‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 28 sur 75 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La bravoure japonaise ne s'altérera pas avant longtemps, mais rien ne dit qu'elle s'emploiera toujours à des fins nationalistes.

Les circonstances favoriseront-elles toujours la propagande patriotique des instituteurs primaires et la surexcitation constante du sentiment national ?

Une coïncidence, une conjonction, a permis aux hommes d'Etat japonais de faire de leur armée, au début du xx" siècle, la plus redoutable organisation guerrière qui existât, puisqu'elle était composée de patriotes fanatiques et superstitieux, obéissant sans raisonner, sans discuter, à une élite de positivistes scientifiques.

La masse populaire restera-t-clle longtemps aussi malléable, aussi crédule, aussi obéissante, aussi disciplinée, aussi disposée à se laisser conduire? Gardera-t-elle ses illusions, se contentera-

t-elle toujours de vivre avec des fantômes et de n'avoir que l'hallucination du bonheur?

Sera-l-elle toujours aussi amusée par l'apparat du patriotisme ; lui suffira-l-il toujours d'assister à des défilés ; se satisfera-l-elle toujours d'apparences; se paiera-t-elle toujours de mois?

De 18G7 à 1905, la conception de l'unité de l'empire a enflammé tous les Japonais : c'était une idée nouvelle; une passion plus qu'une idée , cette passion, jusqu'à présent, nul scepticisme n'a encore eu le temps de l'attiédir.

Comparée à nos patries d'Europe, la patrie japonaise, née au milieu du xix" siècle, est une patrie-enfant. Ce drapeau japonais, pour lequel tous les Nippons sont si fiers de se faire tuer, est un drapeau nouveau-né. 11 n'existait pas avant 1859. Oui, c'est seulement en 1859, quand le Japon, après deux siècles d'isolement volontaire, se vit contraint de reprendre contact avec les Européens, que ce pays sentit la nécessite d'avoir un drapeau national dont il s'était jusqu'alors fort bien passé. Avant 1859, chaque clan ne connaissait que l'étendard et le blason de son daïmio. En 1859, les rénovateurs du Japon résolurent d'adopter comme emblème national la bannière personnelle du mikado. De même, c'est seulement depuis 1890 qu'on célèbre annuellement le /cingenselsu, c'est-à-dire l'avènement du premier empereur du Japon, Jimmu Tenno, qu'on suppose avoir régné

en 660 avant Jésus-Christ. Avant 1890, personne n'avait jamais songea honorer la mémoire de ce fondateur hypothétique d'une dynastiequi, pendant des sièclesentiers, n'avait exercéaucun pouvoir. Étrange phénomène : le Japon, tout en imitant l'Europe, s'efforce de reconstituer son propre passé et de s'inventer une histoire !

Quand j'arrivai au Japon, à la fin de la guerre de Mandchourie, le patriotisme japonais, dans toutes ses manifestations, m'apparut comme un patriotisme de néophytes, de débutants et — oserai-je écrire ce mot? — de jobards incapables de comprendre le ridicule qui s'attache à certaines attitudes excessives dontl'Occidents'estfatigué. Ils prenaient tout au sérieux et brandissaient avec des airs tragiques maints accessoires, que les nations européennes, peu à peu, délaissent. Je songeais que ces patriotes japonais devaient accomplir patriotiquement jusqu'aux actes les plus triviaux de la vie. Leur armée aussi, quand je l'avais traversée, de Moukden à Dalny, m'avait paru être une armée d'élèves zélés et fanatiques, toujours appliqués à exécuter à la lettre, minutieusement, les moindres prescriptions de la théorie. 11 était évident que tous ces hommes étaient heureux de porter des uniformes, de manier des fusils et des canons. Leurs guerres anciennes, de clan à clan, s'accompagnaient d'un appareil moins imposant. Ce qui était inusité pour eux, et, par conséquent,

très amusant, c'était d'employer tout un matériel nouveau ; c'était de faire l'essai des drapeaux, des clairons; d'entendre retentir les mots de gloire. de victoire, de patrie, et de se mouvoir parmi ces sacres oripeaux que l'Europe, elle, a vus pendant des siècles, claquer dans le vent des batailles et la fumée des canons.

Mais, en dépit de toutes les précautions prises par le gouvernement, les idées européennes s'infiltrent dans les masses populaires ; elles minent lentement les antiques croyances. Une eau glacée coule, en ruisselets invisibles, vers ces brasiers où se réciiaufTe l'âme du vieux Japon. Le raisonnement est un acide qui ronge l'effigie des dieux. L'individu japonais, de plus en plus, prend conscience de soi-môme, de sa propre individualité, de sa propre vie. La fonction crée l'organe et l'organe crée la fonction. Au milieu du xix* siècle, pour résister aux Européens, la classe dirigeante japonaise a voulu que le Japon adoptât leurs moyens d'action, leurs engins, leurs armements et jusqu'à leur organisation politique. Mais il se trouve que l'emploi de tous ces systèmes et de tous ces rouages, en forçant à chaque instant Ihomme japonais à penser et à agir comme le ferait un Occidental, précipite, et avec une rapidité inouïe, l'évolution de l'âme japonaise. Pour payer leurs artilleries et leurs escadres, force a été aux Nippons de s'ingénier à développer la for-

I,E JAPON MOnER\E

lune nationale. Des conditions économiques nouvelles, des procédés jusqu'alors inconnus d'eux, se sont imposés aux Japonais et les obligent à se comporter d'une manière radicalement nouvelle. L'individualisme, le mercantilisme, le développement subit des moyens de transport et de communication, les prêts d'argent sollicités et obtenus de l'étranger, puis la parodie du parlementarisme et le simulacre de la liberté de la presse, l'initiation à la science occidentale d'un nombre, chaque année plus grand, de jeunes étudiants, enfin la proximité du point terminus du Transsibérien, qui a mis Tokio à quinze jours de Paris, autant d'éléments qui accélèrent la transformation de l'âme japonaise. On dit que ce n'est pas Tliabit qui fait le moine. Et pourtant, jusqu'à un certain point, l'uniforme ne fait-il pas le soldat? Un homme soudainement enrichi et mieux habillé qu'au temps de sa jeunesse ne linit-il pas par adopter les idées d'un bourgeois cl par imiter les allures d'un gentleman ?

Jusqu'à nos jours, le Japon, avec son culte des morls et ses autels installés à chaque foyer 5 le Japon, avec ses Lares, divinités invisibles mais redoutables, qui gardent la demeure des hommes et surveillent leurs actes ; le Japon, avec ses héros, ses génies, sa mythologie et ses guerriers Spartiates; le Japon, avec la subordination qu'il impose à l'individu cl le rôle infévieur qu'il attri-

LA BRAVOURE .lAI'OXAISB

bue à la femme ; le Japon, avec la distinction précise qu'il établit entre la mater fainilins et la courtisane', le Japon, c'est le monde antique.

Mais c'est un monde antique dont le décor semble lentement s'enfoncer dans des brumes d'où surgissent déjà les fondations d'une société nouvelle. Des ténèbres toujours plus épaisses s'amassent autour de cet Olympe oi^i les dieux joyeux de la mythologie japonaise ne se sentent plus en sûreté : ces immortels, consternés, regardent apparaître la silhouette redoutable du veau d'or. Le veau d'or ! Dans l'ancien Japon, les samouraï l'eussent fait ramper devant eux; ils l'eussent terrorisé au point de le rendre inoffensif.

Mais maintenant ! inondant que s'enrichissent chaque jour davantage les nouveaux riches, et que le goût du luxe tend à remplacer la simplicité des générations précédentes, le prolétariat ne cesse de devenir à la fois plus nombreux et plus misérable.

Le paupérisme frappe cruellement la population ouvrière du Japon. Les conflits deviennent chaque année plus nombreux entre le capital et le travail. De plus en plus aussi l'individu tend à se dégager du vieux communisme inconscient, du communisme latent (lue lui imposait le culte des ancêtres

1. Plusieurs politiciens réputés ont, il est vrai, épousé des geishas, mais celles-ci ont aussitôt adopté la vie effacée et semi-rcclusc di-s femmes mariées. Lire le livre IV.

et le lien familial. Affranchi de l'esprit grégaire et devenu individu libre, ira-t-il jusqu'à se précipiter dans ce communisme conscient : le collectivisme ? Voilà un grand problème. Je n'aurai point la prétention de le résoudre, mais j'oserai l'étudier^

Ce n'est point que, de nos jours, le parti socialiste soit encore bien fort au Japon, ni qu'il soit capable d'une vaste propagande.

Mais il existe, c'est déjà beaucoup !

Sans doute, pour quelque temps encore, la masse populaire, fortement maintenue par ses cadres, restera fidèle aux dieux du Nippon et au culte de la patrie. Pour quelque temps encore, elle restera ré frac taire à toute idée d'internationalisme et d'humanitarisme. Trop récemment menacée dans ses intérêts vitaux parles hommes blancs, elle gardera longtemps la haine et la peur de l'étranger. Elle conservera cet égoïsme étroit si particulier aux peuples insulaires et qu'on a remarqué — mais à un moindre degré — chez les Anglo-Saxons. Pour longtemps, le Japon sera incapable de concevoir une autre ambition que celle de son propre bonheur. En Europe (et surtout en France), la plupart de nos intellectuels, de nos inventeurs, de nos savants, de nos réformateurs, envisagent l'avenir de l'humanité en général plutôt que les intérêts particuliers de leur propre patrie. Un désintéres-

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