CHAPITRE XIV
Les innombrables superstitions du peuple japonais.— Les vestiges du culte phallique, les bacchanales et les fêtes orgiaques.
Quand retentirent en Mandchourie les premiers coups de canon, la guerre — qu'on avait oublié de déclarer à la Russie — fut annoncée officiellement aux ancêtres du mikado, dans le temple du Soleil,
Il est évident que ni les ministres ni les conseillers privés de l'empereur, tous hommes circonspects, méticuleux, et dont le bon sens précis laisse peu de place au mysticisme, ne supposèrent un instant que, piqués par la curiosité, les prédécesseurs de leur souverain allaient se réunir, en cette occurrence, dans le sanctuaire de Phébus. Mais ils croyaient agir avec sagesse en impressionnant fortement l'esprit spirilualiste du peuple.
L'amiral Togo, au temps de sa jeunesse, a, pendant sept années, de 1871 à 1878, suivi les cours de Greenwich, où il a laissé aux Anglais qui
l'ont connu le souvenir d'un étudiant particulièrement apte aux mathématiques. L'amiral Togo est-il enclin à croire aux fantômes, aux apparitions, aux génies ?
Moi, qui l'ai vu plusieurs fois de très près, j'en doute I
Pourtant, quand il écrit le récit officiel de la bataille de Tsoushima, Togo commence en ces termes: « Par la grâce du ciel, et avec l'assistance des dieux, notre (lotte a triomphé... >> Et, à maintes reprises, Togo assure qu'un semblable succès n'eût pu être obtenu sans la protection des ancêtres de l'empereur. 11 est probable que l'illi stre amiral n'en croit rien. Mais les conducteurs du peuple savent quelle force précieuse ils désagrégeraient, s'ils démontraient tout ce qu'il y a de puéril dans ces croyances.
Quand, aux grandioses cérémonies du Shokonsha, les plus habiles hommes d'État, les plus glorieux généraux assistaient à l'évocation des mânes des soldats morts pour la cause impériale, ils savaient bien que ces séances de spiritisme n'allaient point reconstituer les régiments anéantis à Port-Arlhur et à Moukden. Ils feignaient toutefois de le penser ; ils savaient bien qu'une semblable foi, persistant dans les masses populaires, était génératrice de dévouement, de lîdélité et d'héroïsme. Celte minorité de chefs éclairés qui gouvernent le Japon sont des simulateurs; ils entretiennent les
illusions des simples. Quels exploits ne doit-on point attendre de combattants qui espèrent devenir des dieux s'ils ont la chance de pouvoir montrer assez d'héroïsme avant de recevoir le coup mortel? L'amiral Togo ne croit sans doute pas que son âme, après qu'il aura expiré, hantera éternellement quelque joli temple de laque écarlate ; il n'espère point devenir une glorieuse divinité consciente du culle que lui aura voué la patrie. Mais voilà justement ce dont les paysans, les matelots, les gens du peuple sont dès maintenant persuadés. Togo sera dieu. Ils rêvent de s'immortaliser comme le grand marin et de mériter par quelque prouesse de lui faire éternellement cortège, perdus dans le monde innombrable des divinités minimes.
Je tiens de plusieurs témoins dignes de foi qu'au cours des grandes tueries de Mandchourie, beaucoup de troupiers nippons, dans leur exaltation mystique, étaient parfois dupes de véritables hallucinations. Ils voyaient, brandissant des glaives et les conduisant à la victoire, les dieux tutélaires de la patrie nippone. Les héros de la légende et ceux de l'histoire, les génies protecteurs, les esprits des grands ancêtres les entraînaient vers l'ennemi: ces simples trouvaient ainsi, sur le champ de bataille même, la jjreuve qu'en affrontant la mort ils pouvaient s'ouvrir la porte de l'immortaliti
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Le Japon avait, en 1904, 163.871 temples shintoïstes et 71.992 temples bouddhistes. Ce pays n'est qu'un grand sanctuaire ; ses montagnes peuplées de divinités sont des autels où se célèbre le culte des forces de la nature.
Quels sont ces chemineaux à demi nus? Un long bâton à la main et le dos couvert d'un manteau de paille, ils déambulent tout le jour par longues théories. Ce sont des pèlerins. Chaque été, quinze mille de ces petits hommes de bronze font l'ascension du mont Fuji pour adorer le soleil créateur du monde. Plus de 250.000 croyants se réunissent aussi au grand temple de Kizuki, en Izumo. Des hordes se précipitent, des multitudes parcourent les provinces, dévalent de col en col ou bien s'empilent dans des trains de plaisir. Rien qu'aux temples shintoïstes d'Ise, 500.000 fidèles, pleins d'un religieux enthousiasme, viennent chaque année solliciter la protection d'une toute puissante déité. A Kompira, en Shikoku, près d'un million de voyageurs mystiques arrivent pendant chaque année. L'ascension de la plus haute montagne de Shikoku dure trois jours ; mais les heureux qui, parvenus en état de pureté à ce sommet, y profèrent une certaine oraison, peuvent être assurés que les dieux exauceront tous leurs vœux. Chaque
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province a aussi un parcours que doivent suivre les dévots d'une certaine divinité: circuit sacré que marquent des stations où il est convenable d'observer certains rites. Mais c'est surtout à la cime des monts que sexalte la piété des Nippons ; ils ont l'alpinisme illuminatif et l'ascension propitiatoire.
Les prêtres des temples où s'assemblent les fidèles vendent par millions les o mamori et les o fuda, c'est-à-dire des charmes, des amulettes, des porte-bonheur, qui assureront la félicité des pieux péripatéticiens, en ce bas monde d'abord, puis dans l'éternité. Il y a, au Japon comme chez nous, des Lourdes et des Notre-Dame de la Salette, des eaux (jui curent toutes les plaies; il est des temples où les demandes adressées aux dieux sont toujours exaucées; des aveugles y ont vu ; des muets y ont parlé; ccu.\-là mêmes qui ont désiré la sagesse l'ont obtenue. Près des côtes de l'Océan, les dieux marins surgissent des ondes pour allumer les lanternes des sanctuaires; les déesses des vagues viennent y brûler des parfums... Les bonzes montrent aux pèlerins des parcelles du corps de Bouddha, ou bien des empreintes de ses pas. Ce sont aussi des statues de personnages très saints, et qui, lorsqu'elles sont frappées par la main d'un impie, laissent couler du sang, ce sont des vêtements des disciples de Bouddha, des épées sacrées, des reliques, des effigies, dont le seul
contact guérit les maladies les plus affreuses ou rend féconds les ventres stériles. Et, de même que poussa, du xix" au xx" siècle, sur la colline de Montmartre, un Sacré-Cœur, de même la générosité des fidèles du Japon crée chaque année de nouveaux lieux de prière.
Le plus grand temple du Japon, le Nishihongwanji, à Tokio, a été édifié, il y a moins de vingt ans, moyennant d'énormes sommes. Aux abords de chaque sanctuaire, on voit suspendues d'innombrables inscriptions relatant la munificence des donateurs, la générosité et la ferveur des dévots. Et partout aux portes de ce séjour des immortels se pressent des croyants qui battent des mains ou sonnent du gong, car c'est ainsi qu'on évoque une divinité tulélaire. Combien d'heures n'ai-je point passé à observer tout ce que la religiosité japonaise nous laisse voir, tout ce qu'elle n'enfouit pas au fond des âmes, en espoirs inassouvis, en sanglots contenus, en rêves éperdus ! Un homme au visage impassible marche de long en large dans un temple. Il a les allures d'un maniaque. Pourquoi s'obstinet-il à promener ses pas toujours et toujours d'un angle de l'édifice à un autre ? Pourquoi chaque fois qu'il traverse le temple jette-t-il dans un cotîre ouvert un petit morceau de papier, sorte de jeton de présence déposé au bord de l'infini, en marge de l'inconnaissable? Ce père de famille, en exécutant les retil circuits, croit mériter la miséri-
corde du dieu de la guerre en faveur de son fils, qu'une blessure reçue à la dernière bataille peut faire mourir. Là gémissent des hystériques qui croient leur corps habité par des démons ou par le renard maléfique. Un lépreux implore la bienfaisante déesse Kwannon; des femmes, des enfants, se heurtent autour d'un vieux morceau de bois sculpté, et que les attouchements des croyants ont usé et poli: c'est l'image de Binzuru, le dieu qui cicatrise. Les fidèles s'empressent à passer la main sur les yeux et sur le visage de ce magot et ils touchent ensuite de cette main leurs j^ropres yeux et leur propre visage... Une jeune femme, absorbée dans une sorte de contenjplalion. fait sans doute quelque solennelle demande à un dieu tutélaire. Un armateurse concilie, par des offrandes de riz et de sakke, le dieu des mers ; des gens brûlent des encens, fixent des peintures votives, accrochent des lanternes énormes où apparaissent tantôt les inscriptions laudatives et tantôt les actions de grâces de ceux dont les vœux ont été exaucés. Les temples, dites-vous, ne sont pas la cité. C'est vrai. Mais chaque maison de la cité est une petite chapelle, puisqu'elle contient soit le Dulsudan., ou tablette de Bouddha, soit le Kami dana, ou tablettes des dieux du Shinto. L'universalité de ces symboles, le culte incessant qu'on leur voue, la vénération avec laquelle tous les membres d'une famille contemplent les tablettes de leurs ancêtres
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juxtaposées à celles de Bouddha, ou à celles des hami, nous montrent les masses populaires toujours préoccupées de Tau delà, toujours pénétrées d'une émotion religieuse, toujours obsédées de superstitions, toujours en contemplation devant le merveilleux, le fantastique, l'irréel. 11 y a des créatures surnaturelles qui apparaissent parfois dans les espaces aériens. Les tennins, les anges du bouddhisme, sont charmants; ils ont de grandes robes bleues et jouent fort bien de la musique. Les tengu sont des gnomes espiègles qui font leurs cabrioles dans les clairières; ils ont un bec, des ailes et, quelquefois aussi, un nez long comme une épée. Les shojo ne sont pas méchants,' ils ont des tignasses rouges. Les blaireaux sont vicieux, mais nullement dangereux; ce sont de simples mystificateurs et ils sont perpétuellement ivres. Malheur à qui tombe sous la domination du renard magique ! On peut rencontrer dans les forêts la femme blanche, des ogres sanguinaires, des fantômes, des licornes; au bord des flots, dans les criques, il faut prendre garde aux sirènes et aux pieuvres, qui savent très bien gravir les promontoires pour capturer leur proie sur la terre ferme.
C'est seulement depuis 1868, que le culte phallique a été interdit par le gouvernement. Avant celle date, l'adoration des symboles sexuels était générale dans toutes les provinces. On connaissait une quinzaine de grands sanctuaires où des foules
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surexcitées venaient révérer certaines effigies que vous devinez. Le plus important de ces temples phalliques était à Uji, près de Kyoto; là, des multitudes célébraient par des bacchanales éperdues la religion des stupres et des' fécondités. On dit que de nos jours encore des milliers de personnes viennent à Uji pour adorer, clandestinement, les déilés qui rendent infiniment heureuses les amours. Et, près d'IJji, s'élève le temple du dieu Agata... qui réconforte, radoube et calfate les avariés. Le revers de la médaille!
Tokio même, Tokio, la ville lumière du Japon, voit chaque année se dérouler au Yoshiwara, c'est-à-dire dans le quartier des maisons de débauche, une extraordinaire saturnale à laquelle l)rennent part trois ou quatre cent mille personnes. C'est le 0 Washi Djindja, la fête du «grand aigle», dont j'ai été le témoin stupéfait*. Mais la fête oigiaque du temple deSaidaiji dépasse tout ce qu'on peut s'imaginer. Plus de cent mille paysans s'y réunissent au 14'' jour du premier mois lunaire (février). Des trains spéciaux à prix réduit y transportent des Ilots de pèlerins : ceux-ci, complètement nus, y célèbrent, la nuit, des rites fantastiques; leur exaltation religieuse les entraine en des rondes vertigineuses; ils poussent des cris stridents; les mouvements vio-