LA FOME DE SEPTEMBRE
onl, disent-ils, fait des sacrifices immenses : ils n'ont épargné ni les hommes ni l'argent et pourtant ils se retirent de la lutte les mains vides. Ils s'étaient vaguement imaginé (je parle du peuple, et non des hommes d'État) que ces deux puissances forceraient au besoin la Russie à leur « rembourser » les frais de la guerre. Hélas! Quelle déception! L'idée de leurs énormes dettes, les embarras financiers qui vont s'accroître, les impôts écrasants qu'ils prévoient, tout cela n'est pas, cependant, la principale cause de leur exaspération. Non, ce qui les enrage, c'est qu'ils soupçonnent la race blanche de les avoir mystifiés; de s'être secrètement coalisée et d'avoir lié partie pour les duper. Le peuple japonais s'était imaginé qu'il avait terrassé, réduit à merci l'empire russe. Mais l'empire russe a pu se ressaisir et se débarrasser du fléau de la guerre sans qu'il lui en coûtât autre chose que la reconnaissance des faits accomplis et un salut hautain. Le peuple japonais s'en aperçoit : il a été moins complètement vainqueur qu'il ne se l'était imaginé. Il le sent et il fulmine. La Russie qu'il avait compté chasser au delà du Raïkal, reste une grande puissance d'Extrême- Orient. 11 croyait qu'il avait stupéfié, ébloui et fait frémir l'univers, et il se demande maintenant si ce n'était pas un leurre, si l'univers a conservé tout entière la haute appréciation qu'il paraissait avoir de la force japonaise.
Le Japon se sent surtout humilié de n'avoir pas pu suffisamment humilier la Russie. Rage enfantine, vanité froissée, amour-propre exaspéré, manie des persécutions, protestation contre la prétendue conspiration des Occidentaux, fureur d'avoir rencontré un obstacle insurmontable, voilà tout ce qui amena la tourmente du 5 et du 6 septembre. Il est moral, il est juste, il est salutaire que le Japon n'ait pas pu parvenir à extorquer une indemnité à la Russie; il est heureux, pour le Japon luimême, que l'industrie guerrière lui ait, celte fois, causé une déception. De l'aveu même de certains Japonais, et non des moindres, si ce pays avait pu obtenir de la Russie tout ce qu'il avait primitivement désiré, il eût été pris d'une telle crise d'orgueil, qu'il se fût rendu insupportable aux peuples de la terre. C'est aussi l'avis des mêmes Japonais que l'indemnité tant convoitée eût été employée, dans sa presque totalilé, à des armements militaires et maritimes. Quand bien même il ne se connaîtrait pas d'adversaire, le Japon, chaque fois que sa situation financière lui permettra de le faire, préparera « la guerre». Quelle guerre? Une certaine guerre. N'importe quelle guerre.
Tout, dans le Japon moderne, tend à donner une suprématie absolue aux idées belliqueuses; la féodalité si récemment abolie pèse encore d'un poids écrasant sur le pays. Chaque année, l'élite de la jeunesse passe à la carrière militaire ou navale.