‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 35 sur 75 · I \ FOI.IE DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

I \ FOI.IE DE SEPTEMBRE

atlitude ferme : l'émeule se tut, s'évanouit, se vaporisa, s'escamola, sans qu'on sut ce qu'elle était devenue. Et. pendant plusieurs jours, Tokio, silencieux, morne, dégrisé, contempla avec une espèce d'hébétude, des amas de planches calcinées, des cendres, des ruines, des décombres, tout le décor sinistre des insurrections.

J'écrivis, le 10 septembre, ces notes : « Certes, toutes les capitales du monde ont eu leurs perturbations. Ici, l'ordre a été rétabli sans qu'un coup de feu ait été tiré. Ce n'est pas à des Européens qu'il convient de se montrer choqués d'une émeute de quarante-huit heures. Aussi gardet-on de ces troubles une opinion toute difTérenle suivant qu'on les envisage après coup, après leur avorlement, au point de vue de leurs résultats qui furent nuls, ou suivant qu'on se remémore quelles menaces terribles ils firent planer, du 5 au 8, sur le pays. Les plus vieux résidents eux-mêmes et beaucoup de Japonais redoutaient de graves éventualités : on sentit un instant l'État osciller sur ses bases. Kaut-il, parce qu'il a repris maintenant son équilibre, prétendre qu'on n'a point senti les secousses qui l'agitaient? Les Européens les mieux avertis des mœurs japonaises confessent leur incertitude. Tous, missionnaires, professeurs, commerçants, journalisles et agents diplomatiques, en sont encore, à l'heure actuelle, réduits aux hypothèses. Le mouvement avait-il été organisé ou spontané?

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Comment a-t-il aussi rapidementévoliié? Comment, de simple manifestation nationaliste, a-l-il pu, presque instantanément, dégénérer en émeute uù se ruèrent tous les mécontents? Qui avait pris la peine de concentrer à Tokio tous les bravi, tous les aventuriers à gages, tous les soshis qu'on y a vus le 5 et le 6 septembre ? Qui avait mobilisé tous les miséreux de la capitale? Comment ce mouvement, patriotique à son origine, a-t-il pu se changer en une bagarre anticapitaliste, antiétrangère et antichrétienne ? Est-il véritablement terminé ou recommencera-t-il dès que l'état de siège sera supprimé ? Comme je me proposais d'envoyer un télégramme exprimant mes prévisions optimistes, certains de mes amis japonais ont murmuré à mon oreille :

— Ne vous hâtez pas trop. Attendez encore. Ici. on" ne sait jamais. »

Beaucoup de Japonais avouaient ne rien comprendre à cette agitation et être incapables de prévoir ses conséquences.

D'oîi vient donc que ces échauffourées aient si grandement ému tous les Européens qui y ont assisté ; pourquoi laisseront-elles dans l'esprit des hommes les mieux disposés en faveur du Japon, une inquiétude, une méfiance en ce qui concerne l'avenir de ce pays? Pourquoi une émeute à Tokio nous impressionna-t-elle infiniment plus que ne l'eût fait n'importe quelle émeute en Europe? J'y

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ai beaucoup pensé; J'essaierai de répondre à ces questions tout en m'eiïorçant de rester juste.

1" Eu Europe, une émeute s'annonce toujours par des symptômes préliminaires. Ici, le contraste fut si violent entre l'ordre et le désordre, il y eut une différence si inouïe entre l'exemplaire discipline des mois écoulés, entre le silence des jours précédents et le tohu-bohu du 5 septembre <]uc l'esprit de dissimulation des Japonais nous apparut dans toute son évidence. Nous vîmes, une fois d.} plus, qu'entre la mentalité de ce peuple et celle des peuples européens il y a un abime. Sa souriante sournoiserie a des profondeurs que nous ne pouvons pas sonder. Ainsi, depuis très longtemps, il était exaspéré contre sa polfce, mais il restait silencieux; il ne murmurait pas, il ne protestait pas, il se soumettait sans mot dire. Mais une occasion est survenue, et tous les mécontents, subitement groupés, ont donné aux sergents de ville une correction dont ceux-ci se souviendront longtemps.

Ici, tout est caché, tout est mystérieux, tout est clandestin. Les constatations que nous faisons un jour ne sont pas assez sûres pour que nous puissions en tirer des déductions, des prévisions pour le lendemain;

2" Eu Europe, les émeutes populaires commencent par des démonstrations, des manifestalions, qui dégénèrent parfois en rixes. Mais il est sans exemple que la foule européenne soit tout

entière animée d'un désir de meurtre. Or, à Tokio, le 5 et le 6 septembre, il est indéniable que la populace désira ardemment mas?acrer les ministres et les conseillers de l'empereur et elle les eût déchirés si elle les eût trouvés;

3° En Europe, TelTervescence populaire ne dégénère jamais en hostilité contre les étrangers « en bloc». Mais, à Tokio, le 6 septembre, une partie au moins des émeutiers montra nettement des sentiments antieuropéens.

Ce qui le prouve, c'est que le gouvernement plaça une garde de cent fantassins dans chacune des légations étrangères, dès le premier tumulte.

Les attentats contre les églises furent moins des actes anlichrétiens que des ucles antieuropéens. Si la masse du peuple hait les missionnaires, ce n'est point parce qu'elle s'irrite de les voir s'efforcer de propager le christianisme, non, c'est parce qu'elle est habituée, traditionnellement, à considérer tout prêtre étranger comme un agent politique, un espion plus ou moins actif de la race européenne, qui est la race ennemie. Osons le dire : ces violences, ces insultes, dirigées contre les étrangers, ne firent qu'exprimer, avec brutalité, le sentiment latent d'une partie importante encore de la nation japonaise. Sauf une élite, que des voyages en Europe ou en Amérique ont éclairée, sauf les gens instruits et les commerçants riches,

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