CHAPITRE IV Que les Japonais sont accessibles à la crainte
Nous savons que les Japonais sont très braves, mais n'exagérons rien : n'allons pas voir en eux des êtres surnaturels. Ils sont intrépides à la guerre, mais ils aiment la vie à peu près autant que nous l'aimons. L'idée du trépas les effraie peutêtre moins que nous, mais elle ne leur est pourtant pas du tout agréable. Quand ils donnent leur existence, ils évaluent à sa valeur le sacrifice qu'ils accomplissent.
Dans l'histoire des luttes féroces de leurs clans, les exemples de trahisons, les cas de défaillances individuelles, les actes de lâcheté ne sont guère plus rares que dans les annales de nos guerres féodales, civiles ou nationales.
Le docteur Matignon, attaché à l'armée japonaise pendant la guerre do Mandchourie, écrit :
« Le soldat japonais, qui se fait si bravement tuer, s'empresse de recourir, dès qu'il est blessé,
aux soins du médecin. Les chefs ont remarqué que le troupier marche d'autant plus volontiers au feu qu'il sait que le médecin l'accompagne et qu'il aura (les soins immédiats. Les Japonais sont trop observateurs pour avoir négligé ce détail de psychologie militaire; c'est pourquoi ils demandent au service de santé de marcher au feu avec les combattants. »
Dans le temps présent, chaque fois qu'éclate une insurrection des naturels de Formose, les généraux japonais emploient, autant qu'ils le peuvent, à leurs avant-postes, des auxiliaires indigènes, les Aiyu, et cela parce qu'ils ont ordre d'épargner, dans la mesure du possible, le sang de ces mêmes troupiers nippons qu'ils sacrifiaient si aisément en Mandchourie.
Au cours des guerres passées, les Japonais n'ont pas été d'une manière invariable aussi aveuglément braves que nous avons une tendance à nous le figurer maintenant. Au xiu'' siècle ils s'alTolèrenl toutd'abord devant la première attaque des Mongols. Au xvT, pendant leur grande expédition de Corée, ils ne furent pas toujours sublimes et plièrent plus d'une fois devant les guerriers mandchous. Il y a moins d'un demi-siècle, les Japonais se montraient, presque autant que l'eussent été des Chinois ou des Coréens, effrayés par les barbares blancs. Ils lâchaient pied devant eux.
Vous vous souvenez dans quelles circonstances,
en juin et en juillet 18G3, le daïmio de Choshu, Mori Molonori, avait fait tirer le canon sur des bateaux français, américains et hollandais qui franchissaient le détroit de Sliimonoseki. L'amiral Jaurès, qui commandait le Tancrède et le Sémiramis, bombardait d'abord la batterie qui avait attaqué nos nationaux. Puis 200 troupiers français débarquaient et occupaient cet ouvrage militaire pendant une heure, enclouant les pièces japonaises, brûlant les affûts, faisant sauter les poudrières et incendiant plusieurs magasins et entrepôts. Ils se rembarquaient sans avoir été inquiétés par les contingents japonais, que toutes ces représailles exécutées avec tant d'audace avaient évidemment interloqués. Le 5 septembre 1864, les forces maritimes de l'Angleterre, de la France et de la Hollande entreprenaient une véritable expédition à Shimonoseki^, et, tout comme en juillet 1863, les Japonais ne jeur opposaient qu'une très faible résistance. Nous enlevions pour notre part 63 canons. Ces guerriers du Choshu passaient pourtant pour les plus intrépides des Nippons. C'étaient les pères de ces Japonais qui allaient, contre les Chinois
1. A ce nionient précis, deux jeunes Samouraï du clan de Olioshu revenaient d'Enro))e où ils avaient été l'aire des études : c'étaient Ito Sliunsuka et Tnouo Bunda, depuis le marquis Itit et le comte Inoue. Ces « Jeunes Japonais », avec lesquels les « Jeunes Turcs » de 1908 ont plus d'une ressemblance, cherchèrent à s'entrometirc pour empêcher le conllit, mais sans succès.