CHAPITRE XVI Le Japon, c*est le pays du suicide
D'autres caractéristiques de la mentalité japonaise semblent aussi devoir être considérées comme permanentes. Tout d'abord, c'est le culte des héros, le culte de ceux qui se sont sacrifiés à une cause, le culte de ceux qui ont noblement combattu ou pour leur clan ou pour l'empereur, le culte des grands guerriers ou des grands vengeurs. 11 se confond avec le culte des ancêtres, et c'est une des formes du shintoïsme.
Une aulre caractéristique de la mentalité japonaise, une caractéristique permanente, c'est l'histrionisme national. Le Japon est un peuple qui «pose» devant l'Univers. Pour a épater» l'humanilé, il s'elîorce à des attitudes héroïques sur le grand théâtre du monde. Chez les Japonais, l'orgueil est inouï, mais collectif. Ces débutants attachent une imporlance énorme à ce que les étrangers pensent de leur pays; cette inquiétude les obsède
LE JAPON MOllERXn
perpéluellemenl. Quand un Japonais accomplit une prouesse, il cherche moins à émerveiller les autres Japonais qu'à augmenter la renommée du Japon parmi les peuples. Pour que le Japon étonne l'Occident, par ses victoires, les sujets du mikado sont prêts à se faire écharper. Enfin, les Japonais sont enclins à concevoir pour leur pays une destinée prodigieuse; ils ont toujours formé des projets démesurés. Dès le xvi" siècle, ils préparaient la conquête de la Chine, et, au xvif siècle, ils regardaient vers le Mexique. Pondant la guerre de Mandchourie, ils espéraient pourchasser les Russes jusqu'à l'Oural; aujourd'hui, malgré leurs conflits momentanés avec la Chine, ils entendent bien devenir les rénovateurs du continent jaune. Le Japon, en s'assimilanl les meilleures qualités de chaque peuple d'Europe et en les juxtaposant à ses qualités natives, qui sont celles du plus grand peuple de l'Asie, devra diriger un jour la civilisation de l'Univers. Voilà, du moins, ce qu'espèrent les jeunes intellectuels de Tokio.
Mais tout cela paraîtra peu important, en comparaison de ce (juc nous avons encore à dire. Nous touchons, présentement, à la caractéristique la plus mystérieuse et la plus significative de l'âme japonaise :
I A lîlt.WOI ru. J.M'dXAlSE 163
Le Japon est resté le pays du suicide.
La bravoure japonaise? N'est-elle point, en grande partie, faite de cette indéfinissable indi/fe- )'i')itia rnortis que les siècles évanouis ont transmise, inchangée, au xx* siècle? Acceptation aisée de ce qui est fatal et inéluctable, incuriosité et lassitude précoces, détachement prématuré des choses de la vie, désenchantement tranquille et profond, vertige silencieux, abdication de la personnalité cherchant une retraite sûre dans le néant; peut-être aussi une dépression nerveuse, une espèce d'alTaissement survenant après des paroxysmes d'exaltation, après d'excessives frénésies; un atîolement, un délire de la sensibilité, une certaine tendance au dramatique et au merveilleux, une disposition à préférer quelque fin subite et théâtrale aux mesquines contestations de la vie, à la nécessité de se justifier, de plaider et d'argumenter; tout cela, toutes ces choses vagues et indi'linissables, cette nostalgie d'un « je ne sais quoi » qui monte avec le brouillard bleu des îles enchanteresses, c'est tout cela qui me paraît engendrer, chez les Japonais, la prédisposition au suicide.
Voici une sluti.sii([ue montrant combien de Japonais et de Japoliaises ont volontairement renoncé à la vie, de 1897 à 1902 :
Années. Hommes. Femini's. l'oial.
Ce qui vous frappera, c'est raccroissement annuel de la sinistre manie. La progression est indéniable et il importerait d'étudier avec le plus grand soin ce mystérieux phénomène.
Un spécialiste bien connu des maladies mentales, le docteur Kure Shuzo, aidé par son frère M. Kure Benso, très versé dans les travaux de statistique, a, en août 1908, publié d'importants documents sur ce sujet. Les frères Kure s'expriment ainsi, dans le Waseda Bungaku : « 122.411 suicides ont été commis pendant les quinze années comprises entre .1890 et 1904. Le tableau suivant indique le détail des chiiïres, par périodes de trois années, durant ce laps de Icmpi :
Nombre de suicides.
La difficulté grandissante de la lutte pour la vie accompagne inévitablement l'introduction d'une
forme plus haute de la civilisation; elle est considérée comme une des plus importantes causes de l'augmentation rapide du nombre des suicides. C'est particulièrement dans la partie féminine de la population que le mal se développe. Autrefois, sous l'ancienne organisation sociale, les femmes trouvaient une protection dans leur faiblesse même : leur elTacement faisait leur sécurité. Toutes elles ignoraient les difficultés que rencontrent maintenant les plus émancipées d'entre elles quand elles se lancent dans la lutte pour la vie et qu'elles s'efforcent de s'assurer des moyens personnels d'existence. Aussi ce n'est pas seulement la manie du suicide qui se propage parjui les femmes japonaises, mais, simultanément, la criminalité el l'aliénation mentale.
Ce qui est frappant dans la manie du suicide, au Japon, c'est son caractère épidémiiiue. L'une de ces épidémies de suicide sévit naguère parmi les étudiants de l'Université de Tokio. Les uns se précipitèrent dans la cataracte de Kégon, près de Nikko ; les autres jugèrent plus magnifique encore de s'identifier à l'éternel en s'engouiïrant dans le cratère du volcan Asama. Une vingtaine disparurent ainsi, préférant à une « carrière » la mort sans [thrase... et sans examens.
Mais la cataracte de Kégon continue à exercer une attraction toute particulière. Dans le IHnri Koenshu du 10 mai 1908. M. Kiyama Kumajiro
lOG
LE JAPON MOnERMÎ
déplorait qu'au cours du mois de novembre précédent, 186 personnes eussent obéi à l'incantation funèbre que murmurent éternellement les ondes de la fantasti(|ue cascade. Près de deux cents personnes dévorées en un mois par le goulTre? N'est-ce point extraordinaire?
Des amoureux qui ne peuvent être unis pratiquent \ejoshi; ils meurent ensemble, persuadés, suivant la croyance bouddhique, que la force de leur amour pourra suffire à les unir dans un monde futur. Des conjoints, qui ne s'aiment point ou que le divorce ne disjoint pas assez vite, s'empoisonnent pour abréger des formalités oiseuses.
Au Japon, on se suicide à n'importe quel âge, par n'importe quel moyen et pour n'importe quoi; on s'éventre, on s'égorge, on s'empoisonne, on s'asphyxie, on se fait broyer par un train. Des mécontents se suppriment pour donner plus d'importance à une démonstration politique. Certains requérants, certains plaignants, afin d'attirer l'attention sur leur cause, deviennent leurs propres occiseurs, comme ces protestataires qui, chez nous, pour obtenir que leurs suppliques soient lues par les puissants, tirent, non point dans leur cervelle, mais en l'air, et à blanc, un coup de pistolet. En somme, c'est encore à la pendaison et à la noyade qu'ont le plus souvent recours ceux des Japonais et des Japonaises qui sont las de vivre, mais souvent ils embellissent l'instant hideux de
I A unAvoi m-; japonaise 167
leur dernier souffle en laissant aux vivants un joli sonnet élégia(iue ou quelcjuc pensée stoïque.
En 1895, quand le Japon, sous la pression de la Russie, de l'Allemagne et de la France, dut renoncer au fruit des victoires qu'il avait remportées sur les Chinois, quarante militaires, indignés, se tuèrent aussitôt. Au temps des guerres, quand le trépas de certains oflîciers est annoncé, il advient quelquefois que leur femme s'égorge pour ne pas leur survivre. Il est certain que si les Japonais eussent été vaincus par les Russes pendant la guerre de Manchourie, la plupart des amiraux et des généraux n'eussent pas voulu survivre à leur défaite. Ils se fussent bellement donné la mort.
Vaincre ou mouriri Ici, ces mots ne constituent point une exclamation; ce n'est point la fanfaronnade que peuvent proférer des simulateurs de l'héroïsme ancestral. Les guerriers de l'ancien Japon ont transmis aux soldats du Japon moderne l'obligation de vaincre ou de mourir. Le combattant japonais vainc, meurt ou se suicide. Le peuple japonais, d'ailleurs, impose la victoire à ses mandataires. 11 n'admet, de leur part, nulle défaillance, nul insuccès. Ainsi, du 11 février au 14 août, la flotte des croiseurs russes de Vladivostock réussit à surprendre et à couler, comme on le sait, de nombreux transports nippons. L'ami-
ral japonais Kamimura, chargé d'annihiler les croiseurs russes, ne parvint point, pendant longtemps, à les approcher. Aussi, l'opinion publique, au Japon, s'exaspéra; la maison de Kamimura fut lapidée; sa femme, insultée, dut se cacher; quant à ses fils, mis en quarantaine par leurs condisciples, ils s'entendaient poser, mais à chaque instant, cette unique question :
— Quand votre père va-t-il se décidera s'ouvrir le ventre?
Enfin, le 14 août, Kamimura coula le Rurik et mit en fuite les trois autres croiseurs russes et il regagna l'amour de ses compatriotes.
Les Européens, à certains instants de leur histoire, ont eu de ces exigences implacables. Les Anglais, en 1757, inculpaient de haute trahison et fusillaient l'amiral John Byng, coupable de n'avoir point transformé en victoire un combat indécis contre l'amiral français, La Gallissonnière. En France, le Comité de Salut public faisait décapiter le général Ilouchard, malgré sa victoire de llondschoote. Mais dans les nations européennes, de pareils actes (d'ailleurs fort injustes dans les deux cas que nous venons de citer) furent toujours exceptionnels et ils remontent à une époque éloignée.
Ce que je narre ici, c'est la vie d'hier :
Une scène grandiose, une sorte de communion patriotique, se passa à bord duMi/aisa, au moment