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féministes. Ce n'est point, d'ailleurs, un sentiment de justice qui les inspire, mais une idée politique : ils déplorent que le Japon manque de dnmcs. Et rien n'est plus vrai!
En elTet, la vie effacée de l'épouse japonaise, toujours absorbée par les devoirs de la maternité et par la direction de son intérieur, l'a constamment empêchée de prendre part, jusqu'à ce jour, à aucune réjouissance publique. Les anciennes mœurs japonaises, celles du bon vieux temps, s'accommodaient parfaitement de celte demi-réclusion contre laquelle personne n'eût songé à protester. Les épouses japonaises, mères des enfants de leur mari et gardiennes attentives du foyer n'ont reçu, à aucun point de vue, une éducation qui eût pu les préparer à la vie mondaine. Ce seul mot de vie mondaine eût été, dans l'ancien Japon, à peu près incompréhensible, car il n'eût correspondu à aucune réalité, ni même à aucun embryon de réalité.
Mais les temps ont changé. Les relations du Japon avec les puissances européennes deviennent chaque année plus fréquentes. Des flottes étrangères font fréquemment des visites officielles aux ports du Nippon. Et, au cours des congratulations, réjouissances, garden-parties et banquets qu'impose la présence des marins occidentaux, on n'a pas vu paraître, jusqu'à présent, de dames japonaises, parce que les dames japonaises n'ont
[•as songé à y participer, et que leurs maris n'ont point du tout eu l'idée do les y amener. Kussent-elles été contraintes de s'y montrer qu'elles eussent paru gauches et empruntées. S'amuser, dans la compagnie des hommes, les faire rire et leur verser à boire, cest là le rôle des geishas et non celui des femmes mariées! Aussi, que se passa-t-il, lors des grandes fêtes données dans les parcs de Tokio, en l'honneur de Togo et d'Oyama? Des centaines (le geishas, recrutées, enrôlées ofliciellemenl par les autorités municipales, furent les seules créatures féminines qui se mêlassent librement à tant de vaillants guerriers auxquels leur patrie souhaitait la bienvenue. Ces magnifiques fêtes nationales n'eurent pour prêtresses que des filles galantes. Il en fut de même lors de la visite, à Tokio, des marins anglais. Mais alors, la fureur des missionnaires protestants emplit tout le Japon de récriminations lamentables. Ils envoyèrent de longues épîtrcs aux journaux; ils déclarèrent que les édiles de la capitale avaient commis une grosse inconvenance en réunissant dans le parc de Hybia pour qu'elles donnassent à boire aux matelots anglais plusieurs centaines de femmes qui, d'une façon plus ou moins déguisée, vivent de la débauche. Le résultat de cette organisation malencontreuse a été, conclurent les clergymen, celui qu'on devait en attendre. L'alcool, coulant à flots, amena vito l'ivresse des snilors et, dans leur ébriété, ces
hommes rades sachant fort bien, d'ailleurs, avec quelle sorte de femmes il leur était donné de se divertir, se permirent des privautés excessives, ils commirent mille inconvenances, montrant, par leurs gestes, que dans tout marin il y a un explorateur. Mais les lettres des missionnaires publiées par les journaux ont amené des répliques et des controverses. Peut-on dire que la geisha soit une prostituée? Aux yeux de ses défenseurs, c'est une artiste, c'est une chanteuse, une chorégtraphe ; on ne saurait, sans injustice, lui appliquer des épithètes ignominieuses. Les missionnaires les emploient à la légère, ces épilhètes, puisque leur ministère même a dû les empêcher de scruter la vie privée de la geisha. Parce qu'elle est enjouée, spirituelle, toujours aimable, parce que sa profession est de plaire, faut-il forcément voir en elle une mercenaire de l'amour? Oui? Non? Posez la question à des Japonais qui connaissent la vie de plaisir et ils souriront. Les pasteurs, somme toute, eurent raison de dire que l'idée avait été saugrenue de parquer ensemble des matelots ivres et des femmes auxquelles les organisateurs de ces réjouissances avaient intimé de se montrer accueillantes envers les alliés du Japon.
Ce n'étaient point les geishas qu'il fallait incriminer, autant eût valu reprocher à quelque joli colibri, quehiuc douce fauvette, quelque linotte écervelée d'avoir laissé frôler ses ailes par la main
brutale d'un rustre. De même des navigateurs touchés d'alcool et mis en contact avec des filles avenantes sont excusables s'ils manquent de réserve. Les vrais coupables furent les fonctionnaires qui eurent l'idée de cette rencontre et mêlèrent, à une rigolade de soldats et de matelots les douces bacchantes des folies nocturnes.
« Evidemment, me dit un éminent Japonais, nous manquons de dames. Notre dessein est donc de former des dames. Ce n'est point que nous nous réjouissions extrêmement d'avoir à renoncer aux prudentes traditions qui ont fait la grandeur de notre pays en même temps que la tranquillité de nos ménages. Nous préférerions que les épouses de nos fils restassent, comme cela est encore séant aujourd'hui, doucement assoupies au foyer conjugal sous la surveillance d'une inflexible belle-mère. Mais ce système nous vaut le mépris des Occidentaux. Quand il nous faut recevoir des étrangers de marque, comme cela est advenu lors de la visite des (Tfficiers de l'escadre anglaise, nous ne saurions mêler nos timides et inexpertes épouses ou nos filles, trop novices, aux fêtes où nous leur souhaitons la bienvenue. Force nous est de confier ce rôle à des professionnelles du plaisir tout comme nous avons pour accoutumé de le faire quand il y a lieu, en l'honneur de nos propres compatriotes. Convenons-en, les geishas, ces aimables créatures si savamment éduquées sont des spécialistes infini-
LE J.Vl'O.N MODERNE
ment plus gentilles et pluvS brillantes que nos légitimes compagnes. Mais alors, les missionnaires protestants et les journalistes ameutent contre nous tous les moralistes de l'Univers. Cela ne peut pas durer. II nous faut des dames. D'ailleurs, nos jeunes filles modernes n'entendent pas imiter la discrétion de leurs irréprochables aïeules. Ces mâtines ont l'outrecuidance d'aspirer à jouer un rôle social : les universités nous préparent une génération de péronnelles qui, déjà, parlent des droits de la femme.
Les véritables mœurs de mon pays en ce qui concerne les rapports entre les sexes, ont été jusqu'à présent basées sur le principe du « tout ou rien ». Jadis, la pruderie de nos compagnes était extrême. L'n homme eût cru qu'il pouvait attendre les plus rares faveurs d'une dame si celle-ci lui avait seulement permis de lui toucher le bras. Aujourd'hui encore, l'immense majorité des Japonais jugeraient extrêmement scabreuse pour une femme honnête l'épreuve d'un de ces bals que vous organisez en Europe. Rien de plus opposé à notre esprit que le flirt à l'anglaise ou même la galanterie à la française. Ces subterfuges, ces frôlements sont pour nous, ou trop ou trop peu. A notre avis, la place d'une épouse vertueuse est au foyer domestique. La récréation, c'est déjà le commencement do la dissipation. Mais enfin il nous faut des dames! »