CHAPITRE XII
Que, dans l'esprit du peuple japonais, la guerre de IVIandchourie fut à la fois une guerre défensive et une Révolution.
Quand, en 1854, l'apparition du commodorc américain Perry et la pression de plus en plus forte des puissances occidentales contraignirent le Japon à ouvrir ses portes aux navires venus d'Europe ou des États-Unis, les insulaires sentirent l'imminence d'un nouveau danger. Au xvii" siècle, ils avaient redouté le péril espagnol. Au xix% leurs écrivains signalaient le péril anglais, le péril russe, le péril français. Dès que le gouvernement japonais eut consenti à signer les premiers traités de commerce, des nuées d'aventuriers cosmopolites s'étaient abattus sur les îles nipponcs, des marchands avides, des êtres grossiers, sans culture, et désireux seulement de satisfaire une cu|)idité que ne rehaussait même pas un peu d'intelligence. Ces « débrouillards » s'imaginaient, de très bonne
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foi, débarquer chez un peuple sauvage: ces Anglais, ces Français, ces Américains traitaient les Japonais comme ils eussent traité des Annamites, des Siamois ou des nègres. Ils ignoraient qu'ils étaient les hôtes d'une grande nation guerrière, d'un peuple raffiné dont les mœurs étaient régies par la plus minutieuse étiquette. Ils ne s'imaginaient point que les aristocrates de ce pays étaient aussi fiers, aussi susceptibles, aussi irritables et beaucoup plus vindicatifs qu'avaient pu l'être nos mousquetaires du temps de Louis XIII. A chaque instant, les Européens, parce qu'ils se sentaient les plus forts, se conduisaient avec une absolue grossièreté: ils lésaient les insulaires dans leurs intérêts et les offensaient dans leur vie privée. Au moindre conflit, ils présentaient des demandes d'indemnités, qu'appuyaient de tonitruants consuls et de bouillants officiers de marine, toujours désireux de tromper leur ennui en bombardant n'importe quel port en n'importe quel pays et pour n'importe quoi. De 1854 à 1875, les Japonais furent tarabustés par les Européens comme s'ils eussent été de méprisables fantoches. Chose qu'on a peine à s'imaginer aujourd'hui, la France et l'Angleterre entretenaient à Yokohama, pour la protection du commerce européen, deux garnisons, dont chacune comptait trois cents hommes. Quand un blanc avait commis un délit sur le territoire japonais, les tribunaux japonais ne pouvaient pas le juger; il
n'était justiciable (iiie d'un tribunal consulaire européen. D'odieux abus se commettaient à chaque instant: l'orgueil japonais saignait quand un vieux Samouraï devait céder le pas à une bande de goujats et de brutes, ou quand l'ivrognerie européenne étalait ses crapuleuses scènes. Parfois, un Japonais perdait patience et fendait en deux morceaux, d'un coup de sabre, l'un de ces intrus. Alors, la diplomatie européenne intervenait et réclamait des châtiments exemplaires.
Voilà comment, stimulés par tant de moleslations, écœurés de tant d'avanies, les Japonais s'unirent et s'armèrent. Je ne prétends point d'ailleurs que, pendant cette période, les Japonais aient toujours fait preuve de bonne foi et d'urbanité. Je suis même persuadé du contraire. Aux brutales exigences des Européens ils ont certainement opposé leur astuce, leur perfidie cl leur incorrigible improbité. Le mal engendre le mal et multiple le mal. Nous ne saurons jamais qui eut le plus de torts, de l'Occidental envahisseur ou de l'insulaire xénophobe. Mais, une considération prime toutes les autres : les Japonais étaient chez eux; ils n'avaient point demandé aux blancs (le venir transformer leur vie sociale. Au point de vue du patriotisme japonais, les Japonais avaient raison.
Comprend-on maintenant quel fut, au regard des Japonais, le sens véritable de la {guerre de Mandchourie? Depuis un demi-siècle, la nation japonaise avait un compte à régler avec la race blanche ; oui, une revanche à prendre et des milliers d'injures à venger. A l'instigation d'une élite politique, la presse et les instituteurs avaient, pendant dix années, répété que la Russie, quand elle aurait occupé la Corée, irait jusqu'à menacer l'indépendance du Nippon. En 1895, la Russie, soutenue par la France et l'Allemagne, avait privé le Japon du fruit de ses victoires sur la Chine. Klle avait expulsé de Port-Arthur les soldats du mikado pour y installer sans vergogne ses propres troupes. Les Japonais songeaient avec rage qu'il ne fallait attendre des blancs nulle équité : ils se remémoraient toutes les brutalités dont ils avaient soulTerl: ils n'avaient pas oublié non plus le bombardement, parles Français et les Anglais, en 1863 et 1864, de leurs ports du détroit de Shimonoseki. Pour la masse du peuple japonais, la guerre de 1904 ne fut pas seulement une guerre contre la nation russe. Ce fut un véritable soulèvement contre cette race blanche si orgueilleuse, si omnipotente, si menaçante; ce fut une révolution contre ces hommes grands et gros, à la peau blanche, au parler bruyant et aux gestes grossiers, qui avaient
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commis au Japon lanl d'inconvenances, tant d'incongruités et tant «l'abus de pouvoir. Ce fut un 1793. où il s'agissait d'abattre la superbe de cette race, qui prétendait être une aristocratie parmi les races humaines.
Parce ({u'elle possédait les secrets qui donnent la force, elle s'était arrogé le droit d'être injuste, oppressive; elle avait voulu s'enrichir par la rapine. Le Japon la châtierait. Il s'agissait de vaincre des blancs, d'humilier des blancs et de prouver que des jaunes pouvaient, à leur tour, se faire redouter de ces perpétuels agresseurs.
Telle est l'une des raisons de l'implacable fureur avec laquelle les Japonais ont combattu pendant toute la durée de celte guerre. Ce fut moins un conflit de nations qu'un conflit de races, et je tiens à ce mol: une Révolution.