‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 29 sur 75 · I.A nnWOlRE JAPONAISE · texte numérisé non relu

I.A nnWOlRE JAPONAISE

seinént de celle sorte n'ennoblira pas, avanl longtemps, la mentalité japonaise. Au Japon, tout, même la science, môme la philosophie, a un caractère étroitement nationaliste. Les Japonais ne pensent qu'au Japon, ne conçoivent que le Japon. Le salut du Japon est pour tous la loi suprême. Je le répèle : l'humanitarisme, l'internationalisme restent, pour les Japonais, des chimères incompréhensibles et ridicules. Qui, d'ailleurs, leur en parla jamais, sinon quelques chrétiens sans influence et déjà initiés, par leur conversion, à la pensée occidentale? Présentement, les Japonais songent à ceux des Européens sentimentaux qui déblatèrent contre la guerre avec le même mépris qu'inspiraient naguère aux Européens les Chinois du tempspassé, les Chinois veules, flasques etauxquels répugnaient si fortement les choses militaires.

El, pourtant, de graves conflits politiques et sociaux seront difficilement évités. De nos jours, les ministres ne sont responsables qu'envers l'Empereur. L'absolue souveraineté et la divinité du mikado sont deux dogmes devant lesquels chacun prétend s'incliner respectueusement. Mais les hommes qui, en leur for intérieur, rient de ce mythe deviennent de plus en plus nombreux Un jour viendra où le peuple voudra obtenir le droit de voter et de nommer un Parlement qui ne serait pas une simple réunion de figurants...

Tiraillé, hésitant entre les forces qu'il tient de

son passé et les nécessités du présent, l'homme japonais, en s'éloignant des temps féodaux et en s'accoutumant à l'outillage européen comme aux procédés européens, deviendra de moins en moins différent de l'homme européen.

Longtemps, pourtant, son âme asiatique gardera les plus importantes de ses caractéristiques que nous lui connaissons aujourd'hui. Sa bravoure povrra, peu à peu, perdre ce qiCelle nous paraît auoir maintenant d'exorbitant et de frénétique. Elle subsistera toutefois. Les Japonais, pendant longtemps encore, resteront plus prêts que nous à tuer, à se tuer ou à se faire tuer.

Si les Japonais restent braves, cela n'implique point qu'ils garderont leur docilité et leur crédulité. Qui sait? Bientôt la masse populaire sera peut-être préoccupée d'améliorer son existence matérielle plutôt que d'augmenter encore une gloire militaire qui n'emplit pas les ventres creux. Je ne dis point que les Japonais n'entreprendront plus jamais de guerres. Je suis même enclinà penser le contraire. Mais rien ne nous garantit que leurs régiments y montreront de nouveau cet enthousiasme qui fit l'admiration du monde en 1904 et 1905. On n'exalterait peut-être plus aussi aisément qu'autrefois les Japonais en leur répétant qu'il faut humilier les Occidentaux. La révolution contre les blancs a été faite et il n'y a point lieu de la refaire. Les Japonais savent qu'ils ont

LA BHAV01RE JAPONAISE i91

humilié les blancs en 1904 et 1905, mais qu'y ont-ils gagné? Une effroyable misère. Reste la Chine à rançonner. L'affaire serait-l-elle profitable?

La bravoure Japonaise subsistera, mais rien ne nous dit qu'elle pourra être toujours employée à des fins nationalistes. De même que les Japonais se sont assimilé en trente années tous nos procédés matériels, de même, peut-être, leur évolution psychologique et sociale s'accomplira prodigieusement vite. Avant que le xx" siècle ait vu sa centième année, les Japonais chercheront peut-être à détruire tout ce qui ditrérencie encore leur société d'une société occidentale. De telles tentatives n'iraient point sans des perturbations terribles, sans d'effroyables convulsions intérieures.

Pays de guerres civiles, mais unifié au milieu du XIX" siècle par le péril blanc, le Japon, pour se transformer définitivement et devenir une nation réellement semblable à celles qui mènent la civilisation, devra-t-il retourner à la guerre civile? Un philosophe japonais écrivait récemment :

« 11 faut redouter comme une calamité la pénétration des idées révolutionnaires et des principes du socialisme militant dans un pays on l'on fait si bon marclié de la rie Inonaine. »

Ce sage a voulu dire que ses compatriotes, essentiellement hommes d'action, ne se satisferaient point, pour exprimer leur ressentiment, de parlotes, de meetings et de congrès.

LE JAPON MODLKNK

Ce mépris du danger, ces frénésies homicides auxquels ne purent pas, en iMandchourie, résister les Russes, ils les montreraient également dans des conflits sociaux, dans des luttes pour la reconstruction intérieure de leur pays. Ils oseraient faire une révolution sociale, comme ils ont osé prendre la responsabilité de la guerre. Mais ne serait-il point étrange que le Japon, après s'être unifié par peur de l'Europe, après s'être rendu invincible, grâce aux armes empruntées à l'Europe, allât, à cause des idées socialistes importées d'Europe, retomber sous la fatalité de la guerre civile?

A supposer qu'elle ne se soit pas de nouveau manifestée dans quelque grande guerre, il y aurait encore, en ces occurrences, de beaux jours pour la bravoure japonaise.

Page 1