CHAPITRE II
La nature japonaise.— Influence des volcans, des tremblements de terre, des raz de marée et autres phénomènes cosmiques.
— Natalité, famines et épidémies.
Les actions des hommes résultent-elles d'une collision, pour employer l'expression d'Henry- Thomas Buckle, entre deux séries de phénomènes : ceux qui se passent en eux, les phénomènes internes, et ceux qui se passent autour d'eux, les phénomènes externes? En tout cas, on ne nie plus, depuis Montesijuieu ' et depuis Taine, que la nature, avec ses éléments, ses intempéries, ses aspects, n'exerce une influence sur les générations humaines.
1. K La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles: les peuples en étaient très propres à la guerre : courageux, obéissants, industrieux, infatigables; et il fallait bien qu'ils tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd'hui les hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de lempiro des Turcs. » — Montesquieu, Gra7i(leur et décadence des Romains.
I,E JAPON AlODEIiNK
Elle ajuste les hommes aux circonstances auxquelles il lui conviendra de les plier, elle les forme et elle les transforme, au physique comme au moral. Elle fait leurs muscles et elle fait leur àrae. L'esprit d'une race est avant tout déterminé, au cours des siècles, par la nature au milieu de laquelle cette race a évolué.
Recherchons jusqu'à quel point les ilos nippones, avec leurs volcans, leurs perturbations et l'impermanence de tout ce qui les constitue, ont pu contribuer à déterminer la bravoure japonaise.
Les îles où vit la race jaiiouaise enchantent l'homme étranger; leurs paysages sourient; leur atmosphère est lénitive. Là, des orangers penchent, sur le sable des criques marines, leurs boules d'or; des camélias arborescents fleurissent sous la neige. Les forêts sont couleur de ciel quand s'épanouissent les cerisiers et couleur de sang quand soupire le somptueux automne.
Mais les charmes de cette uontrée séductrice nous mentent. Cette terre, où -emble régner une paix infinie, est au contraire une terre de cataclysmes, une terre d'instabilité et de calamités. Des convulsions intérieures l'ébranlent, trois ou quatre fois pendant chaque joiirnf'e. Le plus souvent, ces secousses sont presque imporcei>libles,
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mais parfois ausçi elles ont une intensité effroyable, et des milliers d'existences succombent aux subites furies de la nature. Les vieilles annales du Japon abondent en récits terrifiants où des cités sont englouties, où des châteaux forts sont abattus par les bouleversements cosmiques.
Ce sol est embrasé. Partout, dans toutes les provinces, abondent les sources sulfureuses et les eaux thermales. Dans le Shinano et dans l'Echigo, des gaz inflammables s'échappent du sol et sont quelquefois, par les paysans, captés à l'aide de tubes en bambou.
Beaucoup de personnes encore vivantes ont assisté à une ou à deux de ces commotions dont nous parlons, et elles en ont gardé une épouvante, une obsession incoercibles. En 1855, 25.000 créaturcs humaines étaient englouties, écrasées ou brûlées, à Tokio. i)ans le Tokaïdo, des voies ferrées, des tranchées ont été détruites par de subits remous de la matière. On a vu des crevasses s'ouvrir dans le sol et avaler des maisons tout entières.
En 1891, il sembla que tous les brasiers, toutes les fournaises de l'Enfer fissent à la fois explosion. Des villes entières furent changées en décombres fumants et sanglants; des routes disparurent, des édifices furent happés par de béantes fissures. Dans la principale île, tout le ter/itoire qui se trouve entre Kobe et le Fuji-Yama fut ébranlé par des chocs terribles. Un grand pont métallique.
construit d'après les dernières données de la science, fut réduit en miettes. Dans la seule ville d'Ogaki, cinq mille personnes furent broyées ou incinérées. Dans les deux préfectures d'Aichi et de Gifu on compta di.t mille tués et vingt mille blessés. Deux cent mille constructions furent entièrement ou partiellement détruites. On eût pu croire un instant que le Japon tout entier allait s'engloutir dans les abîmes de l'Océan.
Une luxuriante végétation s'épanouit sous les cieux nippons, mais ce n'est qu'un léger tapis, un décor illusoire jeté par la nature sur un sol tragique. Ainsi le lierre croît sur des ruines hier encore parsemées de débris humains et les ronces poussent autour de quelque affût de canon oublié sur un champ de bataille. Le Fuji-Yama est l'une des plus hautes montagnes du globe ; il regarde l'immensité de l'Océan, là précisément où les ondes atteignent des profondeurs qu'on ne saurait essayer de supputer sans frissonner. Les îles nippones émergent brusquement des plus effrayantes fosses de la mer; elles forment comme une falaise, un rebord abrupt, là où l'écorce terrestre a subi l'une des plus fortes dépressions que connaissent les géologues.
Quelquefois, dans le calme infini des flots, une vague monstrueuse roule, grandit, galope en secouant sa crinière d'écumes, et elle se rue en hurlant sur les côtes japonaises. C'est le raz de
marée qui dépeuple les baies, les criques, les terres basses; c'est le raz de marée immense, électrique, qui avale et emporte avec lui dans les gouffres dont il est issu des milliers de vies humaines.
En 1855, le port de Shimoda était détruit par un tremblement de terre auquel succédait un raz de marée; beaucoup de navires étaient brisés contre la côte ; une frégate russe était projetée dans l'intérieur des terres. En 1896, un raz de marée, en Rikuchu, faisait 35.000 victimes.
D'autres périls fondent, non plus des ondes, mais du ciel ; des cyclones, soudain, se précipitent, désolent toute une province et font sombrer des centaines de bateaux de pèche. Fréquemment aussi, des pluies trop prolongées causent d'immenses inondations dans certaines provinces et amènent de redoutables glissements de terrains.
Dans ces îles si luxuriantes, si adorables, tout est instabilité, tout est insécurité, tout éveille une idée d'impermanence, tout est éphémère et transitoire. Ce ne sont pas seulement des villages et des villes qui se sont trouvés ébranlés et engloutis par les convulsions intérieures. De nombreuses traditions, des légendes peut-être, parlent de montagnes qui se sont abaissées au point d'arriver à se confondre avec les plaines. Dans le peuple japonais, on cite des ravins profonds, des crevasses, qui se sont ouverts pendant les plus effrayantes
tempêtes de l'écorce terrestre. C'est le témoignage de beaucoup de vieillards japonais qu'au cours de leur existence l'aspect général de certains reliefs du sol s'est considérablement transformé.
Environ quatre mille îles forment l'archipel japonais, et six cents d'entre elles — les plus grandes — sont habitées. Les autres sont de simples rochers dont beaucoup ne sont visibles qu'à marée basse, et n'existent que comme pour démontrer la précarité de tout ce qui les entoure. Quelquefois, le feu intérieur fait surgir de nouveaux îlots, inconnus jusqu'alors des navigateurs. Sakura-Jima, dans le golfe de Kago-Shima, est née ainsi en 71G, après un soulèvement de l'écorce terrestre. D'autres îlots sont d'origine plus récente encore. Parfois, au contraire, des îles ont été englouties dans les flots, comme celle de Tori- Sama, qui. le 9 août 1902, s'enfonça subitement. La mer noya ses cent cinquante habitants et laissa émerger quatre cratères vomissant la lave et le soufre.
La nature, ici, n'a point habitué l'homme à l'immuabilité dans la pérennité. Au Japon, il n'y a nulle part de sécurité absolue. Si Pascal était né ici, il n'anrait point écrit la célèbre phrase: « Tout le malheur des hommes leur vient de ne savoir
pas se tenir enfermés dans une chambre. » Uno chambre, ([uand le sol est en folie, s'clTondre et devient un tombeau.
Des lies surgissent, d'autres s'engloutissent. Quels cataclysmes peuvent survenir demain ? Ici, les monts, les vallées, les promontoires et la mer sont un décor presque aussi mouvant (juc la vie des humains ; dans cette nature trépidante, dans cette fantasmagorie meurtrière, on constate mieux la fuite effrénée, vers l'infini, du temps irréparable ; tout meurt et tout renaît plus vile. La mort plane plus menaçante qu'en Occident. Le roseau pensant est ici un roseau bien frêle, et qui, s'il i)ensait trop, s'effraierait de sa chétivité.
La fréquence des tremblements de terre oblige les Japonais à construire en bois leurs habitations. Ainsi les incendies qui détruisent parfois des quartiers entiers de grandes villes sont, eux aussi, conséquences indirectesdes phénomènes sismiques. Ils surviennent si souvent qu'on les considère comme des fléaux inévitables, au sujet desquels il serait ridicule de faire entendre des lamentations. Le 3 avril 1872, 5.000 maisons de Tokio furent anéanties jtar une de ces conflagrations qu'un vent violent rendit pendant quelques heures inextinguibles. A chaque instant, des groupes de maisons deviennent de crépitants bûchers. Ainsi, la propriété elle-même est moins assurée, moins
immuable et intangible au Japon que dans la plupart des autres pays civilisés. Les maisons meurent dans les flammes, mais elles renaissent aussi vite, et elles semblent surgir tout d'un coup des brasiers à peine éteints. Tout ici, dans la nature comme dans les villes élevées par les hommes, tout, sauf peut-être les murs cyclopéens des palais impériaux, éveille une idée de mobilité et d'impermanence ; tout semble galoper à la poursuite du temps dans sa fuite éperdue.
A ces fatalités d'ordre géologique, d'autres fatalités naturelles devaient s'ajouter pour influer sur la mentalité japonaise. Dans ces îles montagneuses où seules des vallées sont propres aux travaux agricoles, la superficie de la terre cultivable atteint à peine 12 "/„ de la superficie totale du pays. Encore, toutes ces vallées ne sont-elles pas également fertiles. Pour que certaines d'entre elles donnent des graines nourricières, il faut que le paysan japonais s'acharne à des soins minutieux et incessants.
A aucune époque de son histoire le Japon n'a fourni assez de riz pour suffire à sa propre consommation. Le riz japonais est le meilleur qui soit au monde, mais, depuis des siècles et pour des raisons diverses, ce riz est en grande partie exporté, vendu et transformé en espèces.
Dans les temps féodaux, c'est-à-dire avant 18G8, le riz, pour la masse de la population, était un
aliment trop coûteux. Cette population produisait le riz, mais elle n'avait pas le moyen de le consommer. Elle le remettait à ses daïmios pour aciluitler ses exorbitants impôts.
Nous nous figurons que le riz a toujours été la nourriture principale des Japonais ; il n'en est rien.
Autrefois, au .Tapon, le peuple n'absorbait guère que de la farine d'orge. Encore celte farine faisait-elle souvent défaut et alors sévissaient d'atroces famines.
1-- Oui, quand les mauvaises récoltes se succédaient, quand le riz et l'orge manquaient simultanément, les créatures humaines, par milliers et par milliers, mouraient d'inanition dans ces îles paradisiaques.
Avant l'ère de Meiji, il y avait au Japon 270 daïmios qui se prélassaient au milieu du luxe le plus raffiné. Environ 1.500.000 samouraï ou guerriers vivaient dans l'oisiveté à la solde de ces seigneurs. Trente millions de sujets végétaient misérablement pour entretenir ces privilégiés. En 1863, les agriculteurs produisaient 30 millions de koku de riz, et ils devaient en donner 22 millions au gouvernement comme impôts. Et ce riz était exporté aussitôt par la classe dominatrice qui l'échangeait contre des monnaies, des objets de luxe ou des armes. Ainsi, les mauvaises récoltes et les exactions des seigneurs condamnaient le peuple japo-
nais aux pires privations. Pour tous les Japonais qui n'appartenaient pas aux classes privilégiées, souffrir était chose ordinaire. La misère, c'était la règle ; la vie était lamentable et ne valait guère la peine d'être vécue; la mort était toujours menaçante, le chagrin toujours présent.
Aussi bien ceux qui survivaient aux famines n'échappaient pas toujours aux guerres civiles.
A l'époque actuelle, c'est-à-dire depuis Meiji, la consommation du riz est devenue plus générale au .lapon. Mais tout le riz que les îles fournissent ne suffirait pas à nourrir plus de vingt-cinq millions de personnes par an. Aussi aujourd'hui, tout comme autrefois, les Nippons vendent à l'étranger la plus grande partie de leur riz qui est excellent et cher, mais ils achètent à bon marché en Chine et en Indo-Chine une quantité de riz dont la qualité est inférieure et dont la valeur totale en une année est à peu près de 60 millions de yens.
Toutefois, ces transformations économiques, ces améliorations sociales qui résultèrent de la révolution de 1868 n'ont point jusqu'à présent suffi à préserver certains districts des plus abominable souffrances,
A l'issue de la guerre russo-japonaise, c'est-àdire à la fin de 1906 et pendant tout 1907, les provinces du Nord, éprouvées par des récoltes insuffisantes, subirent une effroyable disette, à laquelle des secours insuffisants, envoyés bien tardivement
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de Tokio, ne furent qu'un dérisoire paliialif. Toute une partie de ce peuple de vainqueurs connut les angoisses de la faim. Je ne'jvoudrais point être taxé d'exagération : je n'écris ici que des choses certaines. J'affirme que, dans les provinces du Nord, beaucoup de paysans se résignèrent, pour se procurer quelque argent, à d'abjects pactes, à la suite desquels maintes jeunes filles allèrent faire le sacrifice de leur virginité dans les maisons de débauche de Tokio, de Nagasaki et de la côte de Chine.
D'autres fléaux s'abattent périodiquement sur le Japon et y causent de grandes destructions d'existences humaines. Le choléra, la peste, la dysenterie et le béri-béri ont, avec régularité, anéanti le trop-plein de la population japonaise. Ecrire cela, ce n'est point non plus évoquer des choses disparues; de nos jours encore, malgré les progrès immenses de l'hygiène publique, des épidémies ne cessent d'éprouver le Japon et y font de nombreuses victimes. Il y a deux ans, à Kobé et à Shimonosaki, je voyais flamber de nombreuses maisons que les services sanitaires incinéraient, parce que des cas de peste y avaient causé des décès.
En 1899, une simple épidémie de dysenterie atteignait 45,000 personnes et en tuait 9.000.
Observez maintenant que le Japon a, de tout temps, été un pays de grande natalité. Chaque
LE JAPO\ MODERNE
année une immense quantité de sujets humains naissaient et s'efforçaient de végéter. Mais, comme nous venons de le voir, ils se débattaient dans un milieu pauvre, perturbé et défavorable à la vie. Celte natalité était donc compensée par une mortalité aussi grande qu'elle. La vie humaine était précaire et à bon marché. On mourait beaucoup, mais en revanche la mort paraissait normale et n'était en rien une catastrophe. Toutes proportions gardées, il en est encore de même aujourd'hui.
Les familles japonaises sont si nombreuses, chaque homme engendre une si abondante postérité qu'il peut voir disparaître un ou deux de ses rejetons sans éprouver un accablement insurmontable. Plusieurs de ses enfants ne lui survivrontils pas, quoi qu'il arrive? Quand s'éteint prématurément le fils unique de certaines familles françaises, ses parents atterrés perdent avec lui tous leurs espoirs. Là où beaucoup de vie se crée, là où l'espèce s'accroît sans cesse, la mort de l'individu semble moins terrible. Il y a une grande circulation de vie dans les peuples prolifiques comme il y a une grande circulation de capitaux dans les nations qui sont en plein essor commercial.
Voilà sans doute l'une des raisons pour lesquelles les Japonais attachent moins de prix que nous ne le faisons à la vie humaine.
Ils voient beaucoup mourir, la mort les environne toujours, les regarde toujours et les menace toujours : ils sont braves parce que chacun d'eux compte moins que nous ne le faisons sur une prolongation de sa propre existence ; ils trépassent sans se lamenter parce qu'ils sont habitués à l'idée du trépas.