‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 5 sur 75 · I.A BRAVOt RE .lAPOXAlSK · texte numérisé non relu

I.A BRAVOt RE .lAPOXAlSK

égaux, sinon supérieurs, aux meilleurs types produits par les races montagnardes de l'Europe. Rudyard Kij)Iing, après les avoir entrevus, s'est persuadé à soi-même qu'ils ressemblaient physiquement aux Basques. Les kuruma-ya, c'est-à-dire les Iraîneurs des voiturettes qui remplacent au Japon nos fiacres, accomplissent parfois, aussi vite que le feraient nos rosses parisiennes, des trajets immenses. Toutefois, des observateurs superficiels ont trop vanté ces exploits ; ils ont conclu, après les avoir constatés, que la race tout entière des Japonais était capable de les imiter. En fait, les kuruma-ya sont des sujets de sélection et d'ailleurs beaucoup d'entre eux succombent prématurément à des maladies de cœur.

11 faut distinguer; il convient de bien préciser ce que nous entendons par vigueur physique. Relativement à leur propre poids, les Japonais sont remarquablement forts, mais aussi leur poids est inférieur, et de beaucoup, à celui des Européens. Sans aucun doute, si, au cours de la guerre de Mandchourie, les combattants n'eussent disposé que de leurs poings, les Russes eussent, à égalité de nombre, écrasé les Japonais. Il est infiniment probable aussi que dans les guerres antiques, à l'arme blanche, les Japonais n'eussent point pu, homme contre homme , supporter le choc des Occidentaux. Ceux-ci, plus grands, plus lourds, plus musclés, eussent été capables d'asséner, avec dee

armes plus lourdes que celles des Japonais, des coupé tombant de plus haut et portant plus loin. Plus d'une fois, pendant l'expédition de Corée, au xvi'' siècle, les Japonais plièrent devant les athlétiques guerriers mandchous. Mais, dans la guerre moderne, les combats à l'arme blanche seront de plus en plus rares, et tous les avantages physiques sont désormais du côté des Japonais. Plus petits, ils se dissimulent mieux aux tireurs ennemis: plus sobres, ils ont besoin de moins de convois. Ils sont légers, agiles, prestes, lestes ; ce sont là des qualités qui, dans la guerre du xx'^ siècle, primeront la force brutale.

Autrefois, quand il était encore admis qu'on pouvait, sans se couvrir soi-même de ridicule, essayer de dénigrer celte grande race asiatique, on lisait souvent dans les gazettes des articles oii les Japonais étaient comparés à des singes. Les Japonais étaient des créatures intermédiaires entre la race humaine et la race simiesque. Ils réalisaient cette conjecturale forme de la vie animale que les Anglais appellent le missing link. C'étaient là d'abjectes plaisanteries ; mais il faut convenir pourtant que les Japonais sont, jusqu'à un certain point, des quadrumanes. Le gros orteil de chacun de leurs pieds est très développé, très délié, très préhensile ; ils peuvent ainsi , sans se baisser, ramasser quelque menu objet gisant sur le sol. C'est là une supériorité qu'ils ont sur nous. Quand

ils se hissent, à l'aide d'une corde pendante, vers le point où cette corde est accrochée, les Japonais la pincent entre le gros orteil et le doigt voisin. Quand ils grimpent le long d'une perche, ils ne l'enlacent point, comme le feraient des gymnastes européens ou chinois, entre leurs genoux et leurs mollets. Pour aider à la traction qu'opèrent les biceps et les pectoraux, les Japonais serrent ladite perche entre leurs pieds, dont la plante, posée entièrement à plat sur le bois, ne cesse d'y adhérer fortement pendant que les cuisses opèrent de forts mouvements de répulsion.

Dans leur manière de s'asseoir, les Japonais se montrent très différents de nous, ainsi que des autres peuples asiatiques qui les avoisinent.

Les Chinois se servent couramment de sièges et de tables analogues à ceux des Européens ; les Coréens sont assis, comme le font les Turcs, sur des divans bas; ils croisent devant eux, en x, les jambes au niveau de leur séant. Les Japonais ne connaissent ni chaises ni tables, ni divans. Quand ils sont assis, leurs genoux, leurs tibias, leurs cous-de-pied, s'appliquent horizontalement sur la natte, et la plante des pieds, tournée vers le ciel, forme un siège où se pose ce que nous posons, nous, sur une chaise.

Proportionnellement à leurs corps, les Japonais ont la tête très volumineuse. Celte constatation a été vérifiée scientifiquement, mais elle peut être

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faite d'un seul coup d'œil. Les observations craniologiques enregistrées par le docteur anglais Davis, le docteur japonais Taguchi et le docteur allemand Baelz, n'ont rien révélé de particulièrement remarquable. En moyenne, il semble que la cervelle d'un Japonais pèse à peu près autant que celle d'un Européen. S'il faut en croire le D' Baelz qui vécut très longtemps au Japon, les insulaires des basses classes ont une circonférence crânienne supérieure à celle des Japonais de la classe moyenne et de la classe aristocratique. Cela est inattendu et déconcertant ! Un portefaix a un crâne plus imposant que celui d'un samouraï ou d'un bonze ! Quatrefages a montré, il est vrai, que les nègres nés en Amérique de parents déjà initiés à la civilisation, ont la cervelle moins volumineuse que les nègres nés en Afrique et totalement incultes! Ces données sont trop vagues pour que nous puissions rien en déduire.

Les cinq sens des Japonais semblent avoir une acuité à peu près analogue à celle des nôtres. Néanmoins, ces insulaires ont plus que nous le toucher subtil, mais ils semblent avoir le goût moins développé et l'odorat à peine existant. Quoi qu'on puisse croire, les parfums sont à peu près inconnus dans ce pays; les fleurs merveilleuses qui s'y épanouissent sont presque toutes dépourvues de senteur. Les odeurs que l'on hume au Japon sont presque toujours de mauvaises

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odeurs. Il est remarquable de voir les Japonais se promener le visage serein et sans paraître en rien affectés par aucune émanation, dans des champs empestés par l'emploi intensif du plus répugnant de tous les engrais. Dans les rues de Kiolo, la ville des arts, j'ai vu s'acheminer vers la banlieue, des hommes nus, pleins d'indolence et de sérénité. Leur épaule était chargée d'un bambou, qui pliait sous le poids de deux baquets dont le clapotis intérieur était moins significatif que le relent. Il est des mois de l'année où, pour des Européens aux narines irritables, toute pérégrination à travers la campagne japonaise est un supplice. Ils voudraient bien fuir le voisinage de certains gnomes qui déambulent en portant gaiement certains gentils tonnelets, mais ces gnomes sont partout; les tonnelets sont innombrables; la nature tout entière suinte; la terre, gavée d'excréments, a des éructations ignobles, que les Japonais ne sentent pa;;.

Les Japonais sont accablés par une excessive chaleur presque autant que nous pouvons l'être. Fax juillet et en août. la température est torride dans la plus grande [larlic du Japon; la population alors se dénude, elle geint, elle suffoque, elle transpire tout comme nous pourrions le faire. Mais, chose singulière, il semble que les Japonais soient moins frileux que nous. Le climat de leur pays n'est point toujours aussi clément que

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d'aucuns se l'imaginent. Tolcio connaît les épaisses couches de neige et les frimas qui abaissent jusqu'à quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro le thermomètre. Or, les maisons japonaises, faites de petites planches minces, ressemblent à de gentilles caissettes; ces demeures sont, pendant la journée, ouvertes à tous les vents ; elles n'ont point de cheminées; on ne peut y faire de feu. Dans un réchaud de forme cubique, au milieu d'un amas de cendres, se consume un petit morceau de charbon de bois. Voilà tout l'appareil de chauffage du home japonais. Et, dans ces habitations glaciales, les Japonais vivent, insoucieux des courants d'air, et ils ont l'illusion de s'être admirablement réconfortés quand ils on un instant tendu leurs doigts vers la braise du hibachi. Dans les rues de Tokio, par les plus rudes intempéries, les kuruma-ya, les porteurs de toutes sortes circulent, à peine vêtus, et parfois, quand la bise aigre enlr'ouvre les kimonos, on voit apparaître, nues, des jambes de femmes.

Après la bataille de Moukden, en mars 1905, je fus amené à Dalny, mêlé à d'immenses convois de prisonniers russes; nous accomplîmes ce long trajet tantôt dans des fourgons à bestiaux et tantôt dans des wagons de troisième classe. Or, il était évident que les Russes souffraient du froid bien plus que les troupiers nippons chargés de les garder. Ceux-ci, orgueilleux, faisaient parade de

leur endurance, et ils réussissaient à se montrer enjoués malgré les morsures du vent. Mais les captifs, quoiqu'ils fussent aussi bien vêtus que leurs vainqueurs, se lamentaient, juraient, s'exclamaient et invoquaient en grelottant tous les saints du paradis. H fait, c'est évident, beaucoup plus froid en Russie qu'au .lapon, mais les Russes ont pour accoutumé de passer Thiver, calfeutrés, tapis dans d'excellentes maisons où brûlent de monumentales cheminées, tandis que les Japonais trouvent naturel de ne se garantir point contre les plus mordantes intempéries.

Tout bien considéré, la sensibilité nerveuse des .japonais diffère beaucoup de la nôtre. Us résistent avec plus d'énergie que nous ne saurions le faire aux douleurs physiques. Leurs femmes ellesmêmes ne crient point quand on leur arrache une dent. Elles enfantent sans gémir. Des témoignages nombreux et certains établissent que pendant la guerre de Mandchourie les blessés japonais se sont montrés infiniment plus calmes que les blessés russes et ont supporté mieux qu'eux les tortures chirurgicales. Des remarques analogues avaient déjà été faites au cours de la campagne des Boxers. Moi-môme, après la bataille de. Moukden, j'ai pu voir, couchés les uns près des autres, des soldats blancs et des soldats jaunes. Je I)uis affirmer l'exactitude de cette observation. J ai vu des soldats jaunes rester muets, alors

que des soldats blancs hurlaient et se lamentaient. Mon ami le docteur Matignon, ex-attaché à la légation de France à Pékin, vétéran de la campagne des Boxers, et qui suivait l'armée japonaise pendant la guerre de Mandchourie, a écrit cette phrase simple qui résume tout ce que nous venons de dire : « Dans les ambulances japonaises, on n'entend pas un cri. » Le plus souvent, les Japonais font montre d'une absolue indifférence à la douleur physique. Il faut bien que telle soit l'une des caractéristiques essentielles d'une race où jusqu'en des temps très récents un nombre vraiment incroyable de personnes se sont, chaque année, suicidées de la manière la plus atroce qu'on puisse imaginer. On a émis des hypothèses contradictoires sur ce stoïcisme dont ne se départissent point les Japonais quand une douleur torture leur corps. Sont-ils impassibles parce qu'ils sont plus fermes que nous, plus maîtres d'euxmêmes, plus capables d'assujettir leurs sensations à leur volonté? Ou bien souffrent-ils moins que nous parce qu'ils ont un système nerveux moins subtil que le nôtre, parce qu'ils ont moins d'imagination que nous et moins d'individualité que nous? Je crois ([uo les deux idées sont également vraies. Les Jajjonais sont plus fermes que nous parce qu'ils sont moins compliqués que nous. Mais, chose déconcertante, s'ils sont plus flegmatiques que nous quand des douleurs physiques les assaillent,

il semble qu'ils soient plus faibles que nous dans certains cas devant les souffrances morales. Bien qu'ils s'efforcent de rester toujours énigmatiques et impénétrables et que la dissimulation de leurs propres sentiments soit la première de leurs règles de conduite, on sait qu'avant tout ils ont la peur du ridicule et qu'ils s'affectent extrêmement des moindres reproches personnels qui peuvent leur être adressés. Ils sont fiers, ombrageux, irascibles, et sont souvent choqués par d'insignifiants manquements à l'étiquette. S'ils subissent une opération chirurgicale, ils peuvent à la rigueur se passer de chloroforme. Mais, dans la vie courante, ils souffrent si ceux qui leur parlent ne s'expriment pas avec la plus parfaite politesse.

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