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CHAPITRE XVII

En 1903, et en 1904, le peuple japonais subissait une crise de frénésie nationaliste. — C'est rinstituteur japonais qui a fait le combattant de IVIandchourie.

Parmi tous ces facteurs de la bravoure japonaise quels sont ceux qui semblent permanents?

Certaines fatalités d'ordre cosmologique, qui ont sans doute contribué à travers les siècles à déterminer la mentalité des Japonais, subsisteront éternellement : d'effrayantes perturbations sismiques continueront à ébranler de temps en temps les îles japonaises.

D'autre part, la natalité chez les insulaires ne cesse d'augmenter avec une rapidité étonnante, accumulant chez eux des réserves d'hommes et d'énergies que stimulent dos besoins immenses, des convoitises et un elfréné besoin d'expansion et de grabuge. Il faut donc considérer comme constant ce symptôme, puisque, dans les temps où nous

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écrivons, il ne diminue pas, mais grandit. En outre, si les Japonais no i^ont pas cruels, ils sont tout au moins irascibles et violents. Leur tempérament est frénétique. On a vu aussi qu'au xx'' siècle, tout comme à l'époque féodale, les Japonais gardent une singulière prédisposition an suicide. L'indi/ferenlia uwrtis restera longtemps encore un Irait particulier de leur caractère.

(>e qui sera certainement moins durable que tout cela, c'est l'état de crise patriotique, l'état de frénésie nationaliste où se trouvait le peuple japonais en 1903 et en 1904. 11 faut bien en convenir, ce qui a été perpétuel au Japon depuis l'origine des temps jusqu'en 1868 et même jusqu'en 1877, c'est la guerre civile. Le péril blanc a unifié le Japon ; les entreprises russes, en Extrême-Orient, ont coïncidé avec une phase de l'histoire japonaise où une élite éclairée s'efforçait de souder définitivement les 283 morceaux de la patrie naissante.

Il ne faut point s'imaginer qu'alors l'exaltation chauvine des Nippons ait été naturelle et spontanée. Elle avait été créée, au contraire, par plusieurs années de surexcitations incessantes propagées par la presse. Surtout, les instituteurs des 27.000 écoles primaires avaient, depuis vingt ou trente ans, fanatisé les enfants du peuple. Au petit paysan, tout féru des innombrables supersti-

lions bouddhiques, le maître d'école avait prêché le culte de ce dieu unique: l'empereur, symbole vivant de la patrie. Depuis vingt ans, dans les masses populaires, l'instituteur avait surexcité, jusqu'à l'imbécillité, l'orgueil national et le mépris des Européens. Pendant que l'élite japonaise continuait, dans nos capitales, dans nos usines, dans nos arsenaux, ses investigations obséquieuses, la plèbe japonaise apprenait de ses éducateurs qu'elle constituait la plus noble, la plus brave, la plus intelligente des nations. J'ai eu maintes fois la preuve que le peuple, au Japon, n'avait jamais été clairement renseigné sur l'origine de tant d'inventions merveilleuses dont l'application faisait si vite sortir le Japon de son obscur moyen âge. Les voyageurs européens? Il fallait les traiter avec politesse, avec douceur, mais sans confiance. 11 fallait se préparer à combattre, pour l'indépendance du Nippon, contre les Occidentaux toujours agressifs.

Vous vous souvenez de cette époque qui suivit la guerre de 1870, quand les classes dirigeantes françaises s'efforçaient de refaire notre âme nationale? Alors les Français avaient encore une compréhension bien exacte du péril permanent auquel est exposée leur démocratie parce qu'aucune frontière naturelle ne la sépare de certains empires militaires dont la population ne cesse de croître avec une rapidité alarmante. C'était le temps où par

l'organisalion des bataillons scolaires, par la propagation des manuels de morale civique, par la vulgarisation d'ouvrages de Paul Bert et de Gabriel Compayré, la République s'efforçait do faire survivre l'idée patriotique à l'effondrement de toutes les croyances. Ce grand effort de rénovation nationale, de moralisation, ce qu'avaient rêvé les Prévost-Paradol et les Raoul Frary, tout ce'a a été appliqué, mais au Japon. Il s'agissait d'inculquer aux jeunes générations un sentiment nouveau que leurs pères n'avaient point connu ; il s'agissait d'enthousiasmer, en leur prêchant l'idée de l'unité nationale, ces enfants dont les aïeux avaient servi seulement un clan. C'est de l'école primaire qu'est sorti, prêt à se faire tuer, le combattant de Mandchourie. Car enfin qu'était-ce donc (|ue le soldat japonais de 1904, sinon un jeune rustre à l'esprit borné et n'ayant, en guise d'idées, que des superstitions, mais fanatisé par le maître d'école et persuadé, comme je l'ai montré, que des ennemis formidables menaçaient l'indépendance du Nippon. Ce ne fut pas un instinct sauvage, ni le 'plaisir de la tuerie et de la déprédation qui inspira au peuple japonais cet enthousiasme belliqueux dont le monde s'émerveilla en 1904 et qui ressemblait tant à l'élan patriotique des Français de 1793.

Mais la classe dirigeante était convaincue, depuis rinstallalion des soldats du tsar à Port-Arthur, qu'une guerre contre la Russie deviendrait inévi-

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table. Pendant dix années, elle n'avait rien négligé pour surchauffer, pour exalter l'esprit des générations nouvelles, et par l'intermédiaire de ces fervents zélateurs, les maîtres d'école, elle leur avait inspiré une haine implacable pour les Moscovites, en les représentant comme des conquérants insatiables, brutaux et pétris de défauts abominables. Les soldats japonais, quand ils mettaient le pied sur la terre de Mandchourie, croyaient tous qu'ils venaient combattre des hordes barbares, féroces, dont le désir était de s'emparer de la Corée, puis du Japon, afin de réduire en esclavage la population de ces deux pays. Voilà ce qui vous confirme bien que, dans l'esprit des Nippons, la guerre contre les Russes fut à la fois une guerre défensive et une révolution.

Dire que le peuple japonais, en 1904 et en 1905, a montré de la bravoure parce qu'un sanglant atavisme le faisait se complaire, d'instinct, aux choses de la guerre, ce serait méconnaître la constitution sociale de l'ancien Japon. Jusqu'au milieu du xix" siècle, seule la classe des samouraï eut une culture, une étiquette, une morale, un code d'honneur, une éducation guerrière et des principes; seule, elle entretint le culte des armes et l'admiration pour les exploits des héros. Oui, naguère, l'aristocratie, formée des familles samouraï, était seule à compter : environ deux millions de personnes la composaient ; cette caste vivait à la

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solde des daïmio, et, pour l'entretenir, la masse populaire, c'est-à-dire environ trente millions de paysans, était sans cesse pressurée. Dans l'ancien .lapon, c'est-à-dire avant 1808, cette masse populaire ne comptait pas, elle n'avait aucun droit, aucune dignité de vie ; elle était rançonnée, foulée et terrorisée par la caste samouraï qui avait, sur les rustres, droit de vie et de mort.

Tous les voyageurs européens qui ont visité le Japon avant 1868 ont remarqué la misère du peuple, son abjection, ses allures humbles et craintives et le respect suppliant qu'il manifestait toujours envers les membres de l'aristocratie guerrière. Certains samouraï, quand ils voulaient éprouver un sabre neuf, s'avançaient sans bruit derrière un pauvre fermier, et, d'une estocade, lui décollaient la tête. Aucune vindicte, aucun châtiment n'atteignait ceux qui avaient ainsi arrosé de sang humain une lame vierge.

Un peuple aussi avili par les hommes d'armes et aussi tremblant devant eux a-t-il pu produire, au xx' sièchî, urte génération dépositaire du moindre atavisme guerrier? Kvidemment non! Comment donc les petits troupiers japonais, comment les petits villageois, dont les pères et les grands-pères s'effaraient devant les seigneurs, comment les enfants du peuple ont-ils montré un héroïsme comparable à celui des rejetons des familles dominatrices ? Voilà encore un phénomène social très

surprenant, mais non inexplicable. Ces paysans — nous l'avons montré précédemment — n'avaient jamais eu qu'une existence très précaire, très misérable, très ol)SCure, très souffrante; la vie n'avait jamais eu pour eux que peu de douceurs. Nous avons montré aussi qu'ils étaient et sont restés, beaucoup plus que les aristocrates, imbus de convictions spiritualistes, de superstitions bouddhiques. Nous savons aussi comment les instituteurs ont fanatisé ces simples. Par surcroît, ils leur avaient persuadé que l'empereur, en leur permettant de faire partie de ses régiments et par conséquent en leur donnant le droit de porter les armes, leur avait gracieusement concédé un honneur qui naguère était réservé aux arrogants samouraï. Une pareille faveur impliquait, pour les hommes du peuple, le devoir de se battre aussi bien que les descendants de l'aristocratie guerrière. Et c'est ce qu'ils firent'. Les soldats japonais de 1904 étaient enthousiasmés par tous les symboles, toutes les allégories patriotiques; de même nos ancêtres de 1793 eussent écharpé quiconque se fût moqué du

1. Ou lit dans un volume somi-ofiiciel, \c Jopan Yiarbtok, et en tôle d'un chapitre intitulé « Armée et Marine », ces lignes :

« Pendant environ sept siècles qui se sont tormii;és en 18G7 avec labolition de la féodalité, le service militaire avait été l'exclusif pi ivilègc des Samaurai. Quand advint la résurrection du régime impérial et la complète réorganisation de tous les services de l'État, ce privilège fut converti en un devoir incombant également à tous les jeunes hommes de l.i nation. »

« canon d'alarme », de l' « aulel de la patrie » ou d'un couplet de Idi. Marseillaise.

La classe dirigeante avait réussi, au delà de ses espérances, à faire de ces bataillons d'hommes du peuple des bataillons de patriotes exaltés. Elle s'efforce maintenant de conserver et d'améliorer toujours les procédés pédagogiques par quoi d'aussi admirables résultats ont pu être obtenus. Pendant la guerre, elle multipliait à Tokio et dans toutes les villes les démonstrations patriotiques où prenaient part, à côté des corporations, les enfants des écoles chantant des^ chœurs et i)randissant des drapeaux. A chaque instant, pour fêter une nouvelle victoire ou pour honorer à leur retour les héros de Mandchourie, les Togo, les Oyama, les Nogi, toute la marmaille des écoles se massait en bataillons compacts, sur les places publiques, puis, hurlant des hymnes ou faisant retentir des fanfares, elle se déversait à travers les rues, clamant aigrement l'allégresse de la jeune et orgueilleuse patrie. Maintenant les guerres sont terminées, mais nous savons que les instituteurs deviennent de plus en plus les prêtres de la religion nationale, les prosélytes les plus convaincus d'un chauvinisme où se confond le culte de l'empereur, le culte des ancêtres et l'apothéose des héros.

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