‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 57 sur 75 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ménagère ou courtisane.

L'expérience et le jugement des Européens.

D'aucuns tiennent pour assuré qu'une étude consacrée à la femme japonaise ne saurait exister sans ces anecdotes graveleuses où de passagères amours se déroulent dans le léger décor des maisons de thé. Et ceux-là consommeraient, de grand appétit, quelque série de ces historiettes où le « sympathique aspirant de marine » amoureux de la « geisha célèbre » et désolé de ne pouvoir se faire aimer d'elle, essaie d'oublier son chagrin en se livrant à d'excessives orgies.

On a fait du mot musumé^ qui signilie tout simplement «jeune fille », un vocable presque inconvenant, évocateur de je ne sais quels vices qu'on suppose être habituels aux marins en bordée. Je veux montrer, au contraire, que nul sujet ne saurait dépasser, en importance ni en gravité, la présente étude. Si nous parvenons à bien com-

prendre quel rôle a joué, jusqu'à présent, la créature féminine dans la société japonaise, nous entreverrons en même temps la solution de certaines énigmes et nous serons mieux capables de discerner pourquoi le Japon a conservé plusieurs qualités devenues rares en Occident.

Est-ce à dire que nous devrons entreprendre ce chapitre avec l'idée préconçue de ne point regarder tous les aspects de la vérité? Les yeux obscurcis par des verres invraisemblablement fumés, nous promènerons-nous au Japon en distribuant, avec des gestes hypocrites et bénisseurs, toute une cargaison de prix Montyon? Osons voir ce que nos yeux voient! L'épanouissement radieux de la corolle cache-t-il au naturaliste la tige de la plante et des racines qui s'enfoncent dans le fumier?

La philosophie ne découle pas que des choses austères. Le vrai est plus vrai avec Rabelais, Molière, Lesage ou Henri Heine que dans les compilations d'un statisticien. La nature se présente à nous, telle qu'elle est. et nous devons, quand nous l'observons, ne pas nous faire autre chose que nous sommes: ni des anges ni des bêtes.

L'opinion défavorable aux femmes japonaises, rapportée par beaucoup de voyageurs après un court séjour au Nippon, tient à ce que l'organisation sociale et les coutumes de ce pays ne leur ont,

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le plus souvent, permis de fréquenter que des créatures mercenaires, des filles vendues, des professionnelles du rire et de l'amour.

Ménagère ou courtisane! (le mot célèbre de l'roudhon ne lut qu une protestation contre nos vices, un cri de colère, mais voyez qu'il exprime une réalité japonaise.

Au Japon, point de catégories intermédiaires, point d'équivoque, point de tentalion pour certaines femmes mariées d'imiter, quelquefois, les allures ou les mœurs des hétaïres, point de confusions scabreuses, ni de subterfuges interlopes, point de zone vague, mal définie, où pourraient égcarmoucher le vice et la vertu. Les Japonais veulent des genres tranchés. Ne recherchons pas s'ils ont raison ou s'ils ont tort, mais sachons bien que quand nous disons : lu femmç japoiiaise, cette Hjtpellation générale correspond à des personnes (|ui n'ont rien de commun entre elles parce qu'entre elles il n'y ;i point, comme cela se voit en Europe, des demi-vertus qui se sont assuré la mitoyenneté (le l'honneur et de la prostitution. Parlez-vous des dames irréprochables, des épouses que le cérémonial japonais isole presque du monde et, en tout cas, empêche d'avoir aucune relation avec des étrangers, ou bien parlez-vous de ces infortunées que des parents besogneux ont vouées à un rôle moins ausière? Parlez-vous des femmes mariées, ou bien de toutes celles qui composent le monde

amusant des concubines, des maîtresses en location, des danseuses et des chanteuses, des servantes faciles et des prostituées banales? Si certains Européens ont conçu des femmes japonaises une idée erronée, qui faut-il blâmer? Ils ont formé leur opinion d'après les personnes qu'il leur avait été donné d'approcher. S'il n'existe point de « société » japonaise, si la sociabilité, la mondanité sont choses à peu près inconnues au Japon, en sommes-nous responsables? Et, d"aulre part, qui eût entrepris de dépeindre le Japon sans parler de ce que ce pays contient de plus admirable, de plus exquis et de plus estimable aussi?

Les Européens peuvent voir déambuler, par Içs rues, des Japonaises de toutes les classes et de toutes les conditions. Mais comment les connaîtraient-ils ? Les. Japonais n'introduisent jamais personne dans leur gynécée. Ainsi, sauf en des occasions infiniment rares, les étrangers ne sauraient présenter leurs compliments qu'à des femmes dont c'est le métier d'être accueillantes et amusantes, lùicore, faut-il bien savoir que les geishas de grand renom hésiteront longtemps avant de se commettre avec un Occidental. Elles vous feraient bonne mine, sans doute, si elles vous voyaient en la compagnie d'un ou de plusieurs Japonais. Alors elles s'efforceraient de vous traiter en invité de distinction. Mais elles n'accepteraient point le rendez-vous que vous essaieriez de leur donner

pour les voir sans témoins. On bien, si elles le faisaient, ce ne serait pas sans mystère, car chacune d'elles, tout comme les quarante-cinq millions d'autres personnes qui composent la nation japonaise, a une horrible peur du « qu'en dira-t-on ? » Elles savent fort bien qu'elles se déprécieraient et perdraient leur prestige aux yeux de leurs compatriotes s'il pouvait être dit qu'elles ont condescendu àcharmerles loisirs d'un Européen. Et pourtant les geishas sont des musiciennes, des mimes, des chorégraphes, et il leur est toujours loisible de se borner à danser et à chanter devant celui qui les a fait appeler. Mais il existe, à Kyoto, des femmes d'un niveau moral infiniment plus bas, ce sont les lai/oiis, prostituées vulgaires, qui joignent d'ordinaire à une réelle beauté cet attrait d'être magnifiquement parées. Naguère deux Français, dont l'un réside au .]ai)on depuis dix ans, formèrent le dessein de voir de près une de ces hétaïres. Mais il fallut de longues négociations avant que l'une des tayôus. la plus vieille et la moins jolie de sa corporation, voulût bien consentir à un rendez-vous. Toutes les autres, pressenties d'abord, avaient décliné l'invitation qui leur était faite: elles avaient montré une absolue répugnance à répondre à l'appel des étrangers, inspirées en cela par un sentiment analogue à celui que pourraient éprouver en France d'élégantes demi-mondaines priées à souper par des .Xméricains riches... mais de race nègre.

Ainsi, non seulement les Européens ne peuvent guère fréquenter au Japon que des courtisanes, mais encore toutes les courtisanes n'acceptent point leur société. Il leur faut souvent se contenter de celles dont les charmes chancelants ont cessé de captiver les gentlemen du pays.

Beaucoup de maisons de thé s'assurent, pour satisfaire à la demande étrangère, le concours d'un personnel inférieur. Des servantes accortes, simulant le parler et les manières des geishas, ne sauraient tromper un seul instant un Japonais. Mais elles suffisent, en cas de besoin, à contenter le goût grossier des visiteurs blancs, gens incapables d'apprécier le mérite artistique d'une chanteuse ou d'une danseuse.

Reste donc le concubinage 1 N'essayons pas un instant de cacher qu'un grand nombre d'Européens établis au Japon se complaisent dans ces unions d'autant plus durables qu'elles ont eu à leur début un caractère provisoire. Aujourd'hui comme par le passé, au Japon, toute jeune fille est une marchandise. Dans le peuple, un père nécessiteux n'est point blâmé s'il obtient des ressources en exploitant les charmes de son enfant. A peine étais-je établi dans ma petite maison de Ntshikalamachi qu'un àe mes woïsins, un marchand de poisson tenant boutique, me faisait demander ingénument si je ne m'assurerais pas volontiers la compagnie de sa fille M"' Kim, petite personne

potelée et qui comptait dix-sept printemps...

Bien d'autres propositions de ce genre m'avaient été soumises, mais M"* Kim était charmante et je m'émerveillai en songeant que je pourrais, avec autant de facilité, devenir temporairement le gendre d'un poissonnier. Trente yen par mois suffiraient à m'assurer les sympathies de ce petit commerçant et l'atTection de sa fille, mais il exprimait le désir que par surcroît je lui garantisse le monopole de la fourniture du poisson à ma cuisinière. Chaque matin, régulièrement, belle maman la poissarde nous apporterait notre provision de saumon frais ou nos huîtres. Vous le voyez, un étranger peut acheter une fille encore sage à un père dénué d'argent et de conscience. Mais celle-là, pour si fidèle qu'elle veuille être à un pacte dont elle n'est point responsable, se trouve dans une situation particulière qui la fait mépriser de ses compatriotes. En se décidant à élire parmi ceux-ci un amant de cœur, il lui semble qu'elle se réhabilitera, qu'elle se « renationalisera ». Tromper un Kuropéen avec un Japonais, c'est ce que certaines de ces dames appellent, oserai-je le dire, « se rincer la bouche » {sic)\

Ainsi les étrangers se sentent mal traités par les jolies créatures qui sont la parure du Japon. Le plus souvent, ils en viennent à conclure qu'ils auraient tort d'attendre d'elles ni amour, ni affection, ni bonne foi. Ils en conçoivent du ressen-

liment qui s'exhale en paroles acres ou en écrits acerbes.

Laissez-nous sourire à songer que si tel Européen naguère follement épris de la vie japonaise se répand en sarcasmes amers, en critiques immodérées sur des sujets qui l'enthousiasmaient autrefois, c'est que la belle fille dont il était éperdûment amoureux s'est montrée ingrate.

Tel fut le cas de notre ami Thomas 11..., de Yokohama. Pourquoi ce bon Anglais a-l-il subitement détesté le Japon? Regagnant son logis à l'improviste, n'a-t-il pas constaté que sa mignonne amie s'intéressait trop à la conversation d'un lutteur ! Cette enfant était le gentil lien par quoi Thomas R... prenait intimement contact avec la vie japonaise, autrement si impénétrable aux étrangers. Il aimait, dans celte fille, le joli Japon dont elle était, à ses yeux, l'affriolant résumé, l'explication vivante, l'incarnation savoureuse. Trompé par elle, il s'est senti dupé par le Japon tout entier. A-t-il eu lort de conclure du particulier au général? Bien souvent, quand une Japonaise se rit d'un Européen, elle obéit moins à sa propre inclination qu'elle ne reflète inconsciemment la xénophobie de toute son engeance : ses parents, ses frères, ses sœurs, ses voisins, ses amis l'ont poussée, l'ont forcée à celte fraude, en lui répétant qu'un étranger ne saurait jamais être aimé que pour son argent.

Livrées à elles-mêmes, pourraient -elles, ces sémillantes Japonaises, s'attachera un homme qui n'est pas de leur race? Qui le sait? Quelques exemples bien édifiants nous font croire qu'elles sont parfois susceptibles d'éprouver un sentiment tendre et sincère envers un homme blanc et de se comporter loyalement envers lui. Oui, si elles proviennent d'une bonne famille, si elles ont été judicieusement choisies, leur fidélité n'est pas impossible. Mais d'autres exemples, plus nombreux, maintes aventures burlesques nous font redouter que ce phénomène ne se produise que très rarement, malgré des feintes captieuses et d'agréables simulacres.

— Les Japonaises ! Donnez-leur cinquante dollars par mois, et elles en remettront cent à un lutteur ou à un acteur.

C'est ainsi que s'exprimait devant moi, d'un ton à la fois indigné et mélancolique, un Américain qui avait passé la moitié de sa vie au Japon. Il faut bien en convenir, s'il advient ({u'une Japonaise trompe un Européen, elle n'y met aucune mesure : si ce n'est point avec un acteur, maigre comme un chien abandonné, qu'elle s'en va rêver, la perfide, alors c'est qu'elle s'absorbe à contempler l'anatomie bulbiforme de quelque énorme lutteur à la panse plus flasque qu'une outre dégonflée. Point d'intermédiaire entre le yakusha efflanqué et le sumotori obèse : voilà les demi-dieux aux pieds desquels

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tombent, au Japon, les femmes aux mœurs libres. Et ces sacripants se laissent rarement attendrir par d'autres arguments que ceux grâce auxquels les brigands s'abstenaient, autrefois, de prendre la vie des infortunés voyageurs. On aurait même parfois vu — mais, cela, pouvons-nous le croire? — des dames de bonnes maisons, des épouses jusqu'alors très sages, de vertueuses okusamas, se compromettre pour gagner les faveurs de quelque célébrité de la scène ou de l'arène. En tout cas, on ne peut pas nier que des portraits de comédiens ou d'athlètes ne se vendent, chaque année, par centaines de mille dans tout le Japon. On insinue que les tiroirs de dames, pourtant très prudes, en renfermeraient souvent. Mais que ne dit-on pas? Et puis, quand vient le Jour de l'An, et que, encombrant les rues, de gracieux groupes s'évertuent à se renvoyer un volant, suivant une coutume très ancienne, on peut y oit que les raquettes, ou plutôt les battoirs, des joueurs et des Joueuses sont invariablement coloriées d'un portrait d'acteur, campé dans une pose d'avale-toutcru.

Mais, après tout, il vaut encore mieux, pour une femme i)rudente, regarder des portraits de cabotins que de feuilleter trop attentivement des makura-zoshi. Les makura-zoshi (livres de l'oreiller) sont ces albums à couverture de soie sablée de paillettes d'or, et aux pages desquels des artistes

dévergondés ont su. par des traits essentiels, par de sobres lavis, par de légères aquarelles, peindre les contorsions, les enroulements serpentesques et tontes les bestiales fantaisies de cet éternel combat par quoi se perpétue la pauvre existence humaine.

Mon ami Kashikoi San, qui, pour avoir bu trop de sakké, était devenu plus rouge que le drapeau du Soleil Levant, chuchota quelques mots à mon oreille en ricanant.

— Quoi ! lui dis-je. Les dames de bonne famille aussi ?

— Oui, murmura-t-il. C'est un vieil usage, une superstition du temps passé ; elle tend à disparaître, mais elle a encore quelque force. Le makura-7.oshi porte bonheur. Il assure à une jeune épousée beaucoup de prospérité et notamment la possession de nombreux kimonos. Voilà pourquoi, mon cher, si vous exploriez, minutieusement certains placards, vous trouveriez encore des makurazoshi dans bien des maisons où l'on ne penserait [las qu'ils ont osé s'introduire.

Ah ! quand on soulève la couche superficielle, l'alluvion léger que l'imitation des mœurs européennes a déposé sur la vie japonaise, on découvre vite le fond séculaire des croyances asiatiques. Ce n'est point seulement par son indifférence à ce que nous dénommons la pudeur (ou plutôt par la

façon si différenle de la nôtre dont il conçoit la pudeur) que le Japon nous rappelle le monde antique. Des Européens, qui ont habité le Japon avant la Restauration de 1868, ont vu, pendant des malsuri ou processions religieuses, des jeunes filles porter solennellement sur leur dos des emblèmes qui n'étaient que des reproductions par trop réalistesde certaines parties du corps humain. On ne saurait nier qu'il y ait eu dans plusieurs localités du Japon, et notamment .à Uji, près de Kioto, des temples consacrés au plus naturaliste de tous les cultes. Là, autour de cippes d'une forme significative, s'ébattaient des milliers de couples, en d'amoureuses bacchanales

Mille exemples nous disent trop qu'une Japonaise conquiert aisément le cœur d'un Européen. Combien d'Anglais, de Français ou d'Allemands, venus au Japon pour deux mois, s'y attardaient encore cinq ans plus tard, parce qu'ils y avaient contracté des liens sentimentaux plus indissolubles qu'un mariage régulier? Et citerai-jc votre amusant petit roman, mon cher Z...? Vous vous étiez réfugié au Japon pour y chercher l'oubli des cruautés dont une belle Française avait navré votre cœur sentimental et vous y avez trouvé, avec cet oubli désiré, une maîtresse que vous n'aurez jamais la force de délaisser. Combien de commerçants, d'hommes

(l'alTaires, établis au Japon, ont, après des hésitalions sans fin, refusé des situations lucratives qui s'offraient à eux en Europe et ont préféré prolonger en exil une vie à demi négative, parce qu'ils ne se sentaient pas capables d'assez d'énergie pour abandonner un chignon aimé et le joli sourire de certaines lèvres, rouges comme une grenade trop mûre qui s'entr'ouvre et libère ses rubis. D'autres, obligés de se montrer plus forts et de partir, se sont enfuis angoissés, le cœur brisé, en poussant de gros soupirs; d'autres encore, qui étaient venus au Japon pour d'austères missions, ont dû s'embarquer pour l'Europe, et, ce jour-là, ils étaient très paies et on les a vus sangloter sur le pont trépidant d'un paquebot. Est-ce vrai ?

Plus d'un ancien voyageur, en lisant les lignes (|ue voici, tressaillera et. soudain, devenu plus grave, il murmurera: «Oui, c'est vrai I » Mais cela, il ne l'avouera peut-être pas.

Un Européen, quand il arrive dans ce pays, est d'abord déconcerté et un peu déçu. La taille courtaude des Japonaises, leur manque de sveltesse, leur démarche sautillante, l'interloquent. Mais il s'éprend vite de leurs gestes; leur beauté devient la beauté (ju'il aime. Plus tard, comparées à ces créatures souples, les Européennes lui paraissent anguleuses, osseuses, gauches, dégingandées, prétentieuses et agressives. C'est ainsi que mon ami G..., un charmant Français fixé depuis longtemps

au Japon, chaque fois qu'il voit passer dans les rues de Tokio quelque dame anglaise ou américaine — voire une de ses compatriotes — pousse des lamentations. Écoutez -le s'écrier d'un ton déchirant :

— Attention, voilà des chapeaux à plumes, des corsets et des falbalas, voilà des grands pieds et des grandes mains. Sauvons-nous : ce sont encore do sales Européennes! (sic).

L'homme est un animal essentiellement acclimatable, une chose malléable : les événements modèlent, comme une cire molle, ses sens, sa volonté, tout son être. Deux ans et demi passés en Extrême-Orient avaient suffi à me faire adopter, à moi aussi, cette esthétique et j'avoue que, par contraste, les Euroipéennes me semblaient guindées, raides, empanachées et entortillées dans un ridicule harnachement. J'étais, moi aussi, conquis par les musumrs.

Pauvres petites luusumésî Tout d'abord, on les I»rend comme de jolies chattes, comme d'insigniliautes poupées, comme de gentils oiselets sans cervelle : leur visage fardé et constamment repeint nous semble, sous ses cheveux vernis, un paysage artificiel où nous ne saurions aimer. Mais, que sonne l'heure du départ, et alors seulement nous nous apercevons que le beau joujou a une intelligence, un cœur, des sens, et que sa petite âme s'est installée dans la nôtre. Et nous commençons à

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souffrir, en songeant qu'il nous faudra bientôt, debout à la poupe de quelque navire, regarder les côtes du Japon et nos bonheurs transitoires s'éloigner et mourir dans l'infini de l'Océan hostile.

Ces rieuses Japonaises, par quoi nous captivent-elles donc? Leur joliesse, pour si réelle qu'elle soit, ne s'égale pas à celle des plus savoureuses Européennes. Leur plastique, un peu rabougrie, ne saurait que bien rarement se comparer aux courbes plus amples et plus riches des Occidentales. L'usage des hauts socques de bois et la préoccupation qu'elles ont toujours de ne point laisser, quand elles marchent, s'ouvrir devant elles les pans de leur kimono donnent une courbe cagneuse à leurs jambes par trop courtes. Qu'aimons-nous donc en elles? Ni cette propreté minutieuse qui fait, de beaucoup d'entre elles, des créatures amphibies, de gentilles naïades d'appartement, de gros poissons roses toujours barbottaut dans l'eau fumante d'une baignoire de bois, ni les incomparables qualités dont elles font preuve comme maîtresses de maison ne sauraient suffire à nous attacher, pas plus que leur éternel enjouement, dont nous savons trop bien qu'il n'est souvent qu'une attitude !

Non, tout bien considéré, c'est par leur douceur inaltérable, par leur soumission, par leurs préve nances, par l'effacement de leur personnalité, par

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leur suburdiiialion, qu'elles nous conquièrent. Égoïstes et vaniteux que nous sommes, nous voilà trop ravis de devenir les esclaves de ces savoureuses esclaves. Avec elles, la vie est simple et facile, sans complications, sans subtilités, sans cas psychologiques, sans controverses, sans problèmes à résoudre, sans luttes à soutenir. L'Européen éprouve un soulagement à trouver enfin des belles qui ne sont point dans un état perpétuel de conspiration, de révolte contre cette suprématie naturelle du mâle à laquelle, d'ailleurs, il est toujours prêt à renoncer volontairement, pourvu que le principe en ail été reconnu. Ce qu'il aime, dans la Japonaise, c'est qu'elle est vraiment une femme, c'est que sa vive intelligence n'est jamais agressive; c'est qu'elle se reconnaît nettement son inférieure; c'est, en un mot. que son obéissance est faite de sourires et non de soupirs. Et ces particularités, elle les doit à des siècles d'atavisme, elle les doit à la ferme discipline familiale, dont beaucoup de nos lectrices verront qu'elles s'accommoderaient difficilement.

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