CHAPITRE V Les charges accablantes du Japon
En 1893, îivant la guerre de Chine, les dépenses figuraient au budget pour 83 millions de yen ; après ladite guerre, elles s'élevaient au chiffre de 168 millions; après la campagne de Mandchourie, elles atteignaient près de 505 millions. Voici, d'ailleurs, un tableau comparatif qui est vraiment instructif :
Années. Total des dépenses.
1903 249.596.131 yen.
La dette publique atteignait, au mois de mars 1907, le chiffre énorme de 2.192 millions de yen se réparlissant ainsi :
Emprunta iiiUh'iour.H . . . . J .O'iG. 254. 73.3 Emprunts o\t(>ri('urs . . . . 1 .l'i().l76.(K)0
LA niESTION SOCIALE
Ladite dette publique, comparativement à ce qu'elle était avant la guerre de Chine (1894) a augmenté dans la proportion de 1 à 7. Comparativement à ce qu'elle était avant la guerre russojaponaise (1904-1905). elle est maintenant 3.8 fois plus considérable. En 1906, au lendemain du traité de Portsmouth, les charges publiques ont augmenté de 37 0/0 pour les impôts nationaux et départementaux; de 11 0/0 pour les villes: de 4.3 0 0 pour les bourgades et les villages, ce qui donne une augmentation globale de 91 0/0. En l'année 1907, cette progression a continué, mais aucune statistique ne nous permet encore de la connaître exactement. Les charges publiques étaient, par individu, de 2 yen, en 1893; elles se sont élevées, en 1907, à 12 yen 60. Ainsi, elles ont sextuplé. La dette publique se ré[)artissait par tête à 4 yen 40 en 1893; elle a atteint 46 yen en 1907 ; elle a donc décuplé.
Les impôts pèsent lourdement sur la population japonaise; ils l'écrasent. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Tout est taxé, au Japon. Un impôt est i)erçu sur tous les revenus supérieurs à 7.50 francs par an. La propriété foncière est taxée. Tous les commerces sont taxés, et parfois simultanément, (le trois ou quatre manières. Les li(iueurs, le sucre, les remèdes pharmaceutiques, les billets de chemins de fer sont taxés. Le tabac, le sel et le camphre sont monopolisés par le
~Oi LE JAPON MODERXE
gouvernement et mis en vente à un prix exorbitant.
Les droits de douane n'ont pas seulement été augmentés. Les impôts extraordinaires, qu'on avait créés provisoirement pour faire face à la lutte de Mandchouric, sont devenus permanents : c'est ainsi qu'une taxe de guerre de 15 G/0 continue à être prélevée sur tous les produits manufacturés. Cette taxe, imposée aux marchandises d'importation, l'est, par surcroît, aux produits similaires fabriqués dans le pays même.
Le gouvernement exploite les chèques, les elfels de commerce, les quittances, les opérations de Bourse, le lancement des navires ; il fait argent de tout. Le Japon paie très cher sa gloire ; il la paie de souffrances auxquelles on ne saurait entrevoir de remède, puisqu'il ne veut point suspendre ses armements colossaux.
Chose véritablement prodigieuse, ce pays pantelant, haletant, exténué, a consacré à des préparatifs guerriers, pendant l'année qui a fini le 31 mars 1908, plus d'argent qu'il n'en a jamais en aucune année précédente attribué à la guerre et à la marine (194.099.387 yen). Le Japon arme, le Japon grandit en puissance et en prestige, mais il s'immole, et le piédestal sur lequel il se crispe est fait de ses douleurs accumulées...
Un grand nombre de journaux, inquiétés par les souffrances du peuple et par les plaintes qu'ils entendent retentir, font présentement des cam-
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pagnes contre l'excès des armements. Le Miyako, VAsnlii, le A'ilion exhortent le gouvernement à la prudence. Le Taii/o de mars 1908 conclut un long article sur les finances par celte exclamation : « Nous courons à la faillite ! » Le 7'aiyo n'est pas un journal à sensation, cest la plus importante, la plus grave des revues japonaises. Lisez ces lignes alarmantes : « D'après une statistique dressée par les Chambres de commerce, dans les dépenses ordinaires, l'armée entre pour 38,17 0 0, la marine pour 24,27 0/0 du budget total. L'armée et la marine absorbent donc 62 0/0 du budget, tandis que 13 0/0 seulement sont affectés aux communications et 3,30 0/0 au commerce et à l'industrie. Pour les dépenses extraordinaires, il est vrai, les communications reçoivent 32,5 0/0, le commerce et l'industrie 7 ; mais l'armée et la marine figurent encore pour 44,2 0/0 (respectivement 19,18 et 24,41). Alors qu'avant la guerre de Chine les dépenses militaires ne dépassaient pas de 20 à 30 0/0, elles menacent de s'élever à 70 0/0. N'est-ce pas effrayant? Pourquoi s'acharner à vouloir achever en sept ans le programme des amendements militaires, alors qu'il est avéré qu'il en faudra au moins dix-sept pour le mener à bonne fin, tant pour l'armée de terre que pour la marine? Pourquoi se montrer si pressé, à une heure surtout où le peuple est dans la détresse et où nos finances ne nous le permettent pas? »