‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 63 sur 75 · CHAPITRE I Panorama de Tokio · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Panorama de Tokio

A Tokio, le pittoresque ne vient point attendre le voyageur au débarcadère. Je suis au Japon, mais où est le Japon? On a franchi des confins salis de fumée, embarrassés de gazomètres et à l'horizon desquels les tuyaux des usines mettent une hachure couleur de suie. Tout le décor morose que l'industrialisme inflige aux faubourgs des capitales. On arrive à la gare de Schimbashi. C'est une masure, sur une place qu'entourent des masures. Désappointé, le voyageur pénètre dans Tokio par le moins caractéristique de ses districts. Il voit confusément des remparts délabrés et un fossé à

demi desséché <fue saute un pont de bois. Des terrains entrecoupés de fondrières découvrent, comme de vieux chicots, des fondations où des édifices naguère projetés semblent avoir depuis longtemps renoncé à prendre appui. Une muraille cyclopéenne qui formait jadis la plus vaste des trois enceintes, du palais mikadonal a été percée de rues ; elle montre ses énormes blocs déchaussés, disjoints, envahis d'herbes et de mousses, mais éternels comme la montagne d'où ils furent arrachés, au temps d'Ieyasu.

Tout un quartier à l' Europôenno se dessine, avec son « Impérial Hôtel ■>, ses clubs, ses banques, ses musées, ses ministères, ses bureaux de journaux et les clochetons bulbeux et vaguement moscovites de son hôtel de ville. La rue de Ginza a même des trottoirs et ses magasins, dont les enseignes sont écrites en anglais aussi souvent qu'en japonais, diffèrent assez peu de ceux qu'on voit dans nos villes occidentales. Hibya-Park ressemble à des Tuileries, mais aux Tuileries que Paris aurait, s'il n'était qu'une grande préfecture. Une monumentale caserne de briques rouges ferme le fond du décor. Ce n'est pas une caserne, c'est l'école des ingénieurs.

Voici encore de vastes esplanades ravinées, creusées d'ornières et incrustées de caillasses. Le touriste est interloqué ; il s'attendait à entrer dans un monde fabuleux, dans une féerie de kiosques et

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de pagodes ; il arrive dans une cité qui ne lui rappelle rien^de ce qu'il a pu déjà voir en Asie et qui n'est pas non plus l'embryon d'une ville américaine. Certes, quand on vient de Chine,. quand on a vu Pékin ou Moukden, on trouve tout d'abord que Tokio a peu de caractère, on est déçu et presque attristé. On sent le besoin de s'autosuggestionner, on veut donner un aliment à ses idées, et on se répète pour s'exciter : « Tokio, 1.800.000 habitants, la ville la plus peuplée de rExtrême-Orient. Tokio, 1.800.000 habitants, l'une des cinq villes les plus peuplées de l'Univers. »

On est perplexe quand on déambule parmi d'immenses agglomérations de maisonnettes en bois ; la plupart n'ont pas d'étage : elles forment des ruelles toutes semblables les unes aux autres et rien n'y frappe le regard, sinon le barbouillage de réclames commerciales, laides comme les nôtres.

Le |>ire c'est que le voyageur réussit assez difficilement à s'évader de ces régions de la ville où le modernisme européen dessine ses géométries les plus banales et les plus mesquines. Livré à soimême, il ne parviendra pas avant deux semaines d'exploration à saisir le caractère de celte capitale, qui ne semltle avoir ni forme ni limites. Estelle plus vaste que Paris? Oui, sans doute, mais comment comparer," comment juger de ses proportions, et, pour établir des rapports, (juels points de repère choisir?

Le touriste s'énerve à contourner sans cesse ce kremlin démesuré, mystérieux et impénétrable : le palais impérial, silencieuse ville forte que cernent (les sentinelles. Quelque direction que vous preniez, il semble que vous soyez toujours ramené vers le manteau d'écume de ses fossés pleins d'eau croupissante, vers de vieux remparts gazonnés, vers des murs aux encoignures desquels s'élèvent de grosses tours, des tours quadrangulaires, d'un blanc cru et que surmontent des toits bleus aux angles relevés, des toits de pagode.

On dirait que visiter Tokio, ce soit contempler la circonvallatiou de cette séculaire citadelle où le fils du soleil, dans une paix mortuaire, s'étonne de sa propre divinité. Tokio? oij est-ce? C'est peat-être cette citadelle qui est le véritable Tokio. Mais alors qu'est-ce que tout le reste? Qu'est-ce que cette agglomération de mille bourgades?

Le contraste est saisissant entre les blocs énormes qui forment les murailles du palais impérial, murailles épaisses et basses comme ces digues qui domptent la mer et les minces planchettes dont les citoyens de Tokio font leur demeure. Au palais impérial rien qui ne parle d'indestructibilité, rien qui ne semble devoir durer aussi longtemps que la planète elle-même. Mais tout ce qui l'entoure est menu, chétif, éphémère.

Ces grandes bourgades dont je parle sont sépa-

rées les unes des autres par des parcs, des jardins, des canaux, des terrains vagues.

Parmi ce chaos et jusqu'aux zones intermédiaires et ambiguës où les faubourgs avortent en routes campagnardes, des tramways électriques s'élancent chargés de tintamarres.

Dans co monde de gentillesse, de légèreté et de fragilité, ces lourds véhicules d'acier inquiètent; ils seml)lent trop puissants, trop rapides. Ils troublent notre contemplation ; ils nous disent l)riilalement qu'ici non plus tout n'est point « calme et volupté ».

Quelquefois, entre deux parties populeuses de la capitale, on traverse un véritable village avec des venelles étroites, des ruelles pleines de silence et de paix. Des jardins s'entourent de haies en bambou. Des pentes abruptes et caillouteuses dévalent entre des bosquets. Les kuruma-ya euxmêmes traînent difficilement leurs voilurettes dans ce dédale de passages, d'allées et de raidillons dont aucun écriteau n'indique le nom et qui ne montrent que des rangées de barrières et de palissades. Resserrées, exiguës, des voies navigables où des myriades d'embarcations effilées se faufilent, coupent ces immensités. Et alors, c'est une Venise branlante, un minable Rotterdam en planches et en carton.

Les canaux courent longtemps entre des alignements de bâtisses dont ils rongent les pilotis en-

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chevêtrés et pourrissants. Arrête sur quelque pont de bois que soutient un fouillis de poutrelles et d'entretoises, le voyageur retrouve ces tableauxpopulaires que les estampes d'Hokusai immortalisèrent.

Des rangées symétriques d'entrepôts s'étendent des deux côtés d'un canal qui peint leurs fondations d'un limon verdâtre, d'une bave immonde et couleur de fiel. Pour rendre moins facilement inflammables ces magasins, on a revêtu leurs murailles de bois d'une épaisse couche de mortier et de plâtre ; elles s'élèvent, blanches, sous leur lourde toiture de tuiles bleues à haute faîtière. Les treuils, les poulies, jonglent avec les balles de riz, les paquets de poisson séché, les coulTes de denrées, les tonneaux de sakké et les matériaux de construction.

Tout un peuple aquatique de débardeurs agiles, de coolies, de matelots presque nus s'agite, exhibe des anatomies de bronze et, manœuvrant ses perches, ses gaffes et ses avirons, rit sa vie inconsciente et bornée.

Ces voies d'eau, après avoir dessiné dans la capitale leur damier, aboutissent toutes à la Sumida et à la baie de Tokio. Le panorama, soudain, devient immense et pour la première fois nous nous sentons dans l'une des capitales du monde. Cinq grands ponts franchissent la rivière, les uns, importés d'Europe ou d'Amérique, mon-

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trenl leurs tabliers de fer, leurs fermes rigides, leurs grandes travées ; les autres sont des ponts du bon vieux temps, des ponts qui font le gros dos comme un chat en fureur, des ponts si bombés, si arqués qu'ils forment comme une seule arche de bois, mais une arche soutenue de place en place, en guise de piles, par des tréteaux, des chevalets dont les pieds sont au fond des ondes.

La Sumida devient bras de mer; elle se confond avec la baie de Tokio qu'encadrent, noyés de brumes, de lointains promontoires. Et, alors, c'est sur l'eau bleue et chatoyante de ce golfe sans profondeur tout une poussière maritime ; des essaims de barques, des bancs de sampans, de goélettes et de bricks, ancrés les uns auprès des autres ; c'est un tumulte de caboteurs en partance ; des villes de coques et de mâts, un tourbillon de sillages et de remous.

Au quartier d'Asakusa, atteignons le sommet d'une tour de briques. Alors dans notre esprit tout s'illuminera. Elle est hideuse cette tour et le prochain tremblement de terre la punira de sa laideur en la changeant en un amas de décombres. Nulle pensée artistique n'inspira sa construction, mais la cupidité d'un barnum. C'est une sorte de belfroi imité de ceux qu'on voit dans le nord de l'Europe et où de médiocres exhibitions s'oiîrent à la foule. Mais elle a du moins un grand mérite :

son dernier ôlage est le point le plus élevé de Tokio. Nous planons sur des myriades de toitures comme sur un lac de lave violette, sur une mer de cendre bleue. Les toitures toutes semblables, toutes égales les unes aux autres, sont des flots symétriques, des vagues régulières que piquent çà et là, comme une écume moutonnante, les pignons de plâtre des entrepôts : les toitures des temples émergent, mais ce ne sont que de plus grosses vagues.

Il y a pourtant un ordre dans ce chaos ; de grandes voies droites, sans trottoirs et sans pavés, font comme des tranchées parmi cette multitude de cabanes roses et grises où pullule tout un peuple d'artisans, de boutiquiers, tout un prolétariat misérable. Jalonnant ces rues, se dressent audessus du fouillis des jolies cahutes, de hauts poteaux télégraphiques couronnés à leur faîte d'un véritable échafaudage de traverses où scintillent les rangées régulières des isolateurs en porcelaine. Dans cette ville de maisonnettes basses, ces formidables poteaux électriques étonnent, ils paraissent disproportionnés et menaçants. Tout l'outillage d'un Chicago, juxtaposé à une capitale qu'on croirait bâtie avec des boîtes à cigares. On dirait qu'un géant a piqué par la ville d'énormes épingles semblables à celles qui fixent les chapeaux des Européennes ; des épingles dont la tète serait ornée d'un grand rectangle d'émail blanc. Un épais

réseau de fils télégraphiques et téléphoniques lance ses faisceaux aériens sur toute la cité, il renlaidit d'un modernisme suraigu, il la couvre d'une grande toile d'araignée, d'un sombre filet de métal.

Un sous-officier de la cavalerie française vint un jour de Marseille à Tokio, convoyant des chevaux arabes expédiés en présent au mikado. Comme on demandait à ce militaire ce qui l'avait le plus frappé dans la capitale nippone, il répondit : « Les fils télégraphiques ! » Et c'était fort bien dil. Le sous-officier n'était point averti qu'une pagode de bois peut avoir ici la splendeur et la pérennité de la pierre sculptée. Dans un pays où tout a un sens abscons et mythologique, l'art ne saurait parler à quiconque ne s'est pas astreint à d'assez fortes études historiques, religieuses et philosophiques.

L'enfant de Mars constatait des caractéristiques qui étaient à sa portée. Nulle part, sauf à Londres, je n'ai vu d'aussi épais enchevêtrements de fils métalliques suspendus au-dessus des toitures. Un poteau télégraphique, c'est moins beau qu'un temple bouddhiste ! Pourtant ni l'un ni l'autre ne saurait être indiiïérent à celui qui cherche à comprendre l'àme Japonaise au début du xx* siècle.

Mais où sont les temples, où est la ville des kiosques et des pagodes ? Quand donc nous apparaîtront les enchantements de l'Asie, les divinités

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d'or et de bronze, les Bouddhas gigantesques, les avenues peuplées de Chimères, les architectures faites avec des laques, des métaux précieux et des imaginations fantastiques ? Tout cela existe-t-il ? An lointain, la baie de Tokio s'étale, frissonnante, humble rivière devenue la porte splendide de l'Océan Pacifique : elle reflète des collines vertes et la fuite des sampans qui se dandinent et les colonnes de fumée qui montent de la rade de Yokohama. Elle déferle sur la grève, semblant balancer dans son flux une frange de restaurants, de maisons de thé et les panaches noirs des usines.

Tout près de nous s'élève la masse rouge du grand sanctuaire de la Kwannon d'Asakusa et voilà le porche immense, le toit massif et orné de lions du Higashi Hongwanji. le plus vaste édifice religieux de Tokio. Derrière nous se pressent les toitures du Yoshiwara, la ville du vice et de la volupté. Voici les frondaisons épaisses du parc Uéno avec ses sanctuaires et l'étang de Shinobazu, l'aquatique jardin des lotus où sur un îlot sourit le temple de Benten. Les pagodes bleues et blanches du palais impérial apparaissent au lointain et nous pouvons distinguer confusément les sommets des temples de Shiba, où Mont les tombes des Shogun, avec leurs hautes lanternes de pierre et de bronze rangées par centaines comme des sentinelles, avec leurs portes chinoises, leurs murs

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ajourés où vil dans un fouillis de plantes tout un monde d'oiseaux coloriés et dorés. Avec leurs arabesques et leurs laques d'or, les temples de Shiba sont des lieux de magnificence, mais des lieux exceptionnels. 11 faut les découvrir. Il est vrai que, dissémijiés dans tous les quartiers de la ville, de tout petits sanctuaires bouddhistes mettent l'imprévu de leurs dorures et de leurs laques dans les rues les plus banales, mais celui qui a cherché une vue panoramique de la capitale ne les aperçoit point.

Que vous disais-je ? Que vous dirai-je ? Certains Européens, en arrivant dans la plus 1,'rande ville de l'Exlréme-Orient, s'attendaient à pénétrer dans un monde de fables et de symboles, ils avaient rêvé de féeries délicieuses, de perspectives aériennes, habitées par des monstres débonnaires, des dragons de feu et des licornes juchées sur des toitures polychromes.

D'autres, par contre, ayant trop cru à l'influence du modernisme occidental et jugeant d'après les résultats obtenus par les Japonais à la guerre, comme dans les luttes économiques, s'attendaient à voir une capitale remise à neuf, faite de fabrifines, de bureaux et d'arsenaux et parcourue par de petits Américains Jaunes tout tiers d'avoir rejeté comme des accessoires désuets les coutumes et les costumes de leurs pt'res. Ces anticipations également excessives sont également démenties par la

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réalité. On ne rejette ici ni coutumes ni costumes. La physionomie de Tokio ne lui est donnée ni par ses temples centenaires, ni par les médiocres édifices élevés depuis le milieu du xix*" siècle à l'imitation des choses d'Europe. C'est, comme par le passé, un monde de jolies cabanes qui semblent avoir été faites par des ébénistes plutôt que par des charpentiers ; c'est un fouillis paré d'arbres, de jardinets, de gentils parcs et de canaux ; c'est une trop immense agglomération de demeures très petites : un Londres de huttes.

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