‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 49 sur 75 · I. Trahjeurs de voitures · texte numérisé non relu

I. Trahjeurs de voitures

son de i5 centimes par jour, une hutte sordide où sa femme et ses cinq enfants étaient entassés. Le malheureux se désespérait. Il avait en vain cherché à s'employer. Toute son ambition était de gagner de 20 à 30 francs par mois. « Avec cela, disait-il, je pourrais nourrir ma famille. » « De quoi pourrait-il la nourrir à ce prix, murmura mon interprèle, sinon de détritus de poisson, de riz corrompu et de tous les déchets de la ville. Mais, actuellement, le malheureux n'a même pas cela! » Qui dira les horreurs du quartier de Shitaya à Tokio?Il y a là deux mille maisons où la misère se fait épouvante; on y voit le dernier degré de la dégradation humaine. Des foules entières n'y subsistent qu' « à la journée » ; des rues entières comme le Shin Ami Cho, qui compte trois cent cinquante maisons, sont peuplées de gens si pauvres qu'ils ne possèdent même pas la couverture dont ils s'enveloppent quand ils dorment. Moyennant un demi-sou, ils louent, chaque nuit, une sorte de harde faite de chiffons cousus ensemble. Parfois, l'hiver, toute une famille grelotte sous ces loques ignobles. 11 y a aussi, à Shitaya, pour ceux qui n'ont pas de demeure, des maisons où. moyennant un sou, les misérables peuvent dormir; ils sont là, tapis, par centaines, les uns contre les autres, dans la fange et la vermine. Ces indigents se maintiennent ainsi en vie. Depuis longtemps, ils ont été contraints de laisser aux

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mains des usuriers tout ce qui avait pu être donné en gage. Chose horrible, des hommes s'enrichissent dans ces abîmes de desespoir. Les Shyloclc de Tokio entendent que leur argent leur rapporte de 5 à 8 pour 100 chaque mois et ils y réussissent.

Et pourtant, Shilaya ou Shin Ami Cho ne sont pas des cours des miracles : elles ne sont pas le refuge des seuls estropiés, mendiants, chanteurs ambulants, malandrins et truands; elles n'abritent point seulement la séquelle lamentable des dégénérés, des éclopés, ce n'est point la halle aux débris d'hommes. Il y a là beaucoup d'artisans, des bateliers, des kuruma-ya, des marchands ambulants, des raccommodeurs de menus objets; tous ceux que le chômage forcé a réduit à un complet état de destitution, de dégradation physique et morale. C'est ici le quartier infernal des mangeurs de choses immondes. Ceux qui le hantent s'alimentent d'entrailles et de têtes de poissons, ils grignotent du riz corrompu, des fruits pourris et des détritus de viande. Il faut que la vie générale du pays soit réellement bien pauvre, pour que des entreprises commerciales se soient édillées sur cette fange; pour que la trituration de ces immondices encore comestibles, et la manutention de ces aliments déjà mangés puisse constituer une « affaire ».

Des restaurants à un sou composent leur menu de rogatons abominables, disputés aux mouches stercoraires et aux vers qui rongent les charognes.

I,E JAPON AiODEUM-:

Une «compagnie» leur assure la fourniture des déchets provenant des grands restaurants, des casernes. et des hôpitaux. Et cette compagnie est importante; elle a des collecteurs dont le métier est d'accaparer, de trier les intestins d'animaux et toutes les bribes qui commencent à pourrir dans les profondeurs nauséabondes des boîtes à ordures; elle prospère, elle améliore ses procédés d'approvisionnement et de transport, elle a ses employés principaux, ses dépôts centraux et ses véhicules. Parfois, sans qu'on sache pourquoi, la matière man(iue, il y a disette d'immondices. Alors, la foule alfamée qui attend près de ses gargottes la rentrée des charrettes remplies de substances nourricières, la foule affamée grince des dents. Voilà les bas-fonds de Tokiol Que de semblables négoces y soient rémunérateurs, que des usuriers et des regrattiers puissent trouver prolilable d'y exploiter une humanité vêtue de miettes et nourrie de rebuts, voilà qui nous montre la permanence de ces tragiques misères. Mais comment pourrait-il en être autrement? On estime à soixante mille, rien que dans la capitale, le nombre des hommes sans travail quoique valides.

Dès 1003, la misère du peuple était si grande qu'il y avait, <lans Tokio, plus de 50.000 personnes reconnues trop indigentes pour payer leur impôt de résidence qui ne s'élève, actuellement, qu'à 50 centimes! Et, tandis que le dénuement du peuple

i.A qijEstion sociale

devient chaque jour plus alarmant, la fortune publique a une lendauce de plus en plus marquée à s'amasser dans les coiïres des « nouveaux riches », des quelques familles que le régime actuel a rendues opulentes; tout le pays appartiendra bientôt à ces contracteurs, à, ces banquiers, à ces propriétaires de mines, de chemins de fer et d'usines qu'on appelle les Mitsui, les 'Iwasaki, les Shibusawa. les Okura, les Furukawa. Mais il est vrai que le malaise causé par l'élévation du prix de la vie n'affecte point seulement les ouvriers. Tous les petits fonctionnaires et beaucoup de personnes appartenant aux carrières libérales en souffrent autant qu'eux. Ils souffrent sans mot dire, mais ils s'assombrissent.

Si aucun journal quotidien n'adopte ouvertement les idées socialistes, en revanche, on peut trouver, dans beaucoup d'organes, des récits ou des réllexions qui devraient effrayer la classe dirigeante.

Du fhkuqo-Zasshi (15 juillet 1904) :

« Ouvriers sans travail. — Dans les compagnies industrielles, le nombre dos ouvriers a été généralement réduit de 30 à 40 7o- Dans nombre d'imprimeries, les ouvriers travaillent une demi-journée ou une journée sur deux. A Tokio seulement, il y a actuellement (15 juillet), près de 100.000 ouvriers réduits au chômage. Un peu partout, dans les rues ou les jardins publics comme celui d'Uéno, on

trouve des gens errants, à l'air soucieux. Le gouvernement a bien fait étudier, dans les pays étrangers, les divers moyens de secourir les ouvriers sans travail, mais il s'est borné à publier les résultats de ses enquêtes. Si la police renconire quelques-uns de ces miséreux, elle les interroge, les fouille et les traite comme des suspects. Il pourrait fort bien arriver que ces pauvres gens, poussés à bout, soulèvent quelque émeute. Ne ferait-on pas mieux d'employer l'argent que coûtera peut-être, un jour, la répression de leur révolte et l'internement de ces malheureux dans les prisons, à leur procurer actuellement du travail?»

Ces prévisions allaient se réaliser. Lisez VAsalii, de Tokio (3 décembre 1907) : « La situation de la basse classe, au Japon, devient de plus en plus lamentable. Le gros des charges extraordinaires retombe sur elle. Elle accepte encore ses souffrances parce qu'elle est moins cultivée que le prolétariat européen. Mais bientôt, l'éducation sera plus répandue et rien ne dit que la lutte des classes n'arrivera pas plus vite qu'on n'avait prévu. »

Le Chuo Koron de mars 1907, dans un entrefilet, sur les « Choses du temps », nous apprend que la police a jugé opportun de dissoudre la « Sociale du Japon », fondée par MM. Sakai, Nishikavva et Ishikawa; elle était « attentatoire au bon ordre et à la tranquillité publique». La même revue signale

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diverses grèves qui se sont produites ces derniers temps, dans les chantiers de constructions navales de la Mitsubishi à Nagasaki : 8.000 ouvriers ont cessé de travailler dans l'espoir d'obtenir ainsi l'augmentation de leurs salaires. Aux mines de Yusenji, dans le Ken d'Ishikawa, l^iOO mineurs se sont ligués dans le même but, des grèves partielles se sont déclarées en maints endroits, |)aFticulièremcnt dans les manufactures de tabac, à Osaka. La revue ajoute que ces soulèvements des masses ouvrières menacent de s'étendre et de prendre un caractère de plus en plus sérieux.

Les mines de cuivre d'Ashio, dans le Gumma, Ken, comprenant les mines de Motoyama, Tsudo et Kodaki, sont la propriété de la Société Furukawa et emploient 16.000 personnes. Dans l'aprèsmidi du 0 février ITM)?, les ouvriers des deux mines de Motoyama et de Tsudo s'ameutaient soudainement, ils s'emparaient des magasins, et pillaient les provisions qui y étaient enfermées ; ils se livraient à une orgie de Saké\ ils mettaient le feu aux bureaux, ils détruisaient les habitations des surveillants, ils prenaient possession des mines et forçaient la police à se retirer. Un des directeurs des travaux, M. Minami Teiichi, tombé entre les mains des grévistes, était roué de coups de bâton. Finalement, le 7, quatre compagnies d'infanterie, dépêchées deTakasaki. arrivaient à Ashio et rétablissaient l'ordre. 150 arrestations étaient faites. Deux

propagandistes socialistes, Minami Sukemasa et Nagaska, qui avaient organisé il y a quelque temps parmi les ouvriers le « Parti de la Vérité » (Shiseikwai) et qu'on soupçonnait d'être les principaux instigateurs du mouvement, étaient incarcérés. D'autre part, des perquisitions étaient faites à Tokio chez certains socialistes et en particulier chez l'éditeur du Hehnin Shimbun, M. JNishikawa Keijiro. Les causes de cette grève n'ont pas encore été éclaircies. D'après certains, les ouvriers qui gagnent en moyenne de 70 à 80 sen par jour réciamaiept une augmentation de salaire. D'autres attribuent l'émeute à l'esprit d'animosité régnant parmi les mineurs à l'égard des directeurs et des contremaîtres chargés de surveiller les travaux. Le 7myo{ma,rs 1907) préconisait l'union du capital et du travail : « Au Japon, jusqu'en ces derniers temps et grâce à l'empreinte laissée par les vieilles traditions et les coutumes féodales, les ouvriers n'ont pas encore commis d'excès graves. » Mais cet état de choses va disparaître : l'alfaire récente d'Ashio est un mauvais symptôme. « Il n'est pas douteux que des socialistes ont incité les ouvriers à la violence : parmi ceux-ci, il en est qui rêvent de marcher sur les traces de leurs collègues les plus avancés d'Europe. Ce serait certes un danger sérieux pour le Japon si les formes violentes du socialisme venaient à s'acclimater dans un pays où l'on fait si bon marché de la vie. »

LA OUEMIOY SOeiALK

Le 19 avril 11M37, plus de 1.000 mineurs employés aux mines de charbon de Horonaie (Ilokkaido), se mettaient en grève; ils demandaient une augmentation de salaire et, pour appuyer leurs réelam-ations, ils lançaient des bombes dans les bureaux de la Compagnie et forçaient la police abattre en retraite. A Bessbi (Shikoku) plusieurs centaines de mineurs, dans la nuit du 4 juin, employaient la dynamite contre les maisons des directeurs et des surveillants; ils coupaient les fils télégraphiques, et, au cours de certaines bagarres avec les agents de police, ils tuaient le chef de ceux-ci. Le Tokii) Nicliinichl du 7 juin constate que, depuis l'allaire des mines d'Ashio, les soulèvements ouvriers, soit aux docks d'Uraga, soit à Iloronai, soit à Besshi, assument un caractère constant de violence. «La raison alléguée de ces émeutes c'est, assure-t-on, le taux insuffisant des salaires. Mais les ouvriers, quand la crise est passée, reprennent d'ordinaire leur travail dans les mêm«s conditions qu'auparavant. Dès lors, on peut supposer qu'ils avaient agi à l'instigation de certains meneurs, de certains pêcheurs en eau trouble, de certains socialistes toujours prêts à montrer dans le j)alron un ennemi. Tandis que le rôle véritable du socialisme serait de rapprocher les capitalistes et les salariés, et de promouvoir par une entente commune les intérêts des uns et des autres, les diverses catégories de nos modernes socialistes ne

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tendent guère qu'à augmenter les causes de malentendus. »

Du Maïnkhl du 7 juin : « Le gouvernement se montre extrêmement sévère envers les socialistes; il voit en eux les propagateurs des doctrines dangereuses nées en Europe; il les accuse de semer la discorde entre ouvriers et patrons. 11 interdit leurs réunions, leurs conférences ; il prohibe leurs publications, et va même jusqu'à jeter ces hommes en prison. Après cela, les socialistes n'osant plus élever la voix, le gouvernement est tranquille. Et voilà que soudain les travailleurs se soulèvent. Les grèves entreprises en vue d'obtenir une augmentation des salaires deviennent des faits presque quotidiens. Les grévistes ont recours à la violence pour arriver à leurs fins ; ils s'arment, ils lancent des bombes. Les membres du gouvernement comprennent -ils enfin que la vraie cause de ces soulèvements n'est nullement dans les agitations socialistes? Cette cause gît uniquement dans la condition des travailleurs. D'une pari, ils sont pressurés par la cherté croissante de la vie ; d'autre part, ils ne reçoivent que des salaires insuffisants. C'est la situation économique qui constitue le fond de ce problème, et le gouvernement est en partie responsable de cette situation en laissant subsister des impôts qui pèsent lourdement sur le peuple. (Impôt sur le sel, sur les communications, sur l'industrie tex-

LA QUESTION SOCIALE

lile. etc.) Les capitalistes qui sont en contact plus direct avec les prolétaires, au lieu de ne penser qu'à grossir leur fortune aux dépens de ces malheureux, devraient songer qu'il est de leur intérêt même d'assurer la paix et la tranquillité parmi leurs ouvriers.

Le Nirolai ;8 juin) : « Pour remédier à la situation, il ue suffît pas de faire des enquêtes, ni d'emprisonner des coupables. 11 faut encore examiner si les plaintes des ouvriers, tyrannisés et mal payés, ne sont pas fondées. Les diplômés de l'Université, qui, ne connaissant rien à la condition des ouvriers, prennent vis-à-vis d'eux des airs de daïmios et ne font aucun cas de leurs réclamations, ne sont guère propres qu'à envenimer la situation. Faute de soupape de sûreté, une machine est exposée à éclater. En agissant despotiquement à l'égard des travailleurs, en ne leur permettant ni la liberté de la parole, ni celle des réunions {publiques, en les abandonnant à une condition pire que celle des anciens esclaves, on provoque leurs violences. Si l'on veut prévenir les soulèvements à venir, il y a lieu de changer d'attitude à l'égard des travailleurs. »

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