CHAPITRE X
Facteurs historiques : Le Japon était une grande nation militaire depuis plusieurs siècles.
Avant 18G8, on pourrait presque dire avant 1904, date des premières batailles de Mandchourie. les Européens (sauf de rares et très admirables exceptions) croyaient que les Japonais étaient d'adroits sauvages, des asiatiques luxurieux et mièvres, de gentils représentants de ces races que leur veulerie destine à être exploitées par les races fortes. Quelquefois cependant, devant leurs bronzes, devant leurs laques, devant leurs peintures et leurs estampes, le monde blanc pressentait en eux un particulier génie, et il s'étonnait de leurs facultés artistiques. La trempe de leurs vieux sabres interloquait aussi et on s'émerveillait que, bien maniés, ces morceaux d'acier pussent faire d'un homme deux morceaux d'homme. Pourquoi donc cette race, naguère, avait-elle mis tous ses soins .'i fabriquer d'ausisi redoutables lames? Cette question si
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simple, il semble que fort peu des Européens, arrivés au Japon avant 1900. aient songé à l'envisager sous tous ses aspects. Bien rares étaient ceux qui reconnaissaient aux Japonais aucune de ces énergiques vertus par quoi les nations acquièrent et conservent la puissance.
Los Français les plus éclairés parlaient des Japonais comme de véritables sauvages. Ainsi Taine, dans sa Philosophie de l\Arf (1865-1869), écrivait cette phrase stupéfiante : « La plupart de ces cités les cités grecques) assises et éparses sur les côtes de la Méditerranée, sont entourées de barbares qui volontiers feraient d'elles leur proie ; le citoyen est obligé d'être sous les armes commi- aujourd'hui r Européim ctabli dans la Nouvelle-Zélande ou an Japon. » Ainsi ce noble esprit, ce maître illustre de la méthode expérimentale croyait pouvoir comparer les Japonais aux indigènes de la Nouvelle- Zélande I Le grand homme éta.it mal informé !
Un écrivain français, que sa profession eût dû rendre capable d'évaluer certains potentiels; oui, de faire le calcul de résistance des matériaux formant une nation, cet écrivain, après avoir regardé vivre les Japonais, affirmait qu'ils étaient « petits, vieillots, ratatinés ». Selon lui, le Japon était « à bout de sang et à bout de sève ». Et il estimait que ce pays allait bientôt finir « dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveautés d Occident ».
Et pourtant, le Japon était une grande puissance militaire depuis plusieurs siècles. Les premiers Européens qui eussent débarqué au Japon, les Portugais (1542), ne s'étaient point imaginés alors que ces insulaires avaient déjà accompli une œuvre mémorable quand ils avaient anéanti, au xiii* siècle, les flottes mongoles de Kublai-Khan. Les Tartares étendaient leur domination jusqu'en Europe, mais leurs invincibles armadas étaient destinées à succomber à la fureur des Nippons et à l'hostilité des flots de Tsoushima, où, 630 années plus tard, les escadres de Rodjeswensky s'engoulTreraient à leur tour.
Avant 1904 vous considériez encore les Japonais comme un peuple de vaniteux sauvages, dont le seul tort après tout était de se rendre burlesques en s'obslinant à parodier les institutions militaires européennes. Vous ignoriez alors qu'au xvr siècle avait existé ce rude génie, Hideyoshi, qui, après avoir entrepris l'unification de la patrie nippone et fait rayonner le prestige du Japon dans toute l'Asie, avait fini par envoyer deux grandes armées de cent mille hommes chacune à la conquête de la Corée. Dans ce temps-là, les armées japonaises n'avaient, évidemment, point encore reçu l'enseignement d'aucun officier européen. Pourtant, pendant la campagne de Corée, elles s'avançaient, précédées d'éclaireurs et d'avant-gardes; elles étaient formées en dix divisions, dans un ordre
parfait; elles observaient une stricto discipline ; elles étaient munies de canons et d'arquebuses ; une arrière-<garde et des postes assuraient leur ligne de retraite; leur organisation, leur armement même n'étaient sans doute point extrêmement inférieurs à ce qu'on eût pu voir dans les troupes européennes du même temps. A celte époque, il existait déjà, au Japon, des écrivains militaires, et il était de bon ton, parmi la jeunesse aristocratique du pays, de ne deviser jamais que de sujets ayant trait à l'art de la guerre. Hideyoshi ne prétendait à rien moins qu'à la domination de la Chine. D'après ses projets, Séoul et le Yalou ne devaient être que des étapes. Ses troupes, contre les contingents alliés des Coréens et des Chinois, soutinrent des batailles épouvantables. En une seule circonstance, à Sochon (1598), les Japonais coupèrent puis essorillèrent 38.700 têtes de Chinois. Salées, les oreilles des vaincus furent envoyées à Kyoto, où l'on peut voir encore aujourd'hui le mimi-zuka, le monticule où ces organes furent enterrés.
Un génie allait succéder à un génie, leyasu allait prendre le pouvoir, dès la mort de Hideyoshi. Tout d'abord, il voulut réduire les clans encore rebelles. A la seule bataille de Sekigahara, ses soldats victorieux décollèrent quarante mille têtes. Ce grand soldat, ce diplomate accompli, ce patriote averti créa l'administration et la législation qui allaient durer jusqu'à la révolution de 1808. Il fut
le premier de ces Shogun Tokugawa qui surent accomplir un grand prodige: pendant deux siècles et demi, et malgré maintes tentatives, ils empêchèrent qu'aucune nation européenne ne parvînt à intervenir dans les affaires intérieures du Japon; ils veillèrent jalousement à ce que leur pays ne devînt pas une colonie espagnole, comme celle des Philippines, ou une colonie anglaise, comme celle des Indes. Car. observez que le Japon, de toutes les nations asiatiques, est la seule, oui, la seule qui ait toujours su conserver intégralement son indépendance. Ne voyez-vous pas là une preuve évidente qu'elle était marquée pour des destinées grandioses ? Les Shogun Tokugawa ont obtenu co résultat, ils ont sauvegardé la liberté de leur pays grâce à une subtile intuition; ils ont éconduit le missionnaire et ils se sont méfiés du marchand afin de ne pas voir apparaître derrière eux, pour les protéger, le soldat. Ce n'est point seulement depuis qu'ils se sont outillés et armés à la moderne que les Japonais s'alarment des formes multiples que peut revêtir l'espionnage. Dès le XVI* siècle, à peine les Portugais avaient-ils atterri à l'une de leurs grèves, que les Nippons défendaient aux étrangers — comme des pièces historiques l'établissent — de faire, à proximité de leurs côtes, aucun sondage, d'ébaucher aucun portulan, aucun relevé topographique, aucun croquis. Quelle prudence, quelle sagacité dans ce peuple
insulaire, quelle compréhension de ses propres intérêts, quelle vigilance appliquée à leur défense !
Prenons conscience de celte vérité que le Japon, ])ien avant d'avoir reru, à la fin du xix'' siècle, renseignement des officiers européens, avait déjà vu naître sur son sol deux talents militaires et politi((ues de premier ordre. Nous nous étonnons évidemment quand nous entendons comparer les Hideyoshi et les leyasu à Napoléon ou à Jules César. Mais cette comparaison n'a pas été faite seulement par des écrivains japonais. Des auteurs européens, comme le grand Lafcadio Hearn, ont osé s'y arrêter. Tout au moins, les deux Shogun furent des Richelieu. Et ces Richelieu asiatiques livrèrent des batailles en comparaison desquelles le siège de La Rochelle ne nous semblerait qu'un jeu d'écoliers.
Oui, bien avant l'arrivée des missions françaises ou allemandes, les Japonais avaient organisé de grandes expéditions militaires. Bien avant le débar- (juement des premiers explorateurs blancs dans leur pays, ils avaient étendu leur influence jusqu'au Siam et au Cambodge. Un peu plus tard, au début du xvii" siècle, leyasu avait une politique extérieure et une politique coloniale. Il négociait avec Don Rodrigo de Vivcro, le gouverneur espagnol des iles Philippines, où, déjà, quinze mille sujets japonais s'étaient fixés, où leur turbulence causait des séditions perpétuelles, leyasu ordonnait Par-
mement d'un navire, qui allait, aux fins de certaines études, faire une croisière de deux ans dans les possessions espagnoles d'Amérique. leyasu se proposait de faciliter aux marchands japonais le voyage du Mexique, dont on vantait les richesses inouïes. leyasu avait son service de sûrelé générale et, à l'étranger, ses agents, ses espions et ses intermédiaires.
En 1603, sur l'ordre de leyasu, l'ingénieur Suminokura Ryoi construisait un bateau, d'un tonnage exceptionnel, pour trafiquer avec l'Annam. J'ai vu, au temple de Kyomizu, à Kyoto, un tableau peint par Kitamura Tchioube et représentant une embarcation qui effectua le voyage du Tonkin, dans un but commercial. Cet ex-voto a été offert au temple de Kyomizu, en 1634 par la maison Sucyoski. Tout cela ne donne-t-il pas à penser?
En définitive, toutes les qualités que les Japonais ont montrées pendant la guerre de Mandchourie, ces qualités, ils les avaient déjà manifestées bien avant que nos envoyés eussent pris soin d'informer leur intelligence. Ainsi, dans l'histoire des guerres civiles japonaises comme dans celle des expéditions contre la Corée au xvi* siècle, on lit que très fréquemment des héros (les uns sous des déguisements ingénieux, les autres parce qu'ils étaient très habiles à ramper, à se dissimuler dans des replis du terrain) pénétraient jusque dans le camp ennemi, jusque dans les forteresses les mieux
gardées, et examinaient minutieusement les lieux d'une prochaine bataille. Or, si vous vous rappelez les péripéties de la guerre de Mandchourie, vous savez que l'une des grandes supériorités des Japonais sur les Russes, ce fut leur parfaite connaissance des régions où ils opéraient. Et cette connaissance, ils ne la devaient point aux efforts de leur cavalerie, non, mais à ces nombreux piétons qui, sous les habits chinois, parcouraient le pays; ils la devaient à ces agiles officiers d'état-major qui, cheminant la nuit dans le lit des ruisseaux, sous le couvert des bois, finissaient par franchir les avantpostes russes et par tout savoir de ce qui se passait dans nos positions. J'ai vu, de mes yeux, capturer une dizaine de ces espions, de ces guetteurs, de ces explorateurs d'un futur champ de bataille. Pris par les Cosaques, ils ne tentaient rien pour se disculper. Un jour, dans nos lignes de Ta-Chi-Chao, de chevaleres(iues officiers russes voulurent sauver un de ces braves, car il leur paraissait admirable. S'il avait daigné déclarer avoir emporté son uniforme militaire en quittant le camp japonais; s'il avait ajouté que la malle renfermant cet uniforme venait d'être égarée par lui, on eût pu, grâce à ce subterfuge, éviter de le fusiller. Mais lui, l'innexible Samouraï, ne voulut pas accepter qu'on lui fit l'aumône de la vie: « Je suis un espion. Finissez-en vite! »
En réalité, les Japonais ont fait la guerre de
Mandchourie avec les mêmes qualités qu'ils avaient déjà montrées — à notre insu — pendant des siècles. Qu'avaient-ils donc acquis de l'Europe, de 1868 à 1904? Qu'avaient-ils donc appris de nos missions militaires ? Ce qu'ils avaient acquis, c'était un outillage et un armement. Ce qu'ils avaient appris, c'était le moyen de se servir de ces engins: c'était une technique, une série de procédés. L'épopée napoléonienne, puis l'essor subit des sciences et des industries en Europe au xix'" siècle et leur application aux choses de la guerre avaient donné aux armements des Occidentaux sur ceux des Orientaux une supériorité qui n'avait pas été aussi écrasante, pendant les siècles précédents. Sans celte supériorité, démontrée par les coups de canon de Shimonoseki, les Japonais eussent pu rester indéfiniment confinés dans leur isolement. De 1868 à 1904, les Japonais jugèrent bon de s'assimiler ce qui avait rendu tout à coup les Européens irrésistibles. Ce qu'ils n'avaient point eu à acquérir, c'était l'astuce, une âme guerrière et un esprit militaire.