I.V niJAVOlRL; JAPON AISL
n'est peut-être pas sublime, elle est même assez mesquinement matérialiste et agnostique, mais elle a eu ce mérite d'avoir su s'assimiler tous les secrets, tous les procédés qui faisaient la prépondérance des Occidentaux; elle est pénétrée de la science européenne; elle n'a guère d'autre idéal que celui de nos classes dirigeantes de France ou d'Allemagne; elle croit plus ou moins à l'idée du progrès indéfini . Indifférente en matière de religions, et peu préoccupée par les questions de Tau delà, elle n'a qu'un culte, elle est ardemment nationaliste: il lui importe peu que l'humanité arrive à la félicité pourvu que croisse la puissance du Japon.
Quelle est donc l'origine de cette élite? Rien ne se crée de rien. Vous savez, ou vous cessez présentement d'ignorer que l'aristocratie japonaise, la classe des samouraï est instruite depuis le début du xvii" siècle suivant la doctrine de Confucius. Mais, jusqu'à ce jour, la masse du |)euple a continué à implorer l'intercession des dieux de la mythologie shintoïste, où elle a trouvé une consolation aux misères de la vie dans les enfantines légendes, dans les fantastiques superstitions d'un bouddhisme dégénéré et corrompu.
Or, le confucianisme n'est poiut à proprement parler une religion; c'est un système de philosophie pratique, un code de morale, un cours de politique que n'embellit nulle envolée métaphysique, nulle extase de l'homme devant le grand
mystère de l'univers, nul acte d'humilité devant un dieu ou des dieux dont il ne reconnaît pas l'existence. Le confucianisme libérait du mysticisme ses adeptes; il affranchissait leur pensée; il ne leur conseillait point la propitiation des génies tulélaires, ni l'invocation d'aucune force surnaturelle; il ne leur laissait attendre des régions de l'air ou des abîmes souterrains aucun secours. Ce contrepoison du bouddhisme les préparait à l'effort personnel, au raisonnement, à la discussion, à l'étude objective des phénomènes de la nature. Il faisait d'eux des matérialistes, des hommes d'action. Avant la Restauration de 1868 et la modernisation de toutes les institutions japonaises, seuls les enfants de la classe samouraï recevaient d'une manière suivie une certaine éducation, et du xvii^ au xix" siècle, tous leurs livres furent des classiques confucianistes. A ces étudiants de la philosophie chinoise, les croyances bouddhistes apparaissaient comme de simples superstitions qu'ils tournaient parfois en ridic^ile dans leurs écrits.
Cette élite des samouraï confucianistes, c'est elle qui a, depuis 1868, si rapidement rénové le Japon. C'est elle qui a envoyé dans tous les pays de l'Europe et en Amérique des centaines de jeunes gens observateurs, travailleurs et acharnés à s'assimiler les connaissances européennes. C'est elle qui, depuis quarante années, fournit au peuple japonais des médecins, des iugénieurs, des poli-
ticiens, des journalistes, des vulgarisateurs, des diplomates et presque tout le corps des officiers de terre et de mer. Les conseillers intimes de l'empereur sont issus de cette aristocratie. En un mot, c'est elle qui a brusquement jeté la lumière du progrès moderne dans les brumes du moyen âge où somnolait le Japon.
A chaque instant, j'entends poser cette question : « Les Japonais sont-ils, oui ou non, un peuple religieux? »
Et je réponds: « De quel Japon parlez-vous? »
Si vous parlez de la masse de la nation, je réponds quelle est profondément imbue de toutes les superstitions du bouddhisme et qu'elle a une vénération profonde pour les innombrables déités du shintoïsme. Non seulement ce peuple est religieux, mais c'est le plus religieux de tous les peuples.
Un soir, dans une des plus fameuses maisons de thé de Tokio, j'avais été prié à souper par le directeur d'un grand journal. Deux écrivains, un politicien célèbre, un docteur en médecine et mon secrétaire, jeune étudiant de mérite, s'étaient joints à nous. Pendant que les geishas préparaient leurs instruments de musique, nous échangions des propos graves. J'attirai la conversation sur la question du sentiment religieux chez les Japonais.
LE JAP(.i.N MODERNE
Tous mes interlocuteurs s'accordèrent à reconnaître que la classe dirigeante japonaise était libre penseuse et indifférente à toute mythologie, ù toute théologie. En revanche, la masse du peuple, les paysans, les artisans, les soldats, les femmes, étaient encore aussi pénétrés qu'autrefois des vieilles croyances shintoïstes et bouddhistes.
Aussi bien, plus de la moitié des hommes qui dirigent actuellement les affaires intérieures et extérieures du Japon ont été formés par le célèbre Fukuzawa qui, de 1860 à 1900, a exercé une incessante tutelle sur l'esprit des jeunes samouraï. Fukuzawa fut tour à tour difjlomate. réformateur, moraliste, pédagogue et sociologue. Ses publications qui traitaient avec clarté et hardiesse des questions politiques ei de l'organisation des pays européens eurent un succès sans précédent dans la classe intellectuelle. Fukuzawa était un vulgarisateur, une sorte d'encyclopédiste, de philosophe utilitaire à la Benjamin Franklin. Son école privée de Keio-Gijiku avait plus de vogue que l'Université impériale. Cet esprit énergique frappa de son empreinte toute une génération de la classe dirigeante. Ce qu'il faut retenir, c'est que ce propagateur d'idées parlait avec le plus absolu dédain de tous les systèmes religieux, quels qu'ils fussent. Pour lui, la religion ne saurait avoir d'autre utilité que de « conserver la paix dans la société en maintenant les ignorants sous le joug ». En définitive.
LA BRAVOUBE JAPONAISE
tel est l'emploi que font encore de la religion, à l'époque actuelle, les gouvernants du Japon. La divinité de l'empereur donne un fondement surnaturel au pouvoir absolu do l'empereur, ou plutôt, au pouvoir de l'oligarchie intelligente qui conseille l'empereur.
Aussi, depuis 1898, le portrait du mikado est officiellement et cérémonieusement adore dans toutes les écoles japonaises. Il est probable que ceux qui ont fondé ce nouveau culte, pour discipliner le peuple, n'y croient point, mais ils croient à la nécessité de « maintenir les ignorants sous le joug ».
L'armée japonaise de 1904, c'était une armée de chouans, mais de chouans disciplinés et qui obéissaient aveuglément à des officiers instruits et incrédules'. Ce qu'il y a de particulièrement admi-
1. J'avais cciit ces lignes quand j'en ai trouvô une cclatai\tc coiToboralion dans le livre du général Jan Hamilton, l'attaché militaire anglais qui a suivi, du côte des Japonais, la campagne de Mandcliouric. Le général écrit :
« 11 me semble qu'ils {l"s ofiiciers; ne croient pas grand'chose de leur religion et (juils en ont plutôt honte. Leur désir semble être de biej) établir que c'est une simple convention, bonne seulement pour les vulgaires troupiers... » Des réflexions sur l'armée, faites par un antre officier, comme nous chevauchions, m'intéressèrent grandement. Il dit (ceci est en français dans le texte) : « \os offi<:iers sont très bien instruits tandis que nos soldats ont encore les mœurs rudes et primitives. Cet amalgame constitue un instrument de guerre de premier ordre. » — A. Staff' Offlcer's Sciap ttonk. by lieut. gênerai Sir Jan Hamilton. London, 1903, p. 200.
rable dans l'histoire du Nippon, c'est que l'arislocralie guerrière de ce pays a su être aussi une aristocratie intellectuelle, un élément de progrès, de rénovation sociale. Au début de la guerre entre la Russie et le Japon, on répétait constamment en Europe que le triomphe des insulaires c'était le triomphe de la science, de la démocratie, du savoir sur l'obscurantisme et la superstition. Au vrai, les soldats de la guerre de Mandchourie, qu'ils fussent jaunes ou blancs, dilîéraient assez peu. si nous considérons le développement de leur intellect. Les troupiers japonais avaient reçu plus d'instruction primaire que les troupiers russes, mais ces rudimentaires connaissances avaient laissé intact le faisceau enchevêtré de leurs superstitions. Les soldats russes marchaient au combat derrière leurs icônes et toujours marmottant des patenôtres, mais les soldats japonais étaient très fréquemmen munis d'amulettes qui devaient les préserver de la mort. D'aucuns avaient subi des opérations magiques; grâce à certains charmes, ils étaient assurés d'échapper au mauvais sort et de triompher de leurs ennemis. Dans les temples consacrés au.v innombrables déilés japonaises, j'ai vu des milliers d'ex-voto, d'inscriptions laudatives ou supplications adressées par des combattants de la guerre de Mandchourie à quelque divinité dont ils croyaient pouvoir solliciter plus particulièrcmcRt la protection. Enfin, à maintes reprises, ot notamment à
Haicheng, les églises des missionnaires français établis en Mandchourie ont été saccagées par les troupiers japonais; ceux-ci ont lacéré à coups de baïonnette les peintures consacrées au culte chrétien, prouvant ainsi, et la foi que leur inspirait leur propre culte, et la haine qu'ils ressentaient pour les Européens.
Paysan russe, paysan japonais : superstition égale. C'est l'aristocratie japonaise qui est, sinon supérieure à l'aristocratie russe, du moins mieux intentionnée, plus patriote et plus désintéressée. Beaucoup d'aristocrates russes, je le sais bien, avaient fait ce rêve d'élever, d'éclairer la multitude des moujiks. Mais il n'y a jamais eu et on ne verra pas avant longtemps une nuit du 4 août en Russie, tandis que les samouraï de 1868, imitant la noblesse française, faisaient bénévolement abandon de tout ce qui les avait mis jusqu'alors au-dessus du peuple. Profondément persuadés qu'une rénovation complète du Japon était indispensable et pouvait seule empêcher la subjugation de leur pays par une puissance étrangère, les aristocrates japonais acceptaient sans murmurer de perdre tout: les terres, les litres, et jusqu'à la licence de porter le sabre. Bien plus, celte aristocratie confucianisle, comme elle avait conservé la direction du pays, répandait partout l'instruction; elle fondait des écoles dans les plus infimes villages, elle s'efforçait de transformer le peuple
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japonais et de le rendre semblable à ces peuples européens qui eux avaient évolué lentement durant vingt siècles de culture chrétienne.
Toutefois, elle se gardait bien d'écarter ces nébuleuses chimères, ces rêveries fabuleuses qui forment Tâme du peuple japonais. Soucieuse de maintenir avant tout l'unité nationale, elle affirmait comme un dogme intangible la divinité |de l'empereur, elle s'inclinait profondément devant les dieux de l'Olympe shintoïste, et elle affectait de traiter avec respect le bouddhisme, ses temples, ses bonzes, ses légendes, ses idoles, sa mise en scène, ses accessoires et ses troncs.