‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 26 sur 75 · I.K .lAl'uN MODIKM · texte numérisé non relu

I.K .lAl'uN MODIKM

Quelques jours après la signature du traiU'' de Portsmouth. le Mikasa sauta dans l'arsenal de Sascbo. Le commandant de cecuirassé n'étaitpoint à bord, et aucune responsîj,bilité ne [touvait lui incomber. Néanmoins, dès qu'il apprit, à terre, la nouvelle du sinistre, il jugea convenable, par point d'bonneur, de se suicider en se précipitant du haut d'un édifice.

En 1877, quand l'armée impériale finit par cerner les rebelles du clan de Satsuma.leur chef Saïgo fit en souriant une dernière partie de go, puis il lacéra, d'un poignard, ses entrailles : tous ses officiers l'imitèrent. Dans l'ancien Japon, il était coutumier que des samouraï s'ouvrissent le ventre pour suivre au royaume des ombres leur chef trépassé. En 1651, quand le shogun lemitsu expira, cinq grands daïmio commirent le harakiri, car il leur convenait d'aller l'assister parmi les esprits immortels.

Ce fut de tout temps un verlige funèbre ; les tombes voraces où se précipitaient tant de jeunes hommes, n'étaient jamais ropues; on se suicidait, parce qu'on avait reru une réprimande ou éprouvé un remords, ou connu un regret; on se tuait pour protester contre la rudesse d'un chef ou pour montrer qu'on désapprouvait les rigueurs d'une certaine consigne. On s'enfonçait un poignard dans l'abdomen, parce qu'on estimait qu'on s'était mal acquitté d'une mission. Des jeunes

i,A Bn.vvoriti: ,iaim)\ aisk

lillcs, des enfants s'immolaient sans une hésitation, sans un fiisson, sans une larme. Au Japon, le suicide était, et, pour beaucoup de gens, il est encore une élégance, une solution rapide aux mesquines difficultés de la vie, un raccourci commode, un chemin de traverse conduisant |)lus vite à l'éternité; une évasion, une instantanée mutation; le dépôt d'un fardeau, un allégement, un envoi, une délivrance.

Tout cela ramène invinciblement notre esprit aux souvenirs de la vie antique; nous revoyons à Pliilippes Cassius et Brutus s'immoler de leur propre épée : nous revoyons Antoine se suicider aprAs la trahison de Cléopàtre '.

1. « On peut donner ]ilusieurs causes de ceUe coutume si générale des Romains de se donner la mort : le progrès de la secte stoïquc (jui y encourageait: l'établissement des triomphes et de resclavago. qui liront pensera plusieurs grands hommes qu'il ne fallait pas survivre à une défaite ; l'avantage que les accusés avaient de se donner la mort plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devait être flétrie et leurs biens confisqués; une espèce de point d'honneur, peutêtre plus raisonnable que celui (|ui nous porte aujourd'hui à égorger notre ami pour un geste ou pour une parole; cnlin, une grand:^ commodité pour l'héroisme. chacun faisant finir la pièce qu'il jouait dans h- monde à l'endroit où il voulait.

« On pourrait ajouter une grande facilité dans l'exécution : l'âme, tout occupée de l'action qu'elle va faire, du motif qui la détermine, du péril qu'elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce que la passion fait sentir et jamais voir.

« Lamour-proprc, l'amour de notre conservation se transforme en tant de manières et agit par des princi|)es si contraires, (piil nous porte à sacrifier notre être pour l'amoiu" do notre

172 LE JAPON moderm:

De tous les pays du monde, le Japon reste celui où les humains hésitent le moins à se suicider*. Dès lors, comment s'étonner que ces insulaires s'exposent sans grand efTroi à être tués, ou qu'ils soient assez disposés à tuer autrui, puisqu'il leur arrive si fréquemment de se tuer de leurs propres mains?

Qu'appelons-nous noire avenir ? Noire avenir à tous, n'est-ce point la mort? Les Japonais sentent plus que nous la fatalité de la mort, son immanence, son inéluctabililé. Pourquoi tant songer à éviter l'inévitable? Leur moi individuel, leur moi périssable, se confond avec celte multitude de « moi )) qui s'appelle la patrie et qui ne meurt pas. Chaque Japonais sait qu'il expirera, mais le Daï nippon est éternel. Servir la patrie, la rendre plus glorieuse et plus prospère, n'est-ce point s'as-

êtro ; et tel est le cas que nous faisons do nous-mômc, que nous consentons à cesser do vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous mous aimons plus que notre vie môme. « 11 est certain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes cntreiu-ises (juMls n'étaient lorsque, par cotte puissance quon jjrenait sur soimômc, on pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance. » — Montesquieu, Les Ronuiins.

I. S'il en est un autre qui égale pcut-ciro, à cet égard, le .lapon, c'est la Chine.

LA BnAVOinE JAPONAISE 173

surer la plus heureuse immortalité? Que m'importe de mourir. Je mourrai, mais ma mortempôchera-t-elle la patrie d'être admirable; empêcherat-elle le mont Fuji d'être majestueux avec sa base dans l'Océan et son sommet dans le ciel? Sans moi, les printemps renaîtront, innombrables ; les fleurs s'épanouiront toujours aussi belles, et les générations se multiplieront toujours plus fortes sur la terre des ancêtres où planera mon esprit invisible, dans l'air léger.

Page 1