‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 16 sur 75 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Autres facteurs historiques : L Unité japonaise fut faite par la haine et la crainte qu inspiraient aux insulaires les Européens. — Le péril russe signalé dès la fin du XVIir siècle.

L'histoire du Japon est mal connue encore. Elle ne peut être étudiée, d'après quelques documents, qu'à partir du v* siècle de notre ère. Tous les récits antérieurs à 461 ne sont que légendes et mythes. Ceux du v' et du vi'' siècles sont incertains. En tout cas, depuis les temps fabuleux de la préhistoire jusqu'à la fin du xix'^ siècle, le Japon n'a jamais cessé d'être un charnier. Ce peuple a toujours bouillonné sur son territoire trop étroit. Ses masses humaines ont été perpétuellement agitées par des fermentations terribles qui aboutissaient à de grandes explosions, à des conflagrations qui embrasaient tout le pays. C'étaient d'atroces luttes de clans, des compétitions acharnées, des rivalités de généraux qui entraînaient des hordes contre

des hordes ; c'étaient des sièges interminables, des villes prises d'assaut, des ruées horribles. Les ordres religieux eux-mêmes soudoyaient des troupes et se précipitaient à la guerre civile. L'empire nippon, morcelé en un grand nombre de provinces antagonistes, était dévoré par les factions rivales. Dans ces luttes fratricides, les vainqueurs massacraient les vaincus. Les femmes et les enfants combattaient aussi ; d'ailleurs l'ennemi triomphant, s'il les capturait, ne leur faisait pas toujours grâce. D'ordinaire, c'était parle suicide que les survivants d'une armée débandée se soustrayaient au sort qui les attendait. Ce féodalisme sanglant, avec ses épouvantables massacres, s'est prolongé au Japon jusqu'à la fin du xix" siècle. La grande insurrection du clan de Satsuma, où participèrent les femmes et les enfants des guerriers, date de 1877. Regardons maintenant le miracle de l'histoire des Nippons. Chez nous, la civilisation s'est formée par une lente évolution de nos mœurs. Le féodalisme sanglant a depuis longtemps disparu; le christianisme a, pendant des siècles, prêché la miséricorde. Nos sciences ont progressé, tandis que se succédaient les générations. Les Japonais, eux, accomplissent un bond inouï ; ils passent, sans transition, d'un moyen âge asiatique à la civilisation européenne du xx* siècle. Et ce qu'elle leur apporte, cette civilisation, ce n'est pas une architecture, une littérature ou des préceptes moraux.

LA BRAVOUnE JAPONAISE

Non ! Elle leur (Jonne, d'un seul coup, la vapeur et réleclricilé; elle leur donne la métallurgie, les explosifs, la dynamite et la mélinite, le canon à tir rapide et la torpille. Et, dès qu'il a posé ses mains, encore sanglantes, ses nerveuses mains de sabreur et de hallebardier, sur les monstrueux engins de destruction que l'Europe vient de lui livrer, le Samouraï japonais n'a plus qu'un rêve : se servir de ces armes, que n'osent pas employer ceux qui les ont inventées.

L'autre prodige, c'est l'unification soudaine du Japon, en 1868. Comment le plus divisé de tous les peuples, le plus agité, le plus désolé par de perpétuelles guerres civiles, devient-il tout à coup la plus unie, la plus centralisée, la plus homogène de toutes les grandes puissances?

La crainte d'être subjugués par une nation blanche a forcé les turbulents insulaires à oublier leurs querelles intestines. Naguère, ils étaient conspirateurs et partisans avec frénésie. Devant le péril européen, ils sont devenus patriotes avec frénésie. Depuis le xvf siècle, tous les Japonais qui pensent ont une préoccupation qui domine toutes les autres : le Japon ne doit pas devenir la colonie d'une nation européenne.

Le christianisme espagnol et portugais, qui avait été toléré au Japon et qui y avait fait, en quatrevingt-dix ans, d'innombrables conversions, fut, en 1038, extirpé et noyé dans le sang ou flambé sur

LE JAl'ii\ M'ii-EHNE

les bûchers, parce que le shogun redoutait que la foi des Européens ne préparât la voie à la force européenne. Dans ce temps-là, d'ailleurs, les Japonais le prenaient de très haut avec les Occidentaux. En 1640, les Portugais de Macao envoyèrent une ambassade au shogun lemitsu pour solliciter humblement que les anciennes relations commerciales pussent être reprises. Mais le négociateur Luiz Paez Pacheco fut décapité avec tous ses compagnons, c'est-à-dire trois co-ambassadeurs et 57 matelots ou serviteurs, dont 12 Portugais, 4 Espagnols, 17 Chinois, 6 Bengalais et 18 Malais. Treize matelots furent cependant épargnés et renvoyés à Macao pour y faire connaître ces paroles du shogun : « A l'avenir, tous les Européens qui viendront au Japon, fût-ce le roi du Portugal, fût-ce le Dieu même des chrétiens, seront mis à mort. » C'est par ces moyens atroces que les Japonais évitèrent d'être traités comme des Philippins, des Hindous ou des Chinois. Ils éloignèrent les Européens en faisant subir un sort épouvantable à tous ceu.x qui débarquèrent sur leurs côtes.

Une grave erreur est commise par les écrivains européens quand ils semblent croire que la venue du Commodore américain Perry ic'est-à-dire du péril blanc), sur les côtes du Japon, en 1854, n'avait eu aucun précédent depuis le xvii" siècle.

Avant de réapparaître sous les plis du pavillon étoile, le péril blanc s'était déjà montré portant la croix slave et des bottes en cuir de Russie!

Les « empiétements » russes en Extrême-Orient ont commencé pendant la Révolution française, en 1790.

Voyageurs, explorateurs, aventuriers russes et japonais se rencontrèrent pour la première fois, à la fin du xv!!!*" siècle, sur la terre de Sakhaline. Inutile d'ajouter qu'ils s'y livrèrent bataille.

En 1798, nouveau heurt ; mais cette fois dans Etoru, la plus grande des îles Kouriles, où des Russes avaient planté la croix slave, des inscriptions et des drapeaux. Mais le samouraï Kondo Morishige les renversa et il les remplaça par un ccriteau portant ces mots : Dai Nippon Etoru.

Avant que le xix*^ siècle eût vu sa première année, un parti russophobe s'était formé au Japon; un écrivain, Shihen Hayashi, en deux ouvrages célèbres, annonçait, en 1798, une agression prochaine qui sérail commise par l'empire moscovite contre le Japon. A la même époque, une bande d'écumeurs russes apparaissait devant la grande île septentrionale du Japon, l'île d'Yezo (ou Hokkaïdo) ; elle y débarquait et y commettait des ravages.

En 1804, le comte ResanofT, monté sur un navire commandé par le capitaine Krusenstern, essayait de négocier un traité avec le Japon. Irrité de certains retards, il envoyait deux officiers de marine,

Chwostoff et Davidoir, piller plusieurs villages japonais de Saghalien.

En 1806, équilibre instable : le nord de Sakhaline appartenait aux Russes et le sud aux Japonais; ce fut une époque d'agressions réciproques, de remontrances perpétuelles, de luttes incessantes, marquées par une égale mauvaise foi. Des vaisseaux russes étaient envoyés contre les établissements japonais. Un peu plus tard, les Russes faisaient une seconde démonstration contre l'île d'Yezo fou Ilokkaïdoj. Leur (lotte venait croiser devant le port d'IIokodaté.

En 1811, le capitaine Golownine, commandant la frégate russe Diana, faisait naufrage sur les côtes de l'ile de Kunashiri ; il était gardé en captivité par les Japonais pendant plusieurs années. Pour obtenir sa libération, le gouvernement russe devait désavouer officiellement la conduite de Chwostofî et de Davidoff.

Pendant tout le xix* siècle, des patriotes japonais ne cessèrent de dénoncer les ambitions russes et d'alarmer le peuple par leurs clameurs souvent excessives. Les négocialionsentre les Russes et les Japonais, à propos de l'île de Sakhaline, furent incessantes. Les plus notables eurent lieu en 1852, 1855, 1859, 1862, 1867.

En 1861, un navire de guerre russe venait prendre possession de l'île japonaise de Tsushima, dans le détroit de Corée (1905 : bataille navale de Tsu-

shima), et ne l'évacuaitque sur les représentations du gouvernement anglais. Un an auparavant, la Russie s'était emparée du territoire chinois situé entre le fleuve Oussouri et la mer, et elle avait fondé le port de Vladivoslock. Les angoisses du peuple japonais avaient redoublé.

Dès la restauration du mikado, en 1868, une école de penseurs japonais avait proclamé que les aspirations nationales devaient s'étendre à l'île de Sakhaline, à la Corée et à l'île de Formose.

Après la restauration (1868), toutes les grandes puissances envoyaient des ministres à Yeddo (Tokio). Seule, la Russie s'abstenait; mais, en revanche, elle était seule àinstaller un consul à llokodalé (île d'Yezo ou d'IIokkaïdo), où ses navires de guerre apparaissaient perpétuellement et procédaient à des travaux d'hydrographie avec une application suspecte.

En 1875, le Japon avait une défaillance : à une conférence tenue à Saint-Pétersbourg, son plénipotentiaire, l'amiral Enomolo, cédait définitivement à la Russie la possession pleine et entière de lîle de Sakhuline, en échange des stériles et désertes Iles Kouriles, aux côtes tempétueuses. A celte nouvelle, la fureur du peuple japonais fut extrême; sa haine de l'empire moscovite s'accrut.

En 1891, trois faits : le gouvernement russe décide la construction du chemin de fer transsibérien ; un attentat est commis au Japon par un fana-

tique anlirusse sur la personne du tsarévitch ; une catliédrale ortliodoxe est ouverte à Tokio.

Fondée en 1861, la mission orthodoxe russe avait vite pris une singulière importance. En 1902, elle prétendait avoir fait 25.000 adeptes. Toutefois, en 1905, le gouvernement japonais en découvrait seulement 11.885. Pendant la durée de la guerre, des défections se sont-elles donc produites parmi ces chrétiens orthodoxes? C'est probable.

Sur une éminence d'où elle domine la capitale entière, la cathédrale russe, massive, monumentale, s'élève toute blanche sous l'hémisphère bleue de sa coupole byzantine, près de laquelle un aigu belTroi semble monter la garde. C'est un des édifices les plus imposants de Tokio; les autres églises chréliennes de la capitale riippone, comparées à cette basilique, ont l'air de petites chapelles de campagne.

L'érection de ce monument slave, en un lieu où il semble se hausser pour regarder au-dessus des murailles du palais impérial, causa, je le sais, une irritation des plus graves dans le monde de la Cour. Le mikado lui-même eut peine à contenir sa colère. Son premier mouvement fut d'ordonner la destruction de cette orgueilleuse bâtisse. Plusieurs politiciens du Japon virent (ou prétendirent voiri dans l'érection de cette citadelle du slavisme, au cœur de leur capitale, une preuve évidente que la Russie

n'avait pas encore renoncé à ses sournois projets de domination.

C'était l'époque où régnait à Pétersbourg le belliqueux Piebodonodzetï, procureur du Saint-Synode; il enflammait par ses manifestes l'imagination de ceux que certains officiers russes de Mandchou rie ont plus tard appelés les (* fous panslavistes». Il fallait christianiser toute l'Asie, slaviser toute l'Asie, conquérir toutel'Asie. Les Japonais, tenus au courantde ces rodomontades, se préparaient silencieusement à la guerre sainte. Ils dissimulèrent leur ressentiment et ils laissèrent subsister la cathédrale orthodoxe.

Quand, en 1895, la Russie, forte de l'appui de l'Allemagne et de la France, priva le Japon du fruit de ses victoires sur la Chine ; quand, après avoir chassé les Japonais de Port-Arthur, elle s'y installa à leur place; quand, en janvier 1904, elle persistait à émettre des prétentions sur les ports coréens de Mosampo et de Fusan, elle c<mfirmait les patriotes japonais dans cette idée qu'elle était pour leur pays une ennemie irréconciliable, un péril, Punique péril.

Maîtresse de Vladivoslock, de Mosampo, de Fusan et de Port-Arthur, la flotte russe n'aurait plus eu qu'un effort à faire pour « cueillir » l'une des îles japonaises... Le Japon devrait-il donc finir par accepter un jour un protectorat russe? Il fallait agir ; le conflit russo-japonais, commencé en 1790

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dans l'île de Sakhaline, le connit qui avait duré pendant tout le xix' siècle, devait, le 7 février 1904, aboutir à une crise décisive.

Sakhaline est le lieu où les Japonais ont été pour la première fois humiliés, bafoués par les Moscovites. En y revenant en triomphateurs, ils éprouvèrent une félicité orgueilleuse analogue à celle que sentirait un homme qui, devenu riche et puissant, rachèterait et relèverait la bicoque délabrée où son père serait mort indigent, méprisé et persécuté.

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