‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 59 sur 75 · IO9T · texte numérisé non relu

IO9T

il4.4:]6

Le mal ne s'atténue pas ; il s'aggrave au contraire.

LA FEirMK JAPONAISE KT LE FKMIMSME 323

La proportion qu'indiquent les chiffres ci-dessus a augmenté plutôt que diminué pendant les dix dernières années. Au bon vieux temps, d'après les us et coutumes japonais, un mari qui répudiait sa femme se contentait de la renvoyer chez sa mère. .Nfaintenant la chose se passe de manière plus officielle, « à l'instar de l'Europe ». Le nouveau code civil de 1898 admet le divorce par consentement mutuel. Mais qu'est-ce que cela signifie en réalité? La femme japonaise est si douce, si passive, si obéissante, qu'on ne conçoit même pas comment elle oserait s'opposer à la volonté de son seigneur et maître, si celui-ci a résolu de la congédier. Elle se soumet et «consent». Les mœurs sont plus fortes qu'une loi née de lautre côté de la planète! Ainsi le Japon est, de foutes les grandes puissances, celle où la fidélité masculine est observée le moins fréquemment et où, au contraire, une aimable et riante polygamie s'étale librement sans que personne y voie le symptôme d'une prochaine décadence. Après tout, la natalité n'est-elle pas plus forte au Japon que dans n'importe quelle autre des nations qui mènent le monde?

Le Japon fabrique des hommes. Voilà dans la lutte « pour la survivance du plus apte » ce qui importe tout d'abord. M. Paul Bourget semble s'être trompé en prétendant (jueles pays où se pratique le divorce, ceux où l'union libre tend à ron\

placer le mariage indissoluble, sont en pleine régression et qu'il y a en eux un élément probable de déchéance et de dissolution.

Une caractéristique essentielle de la vie japonaise n'a peut-être pas encore été bien saisie par le public européen : la femme japonaise n'est pas plus responsable de ses vertus que de ses vicep. Elle ne s'appartient pas ; c'est une éternelle mineure; elle n'agit pas suivant sa volonté; elle obéit en tout aux ordres de sa famille. Les Japonais, assurent plusieurs voyageurs, n'ont point autant de mépris que les Occidentaux pour les femmes qui font commerce de leur corps A mon sens, il y a une grande part de vérité dans celle assertion, mais il faut la compléter pour qu'elle ne soit point injuste. Si l'opinion publique, dans ce pays, n'accable pas de réprobation la prostituée, c'est que celle-ci n'est point tombée par sa faute dans l'état honteux où on la voit ; elle est ce que ses parents ont décidé qu'elle serait.

Si une fille reste chaste et devient une épouse légitime, c'est que son père n'a point, quand elle était adolescente, jugé plus profitable de la vouer aux lucratives aventures d'une vie galante. Estelle geisha? C'est que l'auteur de ses jours Ta, dès sa plus tendre enfance, confiée à un de ces entrepreneurs qui édu(juent, pour les exploiter par la

suite, les danseuses et les musiciennes. Dan? le bas peuple, toute petite fille dont le visage est une promesse de beauté se voit destinée à l'existence sinon toujours prostituée, du moins très scabreuse, de la maïko et de la geisha.^Ses parents trouvent tout naturel de tirer ainsi parti des charmes qu'elle a reçus de la nature par leur intermédiaire. Jusqu'en ces derniers temps, les lupanars du Japon s'emplissaient de jeunes filles que leur père avait vendues ou louées pour une certaine période à des exploiteurs de la chair humaine, et des statistiques trop exactes ont prouvé que dans tout le Japon quarante ou cinquante jeunes filles se suicidaient chaque mois dans les enfers où on les avait enfermées. Ce fut seulement en septembre 1900, sous la pression des idées européennes, qu'une loi défendit de retenir contre leur volonté, dans les lieux de débauche, les pauvres créatures livrées par leurs parents, et aussitôt '192 infortunées, indûment retenues malgré l'expiration de leur contrat, parvinrent à reprendre leur liberté.

Mais, encore une fois, la loi officielle ne [)eiil rien contre les mœurs. Méconnaître que le grand ressort moral du peuple japonais entier soit le culte des ancêtres et l'amour filial, ce serait ignorer tout, du Japon, f^our un Japonais, la vertu suprême, celle qui prime toutes les autres, c'est l'amour d'un fils ou d'une fille envers son père.

Protégées désormais par la loi écrite, les filles japonaises sont les esclaves de la loi morale. C'est l'affection filiale et non une coercition quelconque qui amènera telle jeune vierge à devenir, pendant plusieurs années, la recluse d'un lieu infâme. Elle s'y enfermera avec résignation, quelquefois même en jouant la comédie sublime de la gaieté, si elle suppute que le prix de sa chair sauvera sa famille delà misère ou de la ruine.

Un père japonais de la classe basse, pour amener sa fille à se prostituer, n'aura point besoin d'user de la force ni de ces droits absolus que, depuis 1900, la loi ne lui reconnaît plus. La persuasion,. Tattendrissement, le récit des fléaux qui menacent de fondre sur sa maison suffiront à précipiter dans le vice une fille chaste. On peut affirmer, sans crainte d'aucun démenti, que des milliers déjeunes filles, chaque année, s'enrôlent, étouffant leurs soupirs sous de joyeux rires, dans la brillante armée des musiciennes nocturnes, ou se voient réduites au sombre labeur des maisons grillées, parce qu'elles ont cédé aux prières captieuses, aux propos persuasifs d'une famille nécessiteuse. Pendant la grande famine (lui a désolé, en 1905, le nord du Japon, plusieurs centaines de jeunes vierges ont été ainsi achetées ou louées à leurs parents par des racoleurs spéciaux qui — cette ironie semblera lugubre — persuadaient aux naïves familles campagnardes qu'en leur accor-

dant leur patronage, ils leur avaient rendu un signalé service et avaient acquis, par cela, des droits à leur reconnaissance.

Ainsi, sous des dehors chatoyants, malgré l'envol miroitant des kimonos et des obis de soie, le sort de la femme japonaise estdesplus misérables. Ou'on me pardonne cette confession personnelle : J'ai plus d'une fois eu le cœur serré par de petits drames qu'il m'est advenu de côtoyer et où de pauvres filles jouaient invariablement le rôle de la victime.

Page 1