de Mandchourie les ont vu s'entourer, à leur égard, d'un luxe de précautions qui est allé parfois jusqu'au burlesque.
Le Japonais croit-il nécessaire de feindre? Alors, il feint, il ment imperturbablement; il joue la comédie comme un acteur sur la scène ; il se donne énormément de mal pour arriver à un très petit résultat. Juge-l-il qu'il est séant, en une circonstance émouvante, de montrer du calme? Il devient un roc; il maîtrise ses émotions bien qu'elles soient tout aussi intenses et plus intenses que les nôtres ; il se mate, il se dompte ; il maîtrise fré-
nétiqiiement ses frénésies; il sourit quand il a envie de crier ou de mordre; il s'impose furieusement d'être imperturbable.
Quand il est doux, le Japonais est excessivement doux ; alors il se promène sous l'ombrage des grands parcs ; il sourit béatement en contemplant les cerisiers en fleurs; -il s'attendrit, et, tout en regardant tournoyer les poissons rouges dans les étangs verls, il fait des vers.
Ouand ils obéissaient à leur vieille étiquette, les Japonais étaient fabuleusement, merveilleusement polis. Mais ceux d'entre eux qui adoptent les mœurs européennes passent brusquement des raffinements les plus excessifs à la rudesse la plus choquante. Il y a des exceptions, mais elles sont peu nombreuses.
Quand le pays était divisé en provinces, le Japonais était le conspirateur-type, le partisan-né et se ruait frénétitiucmenl à la guerre civile. La restauration et les persécutions étrangères ayant fait des îles nippones une patrie, le Japonais est devenu [>alriote avec frénésie.
Ai»pliquant leur « frénésie » à l'observation des armées étrangères, puis à l'organisation de leur propre armée, les Japonais se donnèrent l'armée la mieux ordonnée et la mieux disciplinée de Tuoivers.
Pendant la guerre, les Japonais, en quittant les îles natales, avaient tous, d'avance, fait le sacri-
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fice de leur vie; beaucoup avaient à l'avance fait pratiquer sur leur personne les rites funéraires. Ils étaient possédés d'une idée fixe : vaincre, vaincre, vaincre I Chaque combattant était une sorte de possédé qui n'obéissait plus à sa volonté, mais à une obsession, à une monomanie, à la frénésie nationale. Les assauts enragés sur les collines de Port-Artliur, les attaques furieuses de Liao-Yang, les poussées épouvantables contre les retranchements de Moukden eussent-ils pu être entrepris par d'autres troupes que ces troupes forcenées ?
Et, pendant qu'^n Mandchourie, l'armée accomplissait ses frénétiques prouesses, la nation japonaise avait une crise de raison : les parlementaires, naguère si agités, supportaient sans mot dire, d'être tenus à l'écart, dans l'ignorance des affaires publiques. La presse, traitée avec une espèce de mépris systématique par le gouvernement et les autorités militaires, acceptait, sans se plaindre, leurs rebuffades. Dans ce temps-là, politiciens et journalistes avaient décidé d'être raisonnables et par conséquent ils ne pouvaient pas l'être autrement qu'avec frénésie. Ils attendaient.
Il est vrai ([ue ce que le Japon attendait était énorme.
Le peuple ja{)onais a une volonté frénétique et irraisonnée d'enfant turbulent 't tapageur. Il croit
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que certaines choses seront, simplement parce qu'il daigne désirer qu'elles soient. Toute déception, toute déconvenue le met en furie. Jamais tyran ne fut aussi aveuglément autoritaire que la populace nippone'. Ce peu[)le avait décrété qu'il recevrait une indemnité, donc il était certain qu'il en recevrait une.
Le .lapon tout entier était devenu frénétiquement cupide. Comment la Russie pourrait-elle avoir l'impertinence de résister aux désirs du .lapon? Envisager cette éventualité c'eût été attenter à la dignité de l'empire. Chacun tenait pour assuré qu'à l'issue de la guerre, un flot d'or coulerait sur le pays. Les citoyens seraient récompensés de leurs «acrillces par une aisance, une prospérité inconnues jusqu'alors. Quand ils connurent les conditions du traité de Porlsmouth, les Japonais refusèrent tout d'abord d'admettre qu'elles pussent être véridiques: ils crurent aune erreur, à une mystification : ils restèrent, pendant plusieurs jours, abasourdis, assommés, hébétés. Puis, soudain, le bon sens et la raison chavirèrent, sombrèrent dans un tourbillon de folie. La frénésie nationale, qui avait été pendant toute la guerre canalisée en faveur de l'ordre, de la discipline, du
1. A toiidiiion. tniitclois. (lu'aii préalable, imc sorte dobsossioii^ de moMOiuani"* collective, ilaspiralioii nationale, lui ait été Miîrfiérée par l'élite politirnie du pays et par Icsjomnanx. Cette idée est développé"- dans le chapitre VII du livre III.
sacrifice, de la vaillance, du renoncement, la frénésie nationale brisa ses freins et s'emporta : le Parlement se leva ; la presse s'était souvenue ([u'elle était libre pour vomir les pires injures sur les ministres et les conseillers impériaux. Le T) septembre, la ville était en démence. La môme frénésie qui avait animé les héros de Port-Arthur et de Moukdcn animait les incendiaires et les meurtriers de Tokio.
Les idées, les projets, les ambitions des Japonais sont généralement remarquables par leur exagération. Leur mission est de régénérer l'Asie. Leur pays, parce qu'il est placé entre l'Amérique et la Chine, va devenir le centre du monde.
Pendant la guerre de Mandchourie, certains intellectuels japonais parlaient de prendre non seulement Vladivostock et Kharbin, mais de franchir le lac Baïkal et de ne s'arrêter qu'au pied des monts Oural. Quelques-uns espéraient môme que l'armée du Mikado arriverait jusqu'à Saint- Pétersbourg.
Convertis au christianisme, des Japonais rêvent de fonder une nouvelle religion qui sauvera le monde.
Dans les Universités, beaucoup d'étudiants travaillent avec un tel acharnement (ju'ils se- surmènent et tombent malades. D'autres, systémati-
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qiiement, ne font rien et deviennent des soshi, des fiers à bras. Dans la même famille, il y a des laborieux qui poussent l'application jusqu'à la manie et des flâneurs incorrigibles. Voilà pourquoi quand un Japonais s'élève à une haute situation, il faut que le produit de ses efforts entretienne toute une séquelle de parents pauvres, de bohèmes, de familiers faméliques. Le travailleur frénétique est exploité sans vergogne par des gens qui poussent jusqu'à la frénésie le parti pris de ne rien faire.
Exagérés en tout, excessifs dans l'éloge comme dans le blâme, lesJaponais sont sujets à de grands engouements et à de grands découragements. S'ils sont enthousiasmés, ils accompliront des efforts inouïs. Des succès persistants ne peuvent que les enflammer et les rendre, par cela, plus capables de triompher encore. Mais ils n'auraient peut-être pas, devant la mauvaise fortune, tout le sang-froid, tout le stoïcisme qui conviendraient : alors leur tempérament frénétique les précipiterait peutêtre dans le désordre et l'indiscipline ^