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CHAPITRE III L'homme japonais

Les Japonais sont, en général, des hommes très petits, très fïuets et moins robustes que les Européens. Cette infériorité corporelle, ils la reconnaissent eux-mêmes, et les étrangers dont les observations ont été faites avec méthode et objectivité ne la discutent pas. L'armée japonaise a montré, pendant les dernières guerres contre la Chine et contre la Russie, une exemplaire endurance. Mais il faut savoir que l'armée japonaise constitue, dans l'ensemble de la nation, une vérilahle élite physique.

En effet, les bureaux de recrutement, disposant d'inlîriiment plus de conscrits qu'ils ne doivent en incorpoier pour former leurs classes, n'admettent l'honneur de servir que les sujets les plus vigoureux, et ceux-là sont presque tous originaires des campagnes. Pour les citadins, pour la jeunesse intellectuelle, les cas de dispense sont innom-

brables. Vers la fin de la dernière guerre contre la Russie, alors que, pour reconstituer des régiments anéantis, les bureaux de recrutement devaient forcément se montrer moins méticuleux, une diminution de la force musculaire, sinon de la valeur morale des troupes, fut remarquée par leurs adversaires eux-mêmes.

Les masses japonaises, qu'on les observe les jours de grands rassemblements populaires ou bien qu'on regarde simplement défiler un régiment de ligne, présentent une singularité dont on n'est point tout d'abord frappé, précisément parce que cette particularité collective consiste en un manque absolu de particularités individuelles. Les hommes japonais semblent tous pareils les uns aux autres, par la taille, par la corpulence et par la couleur de leurs cheveux, qui est invariablement d'un noir absolu. Dans les troupes d'infanterie, il semble que les rangs et les files aient été formés par des chefs soucieux d'éliminer les troupiers trop grands ou trop petits, tous ceux dont la spéciale conformation physique eût déparé l'absolue symétrie de l'ensemble. Mais non ! Cette symétrie, elle est naturelle, elle n'a point été obtenue par la sélection.

Cette nation est un bronze parfaitement fondu. Il est impossible de découvrir et d'isoler les métaux qui l'ont jadis composé. Les immigrants des temps préhistoriques : Mongols, Malais et

Coréens, ont si longtemps été enfermés ensemble dans les îles nippones, ils ont si longtemps bouillonné dans ce creuset séparé pendant des siècles des grands gisements humains, qu'ils ont fini par former un type neuf et différent de tous les autres. Quand j'arrivai au Japon, mêlé aux prisonniers russes, après la bataille de Moukden, c'était, coulant perpétuellement vers le Sud, vers les ports d'embarquement, une marée d'adolescents tout fiers de servir et tout prêts à mourir, un flux d'illusions et d'enthousiasmes juvéniles. Et une observation capitale s'imposait à mes yeux attentifs : tous ces soldats japonais avaient la même taille, le même volume, les mêmes traits, leurs regards étaient les mêmes et exprimaient une même qualité de pensée. Où qu'on aille, du nord au sud de l'empire nippon, on trouve les mêmes Japonais et les mêmes Japonaises. C'est une race homogène dont tous les types sont identiques et, suivant un mot heureux qui n'est pas de moi, « interchangeables ».

Les Japonais s'alimentent mal, et on a vu, dans le précédent chapitre, qu'ils s'alimentent mal depuis des siècles. Aujourd'hui, ils consomment presque exclusivement du riz et du poisson ; mais en quantité très petite, si petite qu'un Européen dépérirait à leur régime, comme cela fut maintes

fois prouvé. Depuis l'introduction de la civilisation et des mœurs d'Occident, la santé publique s'améliore. Les équipages de la marine de guerre étaient autrefois ravagés par le kakké (ou béri-béri). En i881, 231 sur 1.000 marins étaient atteints et 49 succombaient. Après l'introduction de la viande et du pain, dans l'ordinaire des marins, ce fléau a pour ainsi dire disparu. En 1898 il n'y avait plus 1 marin sur .1.000 qui payât sa dette à un fléau naguère si redouté. Il existe une exceptionnelle, mais peu nombreuse catégorie de Japonais, les siimo lori ou lutteurs, qui sont gigantesques. Leur corpulence étonne, leur force herculéenne peut être comparée à celle des meilleurs athlètes de l'Europe. Mais, précisément, ces Japonais anormaux appartiennent à des familles qui ne s'allient jamais qu'entre elles, et où, dans les repas, la consommation de la viande est permanente depuis de nombreuses générations. Dans ces familles de lutteurs, les jeunes hommes sont nourris, éduqués, entraînés en vue des combats qui constitueront leur profession exclusive et lucrative.

Mais, jusqu'à présent, la masse du peuple japonais est restée presque exclusivement végétarienne et ichtyophagc.

L'enseignement bouddhi(iue, dès le vu* siècle, semble avoir propagé dans le peuple japonais cette répugnance pour la chair des animaux. De nos jours, la classe gouvernante, soucieuse d'amé-

liorer les capacités physiques des nouvelles générations, voudrait réagir contre cette excessive sobriété du peuple. Les troupiers, dans les casernes ou en campagne, reçoivent chaque jour un petit morceau de viande, et, tout comme les marins, ils bénéficient extrêmement de cette alimentation carnée.

Si les Japonais se sustentent" mal, il faut dire, en revanche, qu'ils s'abstiennent rigoureusement des poisons par quoi d'autres races se fouettent, s'éperonnsnt, se surexcitent ou bien obtiennent des rêveries merveilleuses, mais au détriment de leurs énergies latentes. A aucune époque de leur histoire, les Japonais n'ont fumé l'opium. Ils ne boivent point d'alcool; leur eau-de-vie de riz, le sakké, dont une très petite quantité suffit à les griser, est un breuvage si anodin que les Européens peuvent en absorber un litre sans se trouver en état d'ivresse. Ils ignorent aussi l'usage des excitants comme le café; leur thé est si faible que les Anglais, les Russes et les Chinois s'accordent à le trouver incolore, inodore et sans saveur. F.n fait, la grande masse du peuple japonais ne boit que de l'eau.

Les Japonais compensent leur relative faiblesse physique par une agilité, une souplesse de petits félins. Ce sont des marcheurs et des coureurs

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