‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 58 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La « femme d'intérieur ». — Comment des moyens abominables ont abouti à des résultats exquis. — Vertus de la mère japonaise. — Les particularités du divorce. — Les concubines.— L'éternelle mineure.

Les .hiponàis .sont tous mariés. Quand ils sont très jeunes, ils acceptent l'épouse que leurs parents leur procurent. El, celle épouse, qu'ils onl prise sans la connaître, comme un meuble nécessaire, ils rappellent, très significalivement, OkusanKanai, « dame d'intérieur», « objet d'intérieur». Ou encore « honoral)le intérieur ». Ils lui parlent, le plus souvent, avec une grande courtoisie, ils la traitent avec déférence, el il advient fréquemment qu'ils finissent par l'aimer, mais sans jamais condescendre à le lui dire.

A la femme légitime, la mission de mettre au monde beaucoup d'enfants qu'elle allaite ellemême el fort longtemps; trop souvent elle s'épuise

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à nourrir de son sein, jusqu'à ce qu'ils aient deux ans et demi, ces petits goulus. D'ailleurs, ces enfants ne sont pas à elle, mais à son mari; et en cas de divorce, ils lui sont invariablement enlevés. C'est qu'au .lapon, l'unité sociale n'est jamais l'individu, mais toujours la famille. Les enfants ne sauraient être distraits, quoi qu'il puisse advenir, de la famille paternelle, la seule qui compte et où il leur incombe de célébrer le culte des ancêtres. Ici, encore, nous trouvons de surprenantes analogies entre la constitution de la famille japonaise et ce qu'était la famille dans l'antiquité grecque et romaine. Au Japon, de nos jours comme dans cette Cité Antique, que Fustel de Goulangcs a si bien étudiée, la jeune fille, à l'instant de son mariage, est dégagée de tout lien et de toute attache légale avec ceux qui l'ont procréée. Elle quitte absolument le foyer paternel et elle est adoptée par la famille de son mari dont elle devient la fille. Mais que surviennent des conflits entre elle et son époux et que le divorce soit prononcé et elle ne saurait, en aucun co*, prétendre emmener ses enfants. Ils ne lui appartiennent plus et n'ont plus, après sa répudiation, rien de commun avec elle. Elle retourne, purement et simplement, dans son ancienne famille, et elle est séparée pour toujours de ceux qu'elle a si tendrement aimés. Voilà une des caractéristiques les plus iniques des moMirs japonaises. Quand un divorce détruit un foyer, les

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orifants suivent toujours leur père, quels que luiissent être ses vices et ils sont toujours enlevés ù leur mère, quelles que puissent être ses vertus.

A la femme légitime, l'obligation de se lever avant l't'poux, chaque matin, et de diriger, en y prenant part, tous les travaux de ses domestiques. A la l'omme légitime, le devoir de se considérer comme la première servante de son mari dont elle ne partage les repas que s'il daigne l'y inviter. Elle doit, de plus, se soumettre aveuglément aux ordres, le plus souvent très impérieux, de la mère de son seigneur et maître; les mœurs nationales veulent. en effet, qu'elle voie en sa belle-mère sa directrice de conscience : les mères japonaises conservent, pendant toute leur vie, sur l'esprit de leur fils, un singulier empire; elles obtiendraient, aisément, la répudiation d'une bru rebelle. La femme légitime a le droit de sortir seule, mais il est préférable qu'elle n'use de ce droit (ju'avec discrétion. Quand elle se promène avec son mari, la vieille étiquette japonaise prescrit qu'elle doit marcher, non point à son côté, mais derrière lui.

La diffusion des i<lées occidentales tend à faire disparaître cette coutume qui n'est plus observée que dans les campagnes. Mais même à Tokio, de nos jours, une femme qui doimerait le bras à son mari serait jugée audacieuse et tout à fait « nouveau siècle ». L'épouse ne doit pas non plus espé-

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rer partager les plaisirs de son mari^. S'il s'attarde en ville, elle ne saurait penser à se coucher avant sa rentrée, car il convient qu'elle soit prête à le saluer joyeusement dès qu'il apparaîtra. Surtout elle doit s'abstenir de lui faire des scènes de jalousie ; cela dénoterait une mauvaise éducation et la jalousie féminine est, au Japon, un cas de divorce. La grande merveille, c'est que des moyens abominables aient produit des fins exquises. Toujours soumise, toujours sujette, toujours vassale, toujours opprimée, toujours exposée aux injustices de l'homme, toujours obligée d'obtempérer à des volontés plus fortes que la sienne, la femme japonaise, qui devrait être un monstre de sournoiserie et de ruse, est au contraire un ange de douceur. Explique qui voudra celte chose entièrement inexplicable. Ici le mal semble avoir été la cause du bien. Alors ? Mais il est vrai que nos maux n'existent qu'en proportion de l'idée que nous nous en formons. Ignorer qu'on est malheureux, ne point se figurer qu'il puisse exister un autre état que celui où l'on végète, c'est être heureux. La femme japonaise, malgré tout ce qu'elle subit, malgré les contraintes qui s'imposent à elle, a-t-elle eu, jusqu'à présent, conscience d'être mal traitée? Je n'en sais rien. Moins adulée par son mari que ne l'est

1. Sauf quand celui-ci choisit do l'cmincncr. I.ire la bacclianaic au Yosliisvara, pa^c .%!.

une Européenne, elle est par contre infiniment plus honorée et choyée par ses fils. Si la femme européenne compte «lavanlage comme amante, la femme japonaise existe infiniment plus comme mère; elle a sur les garçons qu'elle a procréés une autorité immense. Ouand ses enfants sont en bas âge elle ne vit absolument que pour ces chers petits; elle les adore; ce sont ses idoles; elle seule dirige jusqu'à un âge avancé leur éducation ; c'est elle qui leur inculque ces sentiments d'abnégation, de loyalisme, de dévouement à la patrie et à l'empereur et cet orgueil national qui se sont manifestés avec tant d'intensité pendant la guerre de Mandchourie. Elle pousse parfois le dévouement jusqu'à les accompagner en classes, à prendre des notes pour les aider à faire leurs devoirs. A l'école française des frères de l'Étoile du Matin, à Tokio, j'ai vu dans chaque classe, près du tableau noir, un banc réservé aux petites mamans japonaises. C'est, tout compte fait, sur cette gentille créature résignée, sur cette femme féconde; c'est dans l'esprit de cette mère incomparable que repose la force de l'empire du Soleil-Levant.

L'instinct de la maternité est si fort, dans les femmes japonaises, que si elles ont été privées d'une progéniture, elles cherchent à s'en consoler en jouant avec des poupées. Ma cuisinière, une veuve de trente ans, entourait tous les jours des plus grands soins un mannequin représentant un

petit garçon. Le fait m'ayant paru extraordinaire, j'en parlai à des Japonais cultivés et à de vieux résidents européens. Tous m'assurèrent que je n'avais point constaté là un cas exceptionnel. Les Japonaises de la classe populaire, si le célibat, la stérilité ou la mort les ont privées des rejetons qu'elles eussent aimés, reportent souvent leur affection sur des marionnettes en compagnie desquelles elles manipulent de petits fusils et de petites voitures. Voilà encore un indice ethnographique dont la signification ne me paraît pas minime. ' La tranquillité de son home et Tégalité d'humeur de sa « légitime » n'en laissent que plus de liberté au Japonais pour savourer des plaisirs extraconjugaux. Le principe de la division des attributions, auquel se résignent les femmes de son pays, donne à son existence une douce harmonie. S'il veut fêter des amis, fussent-ils très intimes, il ne les amènera pas dans sa demeure, ceux-ci n'auront pas l'indiscrétion de lui demander d'être présentés à son épouse. Au Japon, le home n'est point accessible à tout venant. C'est dans une tcha-ya (maison de thé) ou dans une ryoria (restaurant) qu'il leur offrira un savoureux repas au cours duquel, soucieux de les distraire, il aura soin de faire apparaître d'habiles professionnelles, de savantes spécialistes du plaisir, quelques-unes des plus réputées de ces geishas qui sont des musiciennes consommées, de fines conteuses et — il en con-

vient parfois — des filles infiniment plus cultivées, plus amusantes, plus vives et mieux éduquées que l'honorable gardienne de son foyer. Si par extraordinaire il décide d'organiser une fêle dans sa maison, il ne s'abstiendra nullement d'y convoquer des geishas; il y recevra ces amuseuses avec enr jouement et non sans quelques égards; sa femme, souriant avec indulgence, se tiendra discrètement à l'écart et s'effacera devant ses visiteuses ; elle veillera seulement à ce que ses bonnes s'acquittent diligemment de leur service. Son mari, surexcité par le sakké, prendra peut-être quelques privautés avec les danseuses, mais elle en rira jusqu'aux larmes, sûre après tout qu'elle sera de ne point perdre la dignité essentielle : la maternité. Il est des dames japonaises si peu ombrageuses, qu'elles règlent mensuellement, avec les notes de tous les fournisseurs, le compte des dépenses faites par leur mari dans la maison de thé, où ils ont pour accoutumé de s'aller divertir. Ombrageuses? Comment le seraient-elles avec des époux qui ont tous les droits et qui peuvent, d'un geste, les « renvoyer chez leur mère »? Toutefois, depuis la révolution, depuis la juxtaposition, aux mœurs autochtones, de quelques procédés européens, l'époux s'abstient de plus en plus d'imposer à sa femme légitime une cohabitation avec ses maîtresses. Mais il ne s'abstient pas de voir ses maîtresses. Le concubinage ( c'est-à-dire, en réalité, la poly-

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garnie), voilà l'un des traits dislinctifs de la vie japonaise. L'empereur Mutsuhito lui-même a cinq favorites, dont l'une est la mère du prince héritier de la couronne (car l'impératrice régnante n'a point d'enfants). Ses cinq compagnes ont donné au fils du Soleil une vingtaine de rejetons. Cela n'est un mystère pour personne et ne scandalise personne. Le confucianisme et le bouddhisme s'accordent à autoriser le concubinage, et S. M. Mutsuhito est, après tout, fort modérée dans ses appétits, puisque les classiques Leï-Ki accordent à un empereur non seulement une impératrice régnante, mais encore trois impératrices consorts, neuf dames de grande famille, vingt-sept dames de souche moins noble etijualre-vingt-une autres compagnes. Après avoir parlé d'un mikado, est-il admissible qu'on fasse allusion à un boutiquier? Pourtant, voici un fait : mon marchand de tabac, sur le boulevard de Ginza, àTokio, était un homme fort riche qui passait pour assurer le sort de quatorze femmes. Très nombreux sont encore les Japonais (jui Vivent comme des pachas turcs ! Pourtant, les Japonais modernes se contentent de procéder comme le font, croyons-nous, maints gentlemen dans nos capitales d'Europe : ils entretiennent, en d'autres logis que celui de leur épouse, des suppléantes. La presse japonaise, qui a parfois des indiscrétions vraiment impayables, a discuté gravement, en 1898, le problème du concubinage. Le

Vorozu Choho a dressé une liste de 493 hommes très connus à Tokio et qui entretenaient des concubines. 11 les a tous nommés. 9 étaient des ministres ou d'anciens ministres, 15 étaient membres de la Chambre des pairs, 7 étaient des avocats, 3 étaient des docteurs en vue et tous, les autres des hommes d'afîaires. Et cette extraordinaire statistique examinait aussi la situation sociale de toutes ces maîtresses ; 183 étaient des geishas, 69 d'anciennes servantes, 17 des prostituées, 91 des « jeunes filles ordinaires », 15 des filles adoplives,7 des veuves et 111 avaient eu précédemment i< une position mal définie » 1

11 faut bien en convenir, la maison de thé, avec les séduisantes geishas qu'on y mande et la coutume encore si invétérée du concubinage, sont, pour le Japon, deux fléaux sociaux, deux graves éléments de démoralisation. Le célèbre sociologue japonais Fukuzavva, qui avait entrepris en 1898 une campagne contre le concubinage, racontait comment une certaine dame noble et. belle fut vue tout éplorée parce que la nouvelle lui était arrivée que son mari venait d'obtenir, dans l'administration où il était fonctionnaire, un rang supérieur à celui qu'il avait occupé jusqu'alors. Pourquoi cette navrance? — « Ah! soupira-t-clle, avec des appointements plus élevés, il va pouvoir augmenter le nombre de ses concubines et multiplier ses visites dans les maisons de thé ! »

Ilélas oui, les maris japonais sont volages. Ils tiennent pour simples peccadilles, pour divertissements à peine blâmables, des accointances qui feraient pousser des cris d'indignation à la plupart de nos épouses d'Europe; ce sont des polygames intermittents, capricieux, sans vergogne et sans remords.

Aussi bien les mariages japonais eux-mêmes sont brisés pour des prétextes futiles et avec une fréquence qui étonne toujours les Européens. Dans la classe populaire cinquante pour cent des unions aboutissent à des divorces. Le bonheur conjugal est une enviable exception-, sa stabilité est aussi aléatoire que celle des flots. Aujourd'hui le calme et demain la tempête!

II n'est pas rare qu'au cours de leur existence, des hommes et des femmes se marient cinq ou six fois. L'une de mes bonnes, âgée de trente-quatre ans, avait déjà été répudiée par son troisième mari et elle entendait bien en découvrir un quatrième. Les statistiques officielles confirment des observations que chacun peut faire autour de soi :

Années

Mariages.

Divorces.

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