‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 62 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Résistance au féminisme. — La vie sentimentale existe à peine au Japon. — La misérable condition de la femme japonaise estelle un des éléments de la grandeur du Japon?

Certes, à révolution de la femme japonaise, évolution que nous voyons commencer, une résistance opiniâtre, une opposition qui restera longtemps invincible, barrera la route. Le mouvement féministe japonais progressera dans les grandes villes, mais, dans l'ensemble de l'empire, il n'ébranlera pas l'épais rempart des mœurs, des traditions, des superstitions, des enseignements confucianistes et bouddhistes.

Et les Japonais, qui lui feront ouvertement ou secrètement la guerre la plus acharnée, seront peut-être ceux que des voyages ou des lectures ont nettement renseignés sur l'état réel de la société européenne et américaine. Ceux-là savent à quelle déliquescence morale, à ([uelle mollesse risquent

de tomber des nations qui n'ont plus pour culte que l'apothéose de la femme, l'apothéose du luxe et de l'ostentation. Ils savent que ces nations sont sans familles fécondes et que, par conséquent, elles ne sauraient prétendre à aucun rôle prépondérant dans les futurs conflits universels. L'organisation de la vie sociale japonaise a séparé radicalement la ménagère de la courtisane. Elle empêche Tépouse de convoiter les parures et d'imiter les allures de Thétaïre. Elle ferme le home aux intrus, aux larrons d'amour, aux écornifleurs. Grâce à elle, la vie maritale est tranquille, peu compliquée et peu dispendieuse aussi. Un ménage japonais s'établit sans meubles (sauf quelques ustensiles de cuisine) et plus tard la jeune femme n'éprouvera que rarement le besoin de renouveler ses kimonos et ses obis. Si nous exceptons les familles princières ou celles, très exceptionnelles, dont certains membres occupent en Europe des fonctions diplomatiques, nous pouvons affirmer que le Japon, au début du xx*" siècle, ignore encore ce que nous appelons en Europe la vie de société. Des étrangers de passage, des observateurs sommaires peuvent avoir été induits en erreur par les fêles des fleurs données au palais impérial. Ces garden-parties parodient les récréations européennes et les alTéteries de nos mondanités. Mais tenez pour assuré (]ue dans le vrai Japon, dans le Japon des Japonais on n'organise jamais ni

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bals, ai réceptions, ni grands dîners, on reçoit très peu de visites et on ignore presque tout de ces divertissements qui absorbent les jours et les nuits de tant d'Européens et rendent leur existence si onéreuse et si compliquée. Et voilà ce qui explique en l)artie pourquoi la famille japonaise est infiniment plus féconde que la famille française. Les ressources du ménage nippon ne sont pas d'avance accaparées par l'impérieuse nécessité de « paraître ». Le Japon est un pays où, à l'exception de ceux dont la fonction est de le représenter dans l'univers, personne n'éprouve le besoin de s'exhiber et où, au contraire, quiconque afficherait des allures ostentatoires, serait jugé grotesque. Scrutons, par exemple, la vie d'un jeune officier japonais. Il peut être marié sans que sa femme se croie obligée de parader dans un salon et d'y recevoir hebdomadairement des importuns ou des galants. Un salon? Quel salon? Dans une maison japonaise il n'y a pas de salon. En outre, nous avons vu que la maison japonaise est une retraite où ne pénètrent guère que les membres d'une même famille. Ainsi l'officier n'a point à se préoccuper d'avoir une demeure organisée et ornée à grands frais. Sa femme, par surcroit, ne suit aucune mode, car la mode change rarement au Japon et une femme mariée ne vit pas pour l'apparat. Il en résulte (ju'un officier sans fortune est beaucoup moins malheureux au Japon qu'en Europe. C'est

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un militaire uniquement intéressé par les questions d'armement et de tactique. C'est un spécialiste tout à fait ignorant d'aucun protocole mondain. Il est assidu, attentif au moindre de ses devoirs, parce que rien d'autre que ses devoirs n'occupe sa pensée et qu'il n'a point besoin d'avoir une opinion ou une compétence quelconque sur des choses étrangères à l'art de la guerre. Chez nous, la mondanité a tout envahi et il est monstrueux de penser que certains officiers peuvent être mal notés parce qu'ils sont « mal mariés » et que leur femme « reçoit mal ». En quoi cependant ces questions frivoles peuventelles modifier la valeur combative d'un chef de soldats? Un officier japonais n'est jamais « mal marié » pour cette bonne raison qu'il n'est jamais obligé d'exhiber sa femme et que d'ailleurs une absolue simplicité de mœurs est la base de la vie japonaise : l'épouse de Togo ou celle d'Oyama diffèrent à peine dans leurs allures de la modeste compagne d'un pauvre sous-lieutenant.

En définitive, la vie galante, la vie sentimentale n'existent pas au Japon. Le Japonais ne fait pas la cour à sa propre femme, parce qu'il la possède, ni à celle de son prochain, parce qu'il ne la voit pas, ni à la geisha parce quil la paie. Le chevalier japonais du bon vieux temps, le huslii, n'a jamais combattu pour l'amour des dames. Les officiers japonais en rentrant de Mandchourie ne caracolaient

devant aucun balcon pour émerveiller les belles. Il n'y a point de balcon aux maisons japonaises, et s'il y en avait, les belles jugeraient inconvenant d'y séjourner. Ici, les rapports entre les sexes entraînent peu de complications : la vie est facile — du moins pour l'homme I

Moins d'intrigues amoureuses qu'en Europe, moins de crises passionnelles, moins de maris torturés par la jalousie ; moins de fraudes, moins d'embûches et moins d'aventures romanesques, I)eu ou point d'hommes qui tiennent à s'emparer de l'épouse de leur prochain et, jusqu'à présent, point de llirt, point de problèmes à résoudre ou de cruelles énigmes, aucune galanterie, point de marivaudages, point d'enivrements, point de sentiments tendres, point de séducteurs qui roucoulent, l>oint de godelureaux qui s'éplorent, point de célibataires qui essaient de s'organiser un demiménage dans le ménage de leurs voisins, point d'hommes à femmes et d'irrésistibles podagres.

C'est à peine si (|uelques étudiants pauvres et quelques danseuses nouent parfois une intrigue ou si un céladon libidineux consent à des dépenses exagérées pour une belle joueuse de shamisen, rendue exigeante par les conseils d'un père cupide ou d'une matrone astucieuse.

Conclure que l'amour n'existe pas, au .lapon, serait cependant inexact. Le seul dont on puisse constater l'existence se manifeste sous une forme

véhémente, bizarre ; il fait de grands ravages dans le monde des filles qui se sont prostituées par vertu filiale; il éprouve les jeunes gens dont nous venons de parler : ceux-ci, épris d'une pensionnaire de quelque yoshiwara, s'exaspèrent de ne pouvoir trouver l'argent nécessaire à la libération de la captive. Alors, ces amants, navrés, décident de mourir ensemble; ils commettent le joshi, qui leur assurera une vie de félicité dans le monde meilleur, où leurs âmes vont se rencontrer, et les

journaux narrent ce suicide passionnel.

En tout cas, un Japonais ne doit jamais, mémo dans les circonstances les plus exceptionnelles, manifester en public les sentiments amoureux qu'il peut ressentir pour une femme ou pour sa femme. Cela serait considéré comme un ridicule, une niaiserie indigne d'un homme, une inconvenance sans nom, une lâcheté. Il doit rester souriant, impassible, impénétrable, même s'il souffre, et ne rien laisser deviner de ses affections et de ses afHictions.

Pendant la guerre de Mandehourie, des officiers japonais riaient, parce que certains attachés militaires étrangers venaient de dire ingénuement qu'ils étaient désireux d'écrire à leur femme. Un Japonais n'avoue pas ces faiblesses. Pour un Japonais, il est préférable de prétendre mépriser la femme; devenir amoureux, c'est être victime d'une débilité mentale, c'est s'abandonner sans contrôle

à la passion animale ; c'est devenir fou : on ne se vante pas de sa folie.

A tout prendre, ces mœurs composent une société plus simple, plus primitive, moins troublante, mais beaucoup moins amusante, moins savoureuse que la nôtre, où l'individu n'est qu'une parcelle d'une collectivité, et où la femme est toujours une sacrifiée, souvent une victime et quelquefois une martyre. Une société plus foric que la nôtre, par contre, une société d'hommes plus prêts à l'action : la vie privée du Japonais lui cause peu de préoccupations ; il n'est pas absorbé par les exigences de la vie de relations, et, d'ordinaire, la vie sentimentale n'existe pas pour lui. Aussi peut-il s'adonner tout entier aux devoirs de sa charge. Un général Boulanger oubliant ses responsabilités dans l'amour et finissant par se brûler la cervelle sur la tombe de M"" de Bonnemain, un Président de la République négligeant, au milieu des manœuvres militaires, le souci de la défense nationale pour faire la roue devant une dame Sleinheil, voilà des cocasseries qui sembleront, longtemps encore, incompréhensibles à des chefs japonais. Ces actes leur apparaîtraient comme des faiblesses indignes et ils y verraient les symptômes d'une fatale décadence. Au Japon, la jolie dame eût été geisha et c'est, clandestinement, dans une maison de thé, qu'on eût acheté ses musiques ou ses faveurs. Peut-être, j'en conviens,

quelque politicien japonais eût-il un Jour élevé au rang de femme légitime la belle amuseuse. La société japonaise contemporaine a déjà vu des unions de cette sorte. Mais alors la nouvelle épousée eût immédiatement adopté des mœurs matrimoniales. Elle se serait contentée, désormais, de diriger son home. En tout cas elle n'aurait point pu, ni comme geisha, ni comme femme mariée, s'afficher à des exercices guerriers où sa présence eût fait scandale. Elle n'eût point dirigé un salon où des politiciens, des magistrats et des militaires fussent venus, dans une atmosphère de galanterie et de poudre de riz, chercher des inspirations.

Maintenant, songez, par surcroît, je vous prie, à tous les soucis mesquins dont peut être harassé un Européen. A moins qu'il ne soit un homme intellectuel, il lui faut briller, jeter de la poudre aux yeux, être spirituel, élégant ; il lui faut feindre, prétendre être autre chose que ce qu'il est ; il lui faut se préoccuper de dîners, de réceptions et de visites ; souvent, des embarras d'argent compliquent ses tourments, et des peines de cœur l'obsèdent. Chez nous, pour un crime passionnel, il faut compter cent drames cachés, cent douleurs secrètes, cent chagrins contenus, cent maris (]ui assistent, consternés et silencieux, aux travestissements toujours nouveaux de leur épouse et aux miracles pécuniaires qu'elle accom-

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plit. Souvent (exceptons, naturellement, les hommes supérieurs). l'Européen est si absorbé par les préoccupations de la vie sociale, par les orages de son existence privée, que son caractère s'amollit et qu'il ne consacre plus à ses devoirs tout le temps qui conviendrait.

La misérable condition dans laquelle a végété jusqu'à présent la femme japonaise serait donc un des éléments, et peut-être le principal élément, de la grandeur du Japon. Dans une société où les femmes sont restées des femmes, l'autre sexe a conservé toutes les énergies masculines. C'est précisément ce qu'ont répondu les chefs de l'école bouddhique, à Chamberlain, quand il parut protester contre la condition inférieure imposée à la femme dans l'ancien et dans le moderne Japon :

« La subordination des femmes envers les hommes est une coutume extrêmement correcte. La préséance de l'homme sur la femme est la grande loi du ciel et de la terre. Ignorer cela et soutenir le contraire, c'est être absurde. »

Ce n'est point avant longtemps que la pauvre petite Japonaise remportera une définitive victoire sur les doctrines de Confucius et sur les enseignements bouddhiques qui s'accordent à dire que la femme n'est qu'une « tentation, un piège, une créature malpropre, un être de perfidie et de perdition, une chose inférieure, un obstacle à la paix et au bonheur ».

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