LIVRE DEUXIÈME LA FOLIE DE SEPTEMBRE
Après les allégresses immenses de la victoire, le sourire des petits hommes jaunes se changea soudain en une grimace sinistre; leurs yeux, toujours joyeux, s'emplirent de haine; il y eut des reflets sanglants dans leurs prunelles; leurs mains se firent des griffes et. leurs drapeaux devinrent des torches. L'émeute hurla et se tordit dans les flammes des incendies; les gentils gnomes jovials semblèrent être, pendant quarante-huit heures, des diables farouches; les pires catastrophes parurent imminentes et furent imminentes
Le 5 et le 6 septembre 1905, à Tokio, j'ai éprouvé la plus grande surprise et la plus grande déconvenue de ma vie. Le peuple japonais, qui m'avait jusqu'alors étonné par sa discipline, m'étonna par les fureurs d'une subite folie. Une secousse vio-
lente agita un instant la capitale et on put redouter que les cadres sociaux institués depuis 1868 n'allassent se disloquer.
Il importe que les troubles de septembre soient narrés avec précision. Les journaux européens, jugeant seulementd'après le nombre de personnes qui perdirent leur vie dans ces échauffourées, leur accordèrent peu d'importance. Il faut qu'on sache quelles lurent, dans ce temps-là, les appréhensions des hommes qui occupaient le pouvoir et quelles étranges hésitations paralysèrent un instant l'armée. Nous nous souviendrons de quels désordres est capable le plus ordonné des peuples et quelles frénésies cachent ses sourires.
Le 29 août au soir, le bruit courut dans Tokio que la paix venait d'être signée à Porlsmouth. Il fut impossible d'obtenir confirmation de cette nouvelle. A l'issue d'une réunion des conseillers de l'empereur, le journal officieux Kokumin publia seulement une note optimiste en ce qui concernait les chances de paix. La capitale était calme et on n'eût pu y surprendre aucun symptôme d'aucune sorte.
Pendant la journée du 30, on affirma, dans les milieux politiques, que la paix avait été conclue. Mais le gouvernement l'esta muet et les journaux de la capitale ne reçurent point les télégrammes envoyés par leurs correspondants de Portsmouth. Dans la nuit du 30, on chuchota que l'indemnité obtenue des Russes n'était point aussi élevée qu'on