CHAPITRE m
La naissance du féminisme. — Les rénovateurs du Japon voudraient créer une vie de société et des « dames » japonaises.
On le devine, quelques femmes d'élite, informées des mœurs européennes, quelques dames du haut enseignement ou de la diplomatie, quelques personnes élevées au contact des missionnaires chrétiens, s'efforcent de créer un mouvement d'où elles espèrent que résulterait le relèvement de leurs sœurs. Elles voudraient dégager leurs jolies compatriotes de la tutelle familiale et de l'emprise maritale; elles voudraient développer en elles le sentiment de la responsabilité, de l'individualité, de la liberté, de la volonté, et faire de ces petites choses si charmantes des personnes désagréables. Et voilà comment est né au Japon, dans le même temps, sous les mêmes auspices et avec les mômes inspirations que le socialisme, le mouvement féministe. Il devait survenir! L'instruc-
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lion, si largement départie maintenant aux jeunes filles japonaises, a éveillé en elles des susceptibilités, des aspirations que leurs mères ne connaissaient point. Elle leur a donné des facultés qu'elles s'ignoraient et des besoins qu'elles n'avaient pas encore sentis.
Naguère, on considérait comme une certitude que le peuple japonais était absolument dénué d'aucun sens musical. De jeunes japonaises sont parvenues cependant, au début du xx" siècle, à jouer du piano, non seulement d'une manière correcte, mais avec sentiment, comme de véritables artistes d'Europe. Ce développement de la sensibilité nerveuse, dans la nouvelle génération, n'at-il point dû entraîner des souiïrances morales, des froissements, des rancœurs, des dégoûts inconnus jusqu'alors?
Dans le monde des femmes vouées au professorat et parmi les étudiantes qui deviennent de plus en plus nombreuses au Japon, la révolte est complète. Et — quel scandale 1 — on citait récemment [dusieurs jeunes filles de Tokio qui avaient refusé de se laisser donner un épou.x sans avoir fait au préalable sa connaissance. 0 grand Confucius! Ne voit-on pas aussi maintenant dans les rues de Tokio ae.'^ filles d'écoles qui se montrent en public avec des étudiants entreprenants et entament des fiirts plus qu'américains !
La police a reçu l'ordre de surveiller ces mâ-
Lines, mais celles-ci s'obstinent et font passer leur raba, c'est-à-dire leur cavalier servant, pour leur frère aîné. Au début de 1908, comme un écrivain était poursuivi, à cause de ses pornographies, on remarqua que des étudiantes emplissaient la salle d'audience. Pour un Japonais, vraiment japonais, quelle abomination ! Les défenseurs des traditions nationales fulminèrent!
Ne voit-on pas aussi que des dames de la haute société, sans doute après avoir cajolé, enjôlé, obsédé leur honorable mari, obtiennent de lui qu'il les mène parfois prendre quelque repas à la table des grands hôtels anglais, français ou américains de Yokohama, de Tokio ou de Kobé ! Et savezvous pourquoi elles ambitionnent un tel plaisir, ces friponnes ? Ce n'est point pour se délecter des mets européens, car elles en goûtent assez peu la saveur. Non ; si elles veulent quelquefois dîner dans un hôtel étranger, c'est que là, pour la première fois, depuis qu'elles sont au monde, elles se voient servies avantleur seigneur et maître, avant Thomme... et cela leur cause une joie, un plaisir incommensurable.
Les plus récentes phases de l'évolution japonaise ont créé des besoins et amené la fondation d'institutions dont hier encore l'opinion publique n'eût point toléré l'existence. Une ère nouvelle commence. On cite maintenant, à Tokio, plusieurs écoles de cuisine, où un grand nombre de dames.
(le femmes mariées et de jeunes lilles se rendent assidûment pour essayer de pénétrer, non seulement les finesses de lart culinaire national, mais encore les secrets gastronomiques des maîtres- (lueux occidentaux. El cela montre quelle transformation a subie le régime alimentaire des Japonais, au cours des récentes années. Il n'est plus rare maintenant, à Tokio -- dans la classe moyenne tout au moins — qu'un plat « à l'Européenne » soit servi au cours d'un repas où ne prennent part que des Japonais. Les conservateurs s'indignent; ils se rappellent l'époque où la seule idée de manger du bœuf eût été considérée comme un crime contre la religion. Mais leur indignation ne saurait enrayer la rapide transformation des mœnrs citadines. Récemment, l'Akiho Cookery Srhool, de Kanda-Tokio, a breveté, à elle seule, 88 dames, et, parmi ces dames, d'après un journal de la capitale, il y avait 17 épouses et 3 filles d'employés du gouvernement, 9 épouses et 8 filles d'employés de grandes compagnies, 7 épouses d'officiers, 2 épouses de professeurs, 10 épouses de prêtres, 2 épouses de médecins, 5 femmes et filles d'hommes d'affaires et l'épouse d'un journaliste. Lès autres dames brevetées étaient 17 étudiantes, T) professeurs et 2 demoiselles sans profession. Les Japonais adorent la statistique ; ils réduisent tout en travaux synoptiques. Aussi le journal établit-il que, de ces 88 personnes féminines, 45 sont
mariées et 43 ne le sont pas. De plus, 70 0/0 de ces cuisinières volontaires sont âgées de moins de vingt-cinq ans !
Lajeunesse féminine s'agite et — quel scandale! — elle va même jusqu'à tenir tête aux héros nationaux. Le général Nogi, le vainqueur de Port- Arthur, a reçu, parmi ses nouvelles charges, la direction de l'école des enfants nobles. Le vieux Spartiate, s'élant aperçu que des habitudes de luxe s'introduisaient parmi les demoiselles des familles aristocratiques, prétendit, par des règlements sévères, les ramener à la simplicité du XIX'' siècle. Mais une conspiration des nobles mnsiime fit que le vaillant général connut, pour la première fois, la défaite. A rencontre des prescriptions de Nogi, elles ne parurent plus qu'en kimouDS de soie; leurs cheveux, lustrés et savamment échafaudés, s'ornèrent de décoratives épingles. Ce fut, en décembre 1907, tout une émeute j)armi les jeunes filles des grands familles. Qu'advint-il par la suite? Je n'en sais rien.
Oe plus en plus, au Japon, les administrations (le l'Etal tendent à réserver une large place au personnel féminin; on voit, dans les gares, des musume vendre des billets de chemin de fer. Peu à peu, certaines professions naguère réservées aux hommes, deviennent accessibles aux femmes et aux jeunes filles. Celle.s-ci, finalement, en sont-
elles plus heureuses? Dans noire chapilre sur les suicides*, relisez seulement une certaine statistique.
Est-ce que l'on n'entend point parler aussi de choses extraordinaires, qui eussent abasourdi les vieux Japonais? Si vous aviez lu le Japan limes, du 22novembre 1905, vous auriez apprisque lesneuf cents ouvrières des filatures de Kuranagi venaient suhitementdese nnettre en grève. Des Japonaises I Des ouvrières japonaises, trouver en elles-mêmes assez de volonté pour se mettre en grève! Quel signe des temps! Et voilà pourquoi les Japonais purs, ceux qui ont gardé le vieil esprit samouraï, les patriotes qui sentent nettement à quelles particularités sociales leur pays doit ses aptitudes guerrières, ceux-là hochent la tête et froncent le sourcil : « Si le Japon a eu raison d'emprunter à rOccident ses moyens d'action, il aurait tort de lui emprunter une morale qui ne lui convient en rien. »
Les conservateurs, les hommes du vieux Japon s'opposent donc à toute tentative d'émancipation du sexe faible et beau. Les novateurs, au contraire, ceux qui croient désirable que leur pays s'efforce de ressembler, de plus en plus, en toutes choses, aux nations européennes, encouragent les velléités