‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 22 sur 75 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Japonais est un (( exécutant »; il a moins d'imagination, moins d'individualité que l'Européen, et il se subordonne spontanément à un ensemble.

Y a-t-il dans la psychologie japonaise des caractéristiques permanentes, raciales, inchangeables, ou bien les insulaires ne diffèrent-ils moralement de nous que par leur organisation sociale et des coutumes qu'une évolution plus ou moins rapide pourra transformer?

1" Les Japonais sont observateurs et assimilateurs ; ils excellent à imiter et à appliquer les créations intellectuelles des autres peuples. Mais, tout bien considéré, il semble vraiment qu'ils aient peu d'imaginalion, peu de profondeur intellectuelle, peu de facultés inventives.

Vers latin de mon séjour à Tokio, je pris pari à

un diiier où s'étaient réunis plusieurs Européens fixés depuis longtemps au Japon. Tous étaient des esprits cultivés, habitués à remuer des idées générales. La plupart d'entre nous aimaient et admiraient les Japonais ; aussi se plaisaient-ils à vanter leurs qualités. Mais un de ceux qui les avaient le plus loués s'écria :

— En somme, ils réussissent comme hommes d'action précisément parce que, dans le domaine de la pensée, ce sont des brutes [sic).

Un silence suivit cette déclaration ; ceux qui la trouvaient peut-être trop énergique n'entreprirent cependant point de dire en quoi il leur paraissait qu'elle l'était.

Naguère, les Japonais se procuraient de la Chine et de la Corée une religion, une philosophie, une littérature, des arts, des industries, une pharmacopée, les principes de la science militaire, et jusqu'au nom même de leur propre pays ! Cet immense bagage d'idées obtenues du continent d'Asie, ils s'en servaient pendant {jlusieurs siècles, mais sans l'améliorer. Ils n'en liraient (sauf dans certains arts où ils dépassaient leurs maiires) que des applications bassement utilitaires ; chez eux, le bouddhisme philosophique n'était compris que par quelques bonzes, et il se changeait pour le peuple en un amalgame de superstitions fantastiques. A peine avaienl-ils pris contact avec les premiers

Européens, qu'ils cherchaient à apprendre d'eux des secrets, des procédés, des manières de faire, des moyens d'action. Dès 1590, le shogun llideyoshi pressait les missionnaires jésuites et les marchands portugais de lui procurer des navires européens en vue de la grande expédition qu'il préparait contre les Coréens. A la fin du xix* siècle, l'élite japonaise s'assimilait d'un seul coup, « en bloc », les sciences, les méthodes, les systèmes et les idées de l'Occident, On sait avec quel succès les Japonais ont employé nos engins et mis en pratique notre science militaire contre les Chinois, d'abord, puis contre les Musses. Dans l'exécution, dans l'action, les Japonais seront toujours incomparables. C'est un peuple d'appliqués applicateurs. Tels ces pianistes hors ligne, ces exécutants prodigieux, qui n'auront jamais une inspiration personnelle ; pourtant, à force d'habileté native et de travail obstiné, ils parviennent à jouer une symphonie infiniment mieux que le génie qui la créa. Je n'ai point ici la place où justifier par de nombreux faits cette assertion que les Japonais manquent d'imagination créatrice. Tout, dans leurs arts, dans leur littérature, semble prouver cette indigence. La culture européenne a été introduite au Japon il y a un demi-siècle; toute une génération de l'élite japonaise a été nourrie du savoir occidental. Les Japonais sont parvenus à fabriquer très bien, par leurs propres moyens,

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des croiseurs imités des nôtres, et à faire fonctionner les appareils téléphoniques infiniment mieux que nous ne le faisons en France. Mais aucun d'eux, ni dans les sciences, ni dans la pensée, n'a encore enfanté une idée neuve, un principe fécondateur, une création originale, en un mot, une invention. Leur fameuse poudre shimose, c'est notre mélinite, dont ils se sont procuré, en France, la formule. Rien évidemment ne nous autorise à prétendre qu'un inventeur japonais ne naîtra jamais. Mais il est encore à naître. Ce qu'il faut reconnaître aux Japonais, c'est une sagacité qui leur permet toujours de se rendre compte de ce qui leur manque ; c'est aussi cet étonnant discernement qui leur a toujours permis de n'imiter qu'à bon escient et d'emprunter à chaque nation d'Europe ce qu'elle avait produit de plus efficace.

-° Qu'est-ce que la peur, sinon un phénomène dont notre imagination est le théâtre? Qu'est-ce que la peur, sinon une série de phantasmes qui se déroulent en nous ? Les hommes les plus cultivés, les plus raffinés, les plus intellectuels ne sont-ils pas très souvent aussi ceux qui ont le système nerveux le plus sensible, ceux qui ont le plus clairement conscience d'un péril, et qui sont enclins à vouloir, d'avance, se le représenter? Pour ceux-là, imaginer, c'est appréhender... En s'imaginant un

péril, ils l'exagèrent. Les Japonais, ayant moins d'imagination que nous, sont peut-être, à cause de cela, moins angoissés par l'idée d'un danger futur.

3° Pendant des siècles, l'ancien état social japonais s'est opposé à tout développement de la personnalité. Une race se débarrasse-t-elle vite d'un aussi pesant atavisme ? Le culte des ancêtres a eu et a encore au Japon les plus importantes conséquences : il annihile la volonté individuelle ; car, au point de vue des moeurs, il donne à la tradition, à la coutume, une force oppressive. Le Japon est ouvert aux produits matériels de l'Europe, mais il reste fermé à ses produits spirituels. Pour résister aux Européens, il adopta les armes des Européens, mais non leurs mœurs. Dans ce pays, l'individu est, à un degré surprenant, prisonnier de la famille, de la commune, du clan, de la corporation, de la guilde et, depuis 1868, de la patrie, d'une patrie d'autant plus exigeante qu'elle est née d'hier. C'est une patrie-enfant, capricieuse et tyrannique. L'individu est l'esclave du « qu'en dira-t-on », de l'usage établi, des précédents ; en un mot, il doit suivre docilement l'opinion publique et les idées collectives. Quiconque ose parler ou agir d'une manière qui choque la loi non écrite et la moralité courante risque d'être frappé d'ostracisme, tenu en quarantaine par la communauté au milieu de

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laquelle il doit vivre; il s'exposerait, pour une pensée originale ou une inilialive trop hardie, à être lésé dans ses intérêts, disqualifié, conspué et finalement vomi, expulsé comme un paria.

Les Japonais sont donc moins accoutumés que nous ne le sommes à penser et à agir individuellement. Ils ont moins que nous une volonté personnelle, une ambition personnelle, une énergie personnelle, des convoitises personnelles ; et ainsi le Japon tout entier a une volonté globale, une ambition globale, une énergie globale plus forte que ne saurait en avoir une nation européenne. Les Japonais pensent « agglutinativement », ils ont l'instinct grégaire (ce même instinct qui fait se grouper à tout moment un troupeau); dans leurs gestes et dans leurs pensées, ils se subordonnent les uns aux autres et tendent à agir les uns comme les autres. Chaque volonté particulière semble attirée par le conglomérat de la volonté collective. Naguère, cette volonté collective c'était l'àme de cette petite patrie qu'on appelait le clan. Aujourd'hui, c'est Tàme nationale.

Dans un semblable pays, si l'idée prédominante, si l'opinion publique, sous la menace d'un péril national, tend à faire de l'héroïsme, une qualité que chacun doit être prêt à montrer à tout moment, il est impossible, même à un lâche, de ne pas se conduire héroïquement. Chaque homme japonais craint, plus que la mort, la réprobation des

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autres hommes japonais. Au régiment, il redoute d'être mal jugé par ses camarades de rang et de file; au village, il tient adonner une bonne opinion de soi-même aux autres villageois. D'ailleurs, la communauté exerce sur la conduite de chacun de ses membres un contrôle tyrannique.

On a répété maintes fois, pendant la guerre de Mandchourie, que des soldats japonais accusés de s'être conduits avec poltronnerie n'eussent jamais pu retourner dans leur village. C'était strictement vrai. Ceux qui eussent été s-uspectés d'avoir eu une défaillance eussent trouvé leur maison fermée; ils n'eussent rencontré, au lieu de leur naissance, que des ennemis. Ils eussent été reniés par leur père et leur mère, insultés et chassés par leurs frères et leurs sœurs. En agissant de la sorte, leurs proches, tout en obéissant à leur indignation personnelle, eussent surtout eu le dessein d'agir conformément à l'indignation collective des autres membres du village.

Quelques fantassins japonais, cernés par les Russes, s'étaient rendus pendant la bataille de San-de-Pou. Le fait était sans précédent. Jusqu'alors, les soldats japonais s'étaient fait massacrer, plutôt que de se laisser capturer. Parmi ces prisonniers, il y avait des réservistes dont les épouses, dès qu'elles connurent, au Japon, cette déshonorante nouvelle, réclamèrent que fût prononcé, à leur bénéfice, un immédiat divorce^ Mille

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avanies accueillirent ces hères contrits quand, après la signature de la paix, ils réapparurent parmi leurs concitoyens: les femmes les navrèrent de sarcasmes; les gamins leur adressèrent d'insultants quolibets; lequel d'entre eux n'eût pas préféré la mort à tant d'avilissement ?

Cette inflexil)le discipline imposée à l'individu par la collectivité, celte surveillance de chacun par tous rend très difficile aux plus faibles caractères aucune défaillance. Si mille Japonais se trouvent en un endroit très périlleux, cent peut-être d'entre eux sentiront en leur for intérieur une grande peur. Mais aucun de ces cent hommes, plus sensibles ou moins bien trempés que les autres, n'osera faire à l'un de ses camarades l'aveu de son trouble. La crainte de s'exposer au ressentiment général, la crainte d'être bafoué et flétri par la collectivité empêchera le timoré d'avouer sa pusillanimité. Pour dissimuler ses terreurs, il ira même jusqu'à faire des actions héroïques. Il sera « brave comme un lâche ». La plupart des Européens établis depuis longtemps aux îles nippones sont unanimes à dire que l'homme japonais, quand il se trouve isolé, est loin de se montrer plus brave que l'homme blanc. Dans une rixe, dans un des conflits de la vie courante, dans une occurrence où, livré à lui-même, il doit prendre une détermination immédiate, le Japonais n'est point remarquablement brave. C'est quand il fait partie d'un

ensemble, quand il est l'une des parcelles d'une collectivité qu'il montre une bravoure inouïe. Il a besoin de savoir que beaucoup d'hommes pensent comme il pense, qu'ils sont prêts à agir comme il va agir et à mourir comme il va mourir. Pourtant, pendant la guerre de Mandchourie, les troupiers japonais ont paru être, beaucoup plus que les troupiers russes, aptes à combattre en ordre très dispersé, très éparpillé, c'est-à-dire individuellement, et sans le contrôle immédiat d'un chef. D'où venait cela? Le lii'ailleur japonais, quoique séparé de ses camarades, se sentait relie à eux par une foi commune et ce grand, cet unanime enthousiasme patriotique qui poussait toute l'armée en avant. Le fantassin russe, au contraire, dès que ses coudes ne touchaient plus ceux de ses compatriotes, et dès qu'il ne se sentait plus éperonné par ses officiers, était enclin à se dire : « En définitive, pourquoi donc nous battons-nous? »

Le « moi » du Japonais s'affirme avec moins de précision que le « moi >> de l'Européen. Le Japonais ne se regarde point vivre autant que nous le faisons; il s'analyse moins, il s'observe moins, et il regarde davantage le monde ambiant. Un Japonais est, moins qu'un Européen, conscient de sa propre existence, et, par conséquent, moins soucieux de la conserver. Il a moins d' « individualité ». Un Japonais ne pense point qu'il vit pour développer, pour cultiver son « moi ». Il ne croit

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point que la pairie doive être le champ d'expérience, le milieu favorable où son génie personnel s'affirmera : le piédestal où il hissera sa propre gloire.

L'Occidental du xx*" siècle pense avant tout à sa propre carrière, à ses propres ambitions, à son propre renom. Combien n'aiment la patrie que parce qu'en la servant ils aident à leur propre forlune; et combien peu nombreux sont ceux qui, pour la rendre plus heureuse, sauraient sacrifier leur réputation personnelle, et ce que nous appelons notre < avenir »? Nous pensons surtout à nousmêmes; nous trouvons en nous-mêmes un but: nous sommes, à vrai dire, notre propre l)ul. Les Japonais, plus ambitieux pour leur patrie que nous ne le sommes pour la nôtre, sont moins que nous stimulés par une ambition personnelle. L'admirable, l'inaltérable entente des généraux japonais pendant la guerre de Mandchourie, ce fut la preuve que chacun de ces chefs désira moins « réussir » personnellement qu'assurer le succès du pays contre l'étranger. Point, parmi eux de réclamistes, d'arrivistes ; point de « glorieux », de « sympathiques », de « brillants »; point de généraux désireux, avant toul, de rendre responsables des échecs leurs rivaux, et de s'atlribuer, par contre, le mérite des succès. Au contraire, on a vu des chefs illustres comme Kodama et Nogi avouer spontanément certaines erreurs et

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