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plainte douloureuse, l'hymne national. Deux charges désespérées de la police furent repoussées et les agents roués de coups déguerpirent. Mais les assaillants, de leur propre mouvement, s'éloignèrent du Palais et se divisèrent en deux colonnes. La première se précipita vers les bureaux (lu journal ofllcieux Kokurain. Elle eut une collision terrible avec un gros contingent de policiers et plusieurs personnes reçurent de ceux-ci des l)lessures mortelles. Deux émeutiers, percés de part en part, roulèrent sur le sol pour ne plus se relever. Néanmoins, la fureur populaire devait triompher. Les bureaux du Kokumln furent envahis, saccagés et tout le matériel qu'ils contenaient fut mis en miettes. La seconde colonne, partie de llibya-Park s'était rendue au théâtre Shintomi où un autre meeting avait été préparé. Là aussi les gardiens de la paix devaient bientôt lâcher pied. La veille encore, ils étaient pleins de morgue. Leur autoritarisme * cassant et blessant avait été jusqu'alors supporté avec une apparente indilîérence par le peuple. Mais voilà que, tout à coup, ces petits despotes rossés, battus, passés à tabac, lapidés, étaient chassés de leurs postes que les émeutiers, incontinent, pétrolaient et enflammaient. Certains de ces « sergots », enfermés dans des sacs, étaient durement bàtonnés par le public. Je me demandais si je ne rêvais pas. Rien ne pouvait plus arrêter la vague humaine qui se portait au
ministère de rinlérieur. A trois lieuros, une grêle de pierres s'abattait sur cette construction dont la foule heurtait les murs avec des béliers improvisés. Des étudiants portaient, fichées sur des bambous, des têtes en plâtre à l'effigie des ministres. Sergents de ville et gendarmes chargeaient les manifestants à coups de sabre, mais accablés sous le nombre, ils devaient se replier. Les enfants, les adolescents, étaient, de tons les manifestants, ceux qui se montraient les plus acharnés. Sans miséricorde, ils lapidaient les agents dont beaucoup déjà étaient ensanglantés. Soudain, le bruit se répandit dans la foule que, par une coïncidence singulière, l'homme le plus impopulaire du Japon, le comte Ratsura, président du conseil, se trouvait bloqué au ministère de l'Intérieur. Aussitôt cinq émeuliers, dégainant des sabres qu'ils avaient jusqu'alors dissimulés sous leur kimono, se précipitèrent dans la cour du ministère. Mais ils furent entourés par la police. Un colonel, àmi d'enfance du comte Katsura, fendit la lôle de l'un de ces énergumènes; un second fut transpercé d'un coup de pointe ; les trois autres, grièvement blessés, étaient capturés. Cependant, au dehors, les manifestants continuaient leurs frénétiques assauts, et, au moyen de morceau.x d'élolfe trempés dans du pétrole, ils parvenaient à incendier l'une des ailes de l'immeuble gouvernemental. FMusieurs pompes à incendie étaient en hàlc amenées, mais aussitôt
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des milliers de cailloux s'abattaient sur elles, et je me rappelle encore le bruit de carillon produit par les projectiles qui frappaient leurs cuivres étincelants. Les pompiers devaient s'enfuir au galop de leurs chevaux ; un de leurs engins était renversé par les émeutiers, cependant que l'incendie continuait son œuvre. Une partie de la demeure du ministre de l'Intérieur n'était bienlôl plus qu'un amas de décombres rougeoyants. Ln construction entière, battue de poutres et criblée de pierres, semblait vouée à une imminente destruclion. Les agents, en complet dé.*arroi, n'oppc-saient plus qu'une résistance molle aux émeutiers. Il ne paraissait point que le chef de la police fût en rien cajjable de faire face à une situation aussi menaçante. Le crépuscule tombait, quand deux compagnies de la garde impériale arrivèrent au pas de gymnasticjue et se rangèrent devant le ministère. Leur intervention eût pu être décisive mais ces soldats, après s'être alignés, demeureront inertes. Par-dessus leur tête la foule continuait à lancer, sur l'immeuble ministériel, ses projectiles. Des patrouilles de cavalerie apparurent aussi. Elles circulaient dans la ville au petit trot. 11 me paraissait évident qu'elles ne faisaient aucun elTort pour disperser les insurgés. Ceux-ci, après les avoir laissé passer, se reformaient derrière elles. Des bandes inquiétantes se mettaient en marche; on les voyait partir en rangs serrés;
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elles avaient, sans aucun doute, leurs desseins. Il eût été facile aux cavaliers de* les empêcher de nuire. Ils n'en firent rien. Ils retenaient leurs montures, cherchant sans aucun doute à éviter d'entrer en collision avec des hommes, dont, au fond du cœur, ils partageaient les sentiments.
Ces scènes se passaient à cinquante mètres de l'Impérial Hôtel que deux ou trois jardinets séparent du ministère de l'Intérieur. Les Européens de passage à Tokio, en sentant de quels dangers la situation s'était subitement chargée, avaient presque tous regagné ce grand caravansérail. Stupéfaits, ils échangeaient, dans toutes les langues du monde, des réflexions pessimistes. Des rumeurs sinistres étaient déjà propagées : on assurait que le chemin de fer de Tokio à Yokohama venait d'être coupé par des hordes do fanatiques. Un véritable soulèvement populaire allait, dès le lendemain, remplir Tokio de ruines et de sang. Des gens timorés déploraient amèrement de n'avoir point gagné Yokohama dès le commencement des troubles.
La nuit fut alarmante; les bandes loin de se disperser grossirent: des colonnes de feux, des gerbes d'étincelles montèrent, des lueurs tragicpies s'emparèrent du ciel ; dans tous les ([uarliers à la fois les postes de police flambèrent. On compta plus de cinquante de ces incendies qui, à chaciue instant, menaçaient Tokio d'une conflagration générale. Les agents de police et les gendarmes,
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assaillis sans relâche par de vérital)les cohortes d'hommes armés de bâtons et de sabres succombaient sous le nombre et s'enfuyaient après avoir été roués de coups. Toute la nuit se passa en échaufTourées, en scènes sanglantes. Je m'attendais à voir la capitale entièrement occupée par la troupe, dès l'aurore du 6 septembre, mais, à ma grande surprise, les perturbateurs ne se heurtèrent à aucune force capable de leur résister. Je me demande encore maintenant quelles étranges hésitations, quelles dissensions, quelles craintes empêchèrent la proclamation de l'état de siège qui s'imj)Osait pourtant dès ce jour-l<à. Ce fut, pendant quelques heures critiques, l'impression très nette de beaucoup d'étrangers que la troupe était hésitante, inerte, prête à désobéir et vaguement complice des émeutiers dont elle semblait sur le point de [)artager la folie.
L'émeute, dès le matin du G, paraissait dégénérer en un soulèvement social et en un mouvement anti-chrétien. Les postes de police continuaient à flamber et des furieux s'acharnaient encore contre la maison du ministre de l'Intérieur; ils enfonçaient SCS murs extérieurs, ils y précipitaient des torches enflammées.
Par surcroit, des hordes d'indigents, de misérables, parmi lesquels on remarquait de nombreux Kurumaya, assaillaient les tramways électriques sur les esplanades qui entourent le palais impérial.
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Le souverain, du fond de sa résidence, pouvait entendre les hurlements de la foule ; il pouvait voir les colonnes de fumée et les flammes crépitantes qui s'élevaient de ces véhicules renversés et enduits de pétrole. Trente tramways électriques furent ainsi changés en des amoncellements de ferrailles enchevêtrées et tordues, et bientôt les bureaux mêmes de laCompagriie électrique n'étaient plus qu'un brasier. Les missionnaires, qu'ils fussent catholiques ou protestants, recevaient de leurs catéchumènes des avis effrayants. 11 devenait évident que des attentats se préparaient, sinon contre leur personne, du moins contre leurs églises. Excitée par de mystérieux agitateurs, la populace bouillonnait autour des institutions chrétiennes, formant des attroupements d'oii partaient des injures et des menaces.
Dans le quartier de Tsukiji, où se trouvent plusieurs églises catholiques et protestantes, une tourbe s'ameutait, vociférait, proférait mille insultes. Des gens criaient que les édifices chrétiens n'échapperaient point à une imminente destruction. Car les chrétiens étaient décidément des gens dangereux, des ennemis du Japon. Des pillards, des malfaiteurs apparaissaient, attendant l'instant propice à leurs rapines. Les sœurs françaises de saint Paul de Chartres, alarmées par les rapports que leur faisaient des femmes converties au christianisme, envoyaient pendant la journée leurs
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pupilles à Yokohama. La nuit venue, substituant à leur costume religieux des kimonos japonais, elles s'enfuyaient elles-mêmes de leur couvent et elles allaient chercher un asile à la légation de France. La tempête allait se déchaîner au parcd'Asakusa : un capitaine de l'Armée du Salut ayant entrepris de haranguer le peuple pour lui dénionlrcr combien sa fureur était excessive, ne parvint qu'à exacerber ses auditeurs. Un flot d'émeutiers se précipita vers l'église de l'Armée du Salut et l'incendia. Ce fut le commencement d'une série d'attentats auxquels les missionnaires ne pouvaient en rien songer à résister. Presque aussitôt deux temples méthodistes étaient rasés jusqu'à leurs fondations. Une église anglaise d'Asakusa, puis une chapelle de la mission Scandinave étaient à leur f'^ur incendiées. L'église orthodoxe russe, que r'^vait point quittée, malgré la guerre, le vénérable évêque Nicolaï, courait le plus grand danger et des troupes y avaient été envoyées en hâte. Elle fut sauvée par la sagesse et le sang-froid d'un capitaine japonais de la garde impériale, qui dispersa la populace déchaînée en prononçant seulement ces simples paroles : « Le peuple peut être tranquille. C'est son armée qui occupe cette position.» Mais à onze heures du soir, une autre bandeassaillait subitement l'école catholique française du père Ballet et elle la livrait aux flammes. Depuis le matin, le père Ballet, prévenu par ses catéchumènes,