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déplorer d'avoir, quelquefois, manqué de clairvoyance. Pendant la guerre de Mandchourie, tous les Japonais, depuis le maréchal Oyama jusqu'au dernier des convoyeurs, n'eurent qu'un seul désir: bien servir. Entre les chefs de la flotte non plus, nulle jalousie, nulle rivalité. Au début de la guerre de Mandchourie, Togo n'était point particulièrement désigné au commandement suprême, ni par son ancienneté, ni par son grade. Mais un conseil de tous les amiraux proclama unanimement ses vertus et le choisit comme le plus apte à diriger les opérations navales. L'esprit japonais du début du xx*" siècle, c'est la négation même de l'arrivisme égoïstique ; c'est le triomphe des etîorls solidaires et des volontés associées, qualités que la complication des organisations contemporaines semble devoir, désormais, rendre plus utiles que le génie d'un seul homme.
A cette affirmation que les Japonais se subordonnent spontanément à un ensemble, on pourrait nous objecter ceci :
L'histoire féodale du Japon est faite de compétitions, de rivalités, de luttes féroces, d'usurpations successives, de traîtrises, d'embûches, de conspirations où il semble que l'intérêt personnel se soit à chaque instant affirmé. Mais quoi! Alors,
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il n'y avait point de patrie. La patrie c'était la province daïmiate. Dans leurs efforls inconscients vers l'unification, les 283 clans japonais subissaient d'horribles remous; le mikado n'était qu'une sorte de divinité, de bouddha vivant et dénué d'aucun pouvoir temporel; alors, le seigneur qui prédominait et exerçait une sorte de pouvoir royal, c'était celui qui était le plus habile et commandait à la meilleure armée. Ce fut une anarchie sanglante, une guerre civile, qui ne finissait jamais.
Mais dès que les hommes blancs menacèrent les côtes nippones, la patrie japonaise naquit.
Ce n'est point que de nos jours l'influence des clans soit définitivement abolie. Le danger persiste, de leurs rivalités implacables. Dans la politique, dans le fonctionnarisme, et parmi le corps des officiers, leur influence est encore grande. Je me suis souvent dit que si les généraux et les amiraux japonais avaient fait preuve d'une si parfaite abnégation et avaient agi avec une aussi absolue solidarité pendant l'époque héroïque de la guerre de Mandchourie, c'était, sans doute, parce que chacun d'eux connaissait trop bien les horribles effets de la guerre civile. Chacun d'eux, par une histoire toute récente, par ses souvenirs personnels, savait exactement que sa jeune patrie était, en réalité, composée de petites patries qui, vingt-sept ans auparavant, s'entre-déchiraient encore. Chacun d'eux connaissait le péril extrême des divisions et
que le Japon se disloquerait, s'effondrerait, s'effriterait d'un seul coup si des dissensions survenaient parmi ses chefs. La frénétique passion patriotique japonaise, le culte fervent du mikado,' ce symbole vivant de l'unité nationale, la formidable centralisation politique du pays, l'humilité voulue des chefs de guerre, tout cela n'est qu'un procédé d'orthopédie morale. La nation enfant s'est donné à elle-même cette armature; elle a élevé ce rempart pour se protéger contre ses propres soubresauts, contre ses divisions, contre les tendances au séparatisme et Tanarchie, contre les forces souterraines qui pourraient mettre encore en péril son unité. Sous l'ancien régime, l'individu se subordonnait à son clan; aujourd'hui, il se subordonne à la patrie. Mais il se subordonnait naguère aussi spontanément et aussi absolument à son clan, qu'il se subordonne aujourd'hui spontanément et absolument à la patrie. Les chefs de clans pouvaient avoir leurs ambitions personnelles, mais l'individu était toujours le serviteur de son clan.